Politique

Bases, forces et dissuasion : les scénarios de Trump pour redéfinir la présence américaine en Europe


L’administration du président américain Donald Trump procède actuellement à un réexamen de l’ampleur et de la répartition de ses forces en Europe, portant notamment sur les effectifs militaires, les bases et les engagements en matière de défense.

Cette révision prévoit une réduction des forces terrestres, aériennes et navales, tout en maintenant les capacités de dissuasion, de défense aérienne, de renseignement et les armes nucléaires. Elle vise ainsi à transférer une part plus importante de la responsabilité de la défense aux alliés européens.

Dans une analyse publiée par Foreign Affairs, Justin Logan et Jennifer Kavanagh estiment qu’une réduction importante et organisée des forces au cours des deux prochaines années pourrait inciter l’Europe à développer les capacités dont elle dépend depuis longtemps à l’égard des États-Unis, tout en allégeant la pression exercée sur les forces armées américaines.

L’analyse part du constat que les États-Unis déploient environ 80 000 militaires en Europe et au Royaume-Uni et assument près de 60 % des dépenses militaires des membres de l’OTAN, alors que plus de 75 ans se sont écoulés depuis la création de l’Alliance.

« Transférer la responsabilité »

L’idée de faire assumer à l’Europe une part plus importante de sa propre défense est présente dans le discours de Donald Trump depuis plusieurs années. En 1987, bien avant son accession à la présidence, il appelait déjà les États-Unis à cesser de prendre en charge les coûts de défense de pays capables de se défendre eux-mêmes.

Durant son premier mandat, Trump avait menacé de retirer les États-Unis de l’OTAN, critiquant les faibles dépenses de défense de plusieurs membres de l’Alliance, sans toutefois procéder à un retrait massif.

À l’été 2020, son initiative s’était limitée à un projet visant à retirer 12 000 militaires d’Allemagne, qui ne s’était finalement pas transformé en une restructuration majeure de la présence américaine en Europe.

À son retour à la Maison-Blanche, l’administration a adopté plus clairement le principe du « transfert de responsabilité ».

Peu après son entrée en fonction, le secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth, a informé ses homologues européens que les États-Unis devraient se concentrer sur d’autres priorités que la défense de l’Europe, appelant le continent à prendre en charge sa sécurité traditionnelle.

Le Pentagone a ensuite lancé une révision du dispositif des forces américaines en Europe afin d’évaluer le déploiement des troupes et les engagements liés aux bases militaires sur le continent.

Selon l’analyse, cette révision offre la possibilité de transformer cette orientation en politique concrète, plutôt que de se limiter à faire pression sur les alliés pour qu’ils augmentent leurs dépenses.

Plus de 75 ans de présence américaine

Depuis la création de l’OTAN au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis jouent un rôle majeur dans le soutien à la défense européenne. Des officiers américains ont également occupé le poste militaire le plus élevé au sein de l’Alliance.

L’analyse souligne que Washington assume encore environ 60 % des dépenses militaires des membres de l’OTAN et déploie près de 80 000 militaires en Europe et au Royaume-Uni.

Selon les auteurs, des décennies de domination américaine ont rendu l’Europe dépendante du leadership, des technologies et des dépenses américaines.

Ils estiment que cette situation a maintenu les États-Unis dans le rôle de principal garant de la défense conventionnelle du continent, alors même que les pays européens disposent d’importantes ressources économiques et militaires.

À la fin des années 1940 et au début des années 1950, la présence des forces américaines en Europe était censée constituer un « bouclier temporaire », le temps que les pays d’Europe occidentale reconstruisent leurs économies dévastées par la guerre.

Pourtant, les forces américaines sont restées après l’achèvement de cette reconstruction.

Au plus fort de la guerre froide, le nombre de militaires américains stationnés sur le continent dépassait 400 000.

Après l’effondrement de l’Union soviétique, l’OTAN a perdu sa principale justification officielle, mais la présence militaire américaine n’a pas pris fin et les effectifs américains en Europe ne sont jamais descendus sous la barre des 60 000.

Selon l’analyse, les États-Unis ont alors commencé à considérer l’OTAN comme un moyen d’institutionnaliser leur puissance et leur influence en Europe.

En parallèle, les gouvernements européens ont profité de la diminution des menaces sécuritaires après la guerre froide pour développer leurs programmes sociaux et réduire leurs dépenses militaires.

La Crimée révèle à nouveau la dépendance européenne

En 2014, lorsque la Russie a annexé la Crimée, l’Europe était devenue fortement dépendante des États-Unis pour sa sécurité.

À cette époque, Washington était engagé au Moyen-Orient tout en accordant une attention croissante à la puissance militaire émergente de la Chine.

Selon l’analyse, la dépendance européenne à l’égard des États-Unis demeure encore aujourd’hui.

La dernière révision officielle globale du dispositif des forces américaines dans le monde avait été menée en 2021, au cours de la première année du mandat de l’ancien président Joe Biden.

Cette révision avait largement maintenu le dispositif existant et confirmé la décision de conserver ouvertes les bases américaines en Allemagne et en Belgique.

Elle avait également annoncé qu’une nouvelle unité de l’armée américaine, équipée de missiles à longue portée lancés depuis le sol et de capacités avancées de guerre électronique, serait déployée en Allemagne d’ici 2026.

La guerre en Ukraine porte les effectifs américains à 100 000

Après l’opération militaire russe de grande ampleur en Ukraine au début de 2022, la présence militaire américaine en Europe est passée à environ 100 000 soldats.

Ces forces étaient accompagnées de sept escadrons d’avions de combat, de six destroyers et d’environ 100 bombes nucléaires à gravité.

Biden s’était également engagé à défendre chaque centimètre carré du territoire de l’OTAN.

En revanche, depuis son retour à la Maison-Blanche, l’administration Trump a pris des mesures limitées visant à réduire la présence américaine.

L’année dernière, le Pentagone a retiré environ 800 militaires sur les 1 700 stationnés en Roumanie.

Au printemps, il a annoncé une réduction supplémentaire de 5 000 militaires en Europe, tout en laissant subsister une certaine incertitude sur le calendrier et l’origine exacte de cette diminution.

L’administration a également réduit les contributions américaines au modèle de forces de l’OTAN et annulé le déploiement de missiles à longue portée en Allemagne que Biden avait prévu.

Mais selon l’analyse, ces mesures n’ont pas suffi à convaincre les alliés que Washington était réellement déterminé à leur transférer la responsabilité de la dissuasion conventionnelle.

L’attentisme européen

Le nombre de militaires américains en Europe est désormais tombé à environ 80 000, soit un niveau proche de celui dont Trump avait hérité au début de son premier mandat.

Pourtant, selon l’analyse, certains dirigeants européens espèrent encore que la relation transatlantique retrouvera sa configuration précédente après la fin du mandat de Trump.

Dans le même temps, certains hésitent à agir trop rapidement, de peur que cela n’accélère le retrait américain.

Les auteurs considèrent que le résultat est une forme d’« immobilisme » : une situation qui ne permet ni à l’administration américaine d’atteindre son objectif déclaré de transférer la responsabilité de la défense à l’Europe, ni aux pays européens de se préparer pleinement à assumer cette responsabilité.

Les budgets ne suffisent pas à créer des capacités militaires

L’administration Trump a fait pression sur les alliés européens pour qu’ils augmentent leurs budgets de défense, mais l’analyse établit une distinction entre l’augmentation des dépenses et la possession des capacités militaires nécessaires.

Selon les auteurs, l’idée fondamentale derrière le fait que l’Europe en fasse davantage est que les États-Unis puissent, eux, en faire moins.

Les budgets de défense ont augmenté dans plusieurs pays européens sous l’effet de la pression américaine et de la guerre en Ukraine.

Mais l’analyse estime que la part des dépenses militaires dans le produit intérieur brut ne constitue pas un indicateur suffisant des capacités militaires.

Elle cite les États baltes, qui consacrent une part importante de leurs petites économies à la défense, tout en soulignant qu’affecter un pourcentage élevé d’une petite économie ne signifie pas disposer d’une grande quantité de ressources financières ou d’une puissance militaire considérable.

À l’inverse, l’analyse se concentre sur les cinq plus grandes économies européennes : l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France, l’Italie et l’Espagne.

Elle estime qu’une hausse suffisante de leurs dépenses, combinée à une utilisation efficace de leurs ressources, pourrait fournir des capacités permettant de sécuriser les intérêts américains dans la région sans participation militaire américaine importante.

Washington pourrait alors fermer certaines bases et redéployer ses forces et ses équipements.

Des messages américains contradictoires

L’analyse attribue l’hésitation historique de l’Europe à plusieurs facteurs, notamment aux messages contradictoires envoyés par les États-Unis.

Washington appelait les Européens à faire davantage, tout en s’opposant parallèlement à certaines de leurs initiatives visant à renforcer leur autonomie en matière de défense.

Les auteurs citent notamment la situation de la fin des années 1990, lorsque l’Union européenne avait commencé à développer une coopération dans le domaine de la sécurité en dehors du cadre de l’OTAN. La secrétaire d’État américaine de l’époque, Madeleine Albright, avait alors œuvré pour empêcher l’émergence d’un dispositif susceptible de « diminuer », de « reproduire » ou de « discriminer » les capacités de l’OTAN.

Selon l’analyse, l’administration Trump envoie elle aussi des messages contradictoires : elle fait pression sur les alliés pour qu’ils en fassent davantage, tout en leur demandant souvent de consacrer leurs budgets de défense à l’achat d’armes fabriquées aux États-Unis.

Le Congrès freine la réduction des forces

Le défi posé à la réduction de la présence américaine en Europe ne vient pas uniquement de la position européenne.

L’analyse souligne que toute tentative de l’administration Trump visant à modifier le dispositif militaire américain se heurterait également à une résistance aux États-Unis.

Le Congrès a déjà tenté d’empêcher l’administration de réduire les effectifs américains en Europe en inscrivant un seuil minimal de forces dans la loi d’autorisation de la défense nationale pour 2026.

Selon l’analyse, les dirigeants européens l’ont remarqué et peuvent considérer qu’attendre la fin du mandat actuel à Washington est un moyen de préserver le soutien militaire américain.

Cependant, la révision du dispositif militaire offre, selon les auteurs, à Washington l’occasion de clarifier ses intentions et de mettre en place une transition ordonnée plutôt qu’un retrait brutal.

Le Japon, exemple de l’effet du retrait américain

L’analyse cite l’expérience du Japon dans les années 1980.

Alors que l’économie japonaise connaît une forte croissance et que les inquiétudes concernant l’expansion de la flotte soviétique dans le Pacifique augmentent, Tokyo a demandé aux États-Unis de déployer davantage de navires.

Lorsque Washington a refusé d’en envoyer davantage, le Japon a pris des mesures de manière autonome.

Selon l’analyse, les dépenses militaires japonaises, rapportées au produit intérieur brut, ont presque doublé au cours des quinze années suivantes.

Les auteurs estiment que cette expérience montre que des alliés préoccupés peuvent accroître leurs investissements militaires lorsqu’ils ne sont plus certains que le soutien de la principale puissance continuera.

Comment réduire les forces ?

L’analyse appelle le Pentagone à utiliser la révision du dispositif militaire pour annoncer clairement que l’Europe ne prendra pas en charge sa défense conventionnelle tant que les États-Unis ne retireront pas une partie de leurs forces.

Elle propose d’importantes réductions au cours des années 2027 et 2028, accompagnées d’un calendrier prévoyant de nouvelles réductions après la fin du second mandat de Trump.

Selon les auteurs, le lancement des opérations de retrait rendrait leur inversion plus difficile, car les bases fermées sont difficiles à rouvrir et les redéploiements nécessitent du temps.

Les forces terrestres comme point de départ

L’analyse propose de commencer par réduire les forces terrestres américaines, considérées comme coûteuses pour Washington et relativement plus faciles à remplacer pour les Européens.

Elle préconise de mettre fin au déploiement rotatif d’une brigade de combat en Pologne, composée d’environ 4 000 militaires, avant la fin du mandat de Trump.

Elle propose également de retirer le 2e régiment de cavalerie stationné en Allemagne, tout en conservant en Italie une brigade légère capable de répondre aux crises, ainsi qu’un certain nombre de personnels américains chargés du soutien au combat.

Selon les auteurs, la réduction des forces lourdes obligerait l’Europe à développer les capacités qui lui font actuellement défaut.

La Pologne et les États baltes

Les auteurs reconnaissent que le retrait de la brigade américaine de Pologne serait controversé, notamment parce que Varsovie considère la menace russe comme extrêmement sérieuse et a augmenté ses dépenses de défense d’environ 300 % depuis 2016.

Ils estiment toutefois que les forces américaines stationnées en position avancée à l’est pourraient être prises pour cible dans les premiers jours d’un éventuel conflit.

Dès lors, selon eux, éloigner ces forces de la ligne de front potentielle permettrait à Washington de conserver davantage d’options et pourrait limiter la prise de risques de la part des membres de l’OTAN en Europe orientale.

Réduire les avions de combat et les destroyers

L’analyse préconise de réduire de sept à quatre le nombre d’escadrons américains de chasse stationnés de manière permanente en Europe, ainsi que de diminuer les unités de soutien.

Elle souligne que les membres européens de l’OTAN disposent déjà d’environ 1 700 avions de combat, soit davantage que l’ensemble de la flotte russe, selon les données citées dans l’analyse.

Les auteurs proposent également de retirer trois destroyers stationnés à la base navale de Rota, en Espagne, soit en les ramenant vers les ports américains, soit en les affectant au Pacifique.

En revanche, trois destroyers et leurs systèmes Aegis resteraient en place afin de contribuer à la défense aérienne européenne.

L’analyse estime par ailleurs que les satellites américains ainsi que les ressources de renseignement, de surveillance et de reconnaissance devraient rester accessibles aux alliés, car ils sont relativement faciles à déplacer et peuvent remplir de nombreuses missions.

Selon cette proposition, environ 40 000 militaires américains resteraient en Europe, contre 80 000 actuellement, avec un recentrage sur le soutien au combat, les défenses aériennes et les armes nucléaires.

La guerre en Ukraine n’empêche pas le retrait

L’analyse prévoit que les détracteurs du projet considéreront la réduction des forces américaines comme une erreur alors que la guerre en Ukraine se poursuit et que le conflit pourrait s’étendre ou s’intensifier.

Elle estime toutefois que la guerre a rendu les conditions d’un retrait plus favorables.

Les auteurs s’appuient notamment sur la volonté accrue des Européens d’investir dans la défense et sur les dommages subis par les forces armées russes du fait de la guerre.

Selon l’analyse, l’armée et l’économie russes auront besoin de plusieurs années pour se rétablir après la fin du conflit, ce qui donnerait à l’Europe le temps de développer ses propres forces.

Elle souligne également que le produit intérieur brut cumulé de l’Europe est cinq à dix fois supérieur à celui de la Russie, ce qui permettrait au continent de faire face de manière autonome à toute future menace conventionnelle.

Le Moyen-Orient dans les calculs du retrait

L’analyse examine également la dépendance des États-Unis à l’égard des bases européennes dans les guerres menées par Washington au Moyen-Orient.

Elle estime qu’un retrait américain pourrait rendre les gouvernements européens moins disposés à autoriser Washington à utiliser leur territoire dans des conflits tels que la guerre actuelle en Iran.

L’analyse reconnaît que cela pourrait effectivement se produire, mais considère que rendre plus difficiles à déclencher les guerres coûteuses et inutiles doit être considéré comme un avantage plutôt qu’un inconvénient.

La guerre en Iran et le déséquilibre des engagements

Dans sa conclusion, l’analyse établit un lien entre la guerre en Iran et le débat sur la capacité des États-Unis à honorer leurs engagements militaires à l’échelle mondiale.

Selon les auteurs, depuis l’attaque contre l’Iran à la fin du mois de février, les États-Unis ont consommé une part importante de leurs stocks de missiles intercepteurs et de missiles à longue portée.

Ils estiment que ces pénuries ont révélé un écart entre les engagements américains et les ressources disponibles, et que Washington pourrait ne pas être en mesure de respecter l’ensemble de ses engagements mondiaux, ni être prêt à mener une guerre contre une grande puissance.

L’analyse mentionne également la demande du Pentagone visant à obtenir un budget de 1 500 milliards de dollars, tout en estimant que l’augmentation des financements ne suffira pas, à elle seule, à corriger ce déséquilibre.

Elle souligne que Washington doit, parallèlement à l’augmentation de ses ressources, renoncer à certaines responsabilités.

« L’impuissance acquise »

L’analyse conclut que le cœur du désaccord concernant l’OTAN réside dans une répartition jugée injuste des charges : l’Europe est capable d’assumer la direction de sa propre défense, tandis que les États-Unis continuent d’être appelés à supporter la plus grande partie du fardeau.

Les auteurs décrivent la dépendance prolongée de l’Europe à l’égard du parapluie américain comme une forme d’« impuissance acquise », tout en estimant que le continent peut s’en affranchir s’il est contraint d’assumer une plus grande responsabilité dans sa propre défense.

Dans cette perspective, la révision du dispositif des forces américaines en Europe représente une occasion pour l’administration Trump de mettre en œuvre sa vision du transfert du fardeau, selon l’analyse.

 

 

 

 

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