Attendre l’affaiblissement électoral de Trump : stratégie iranienne calculée ou erreur fatale ?
L’Iran cherche-t-il délibérément à prolonger la crise dans l’espoir d’un affaiblissement électoral de Donald Trump, ou cette stratégie pourrait-elle se retourner contre Téhéran ?
Selon une analyse publiée par le quotidien britannique The Guardian, l’Iran chercherait à prolonger les négociations avec l’administration du président américain Donald Trump, dans l’espoir de le maintenir enlisé dans la guerre et la crise avec Téhéran jusqu’aux élections de mi-mandat prévues en novembre. Cette stratégie miserait sur la transformation du conflit lui-même en arme politique contre le président américain, en s’inspirant de l’expérience de l’ancien président Jimmy Carter et de la crise des otages à l’ambassade américaine, qui avait contribué à son affaiblissement politique avant sa défaite à l’élection présidentielle de 1980.
Cette lecture, publiée par The Guardian, repose notamment sur plusieurs indices laissant penser que Téhéran considère les prochaines élections américaines comme un élément à part entière de l’équation du conflit, et non comme un simple événement politique intérieur aux États-Unis.
Cette situation intervient alors que les médias iraniens suivent attentivement la baisse de popularité de Trump, notamment en raison de la guerre et de la hausse des prix du pétrole. Ils observent également de près les évolutions au sein du Parti démocrate et la possibilité que la guerre finisse par devenir un handicap électoral pour le président et les républicains.
Dans ce contexte, les déclarations du vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Kazem Gharibabadi, revêtent une importance particulière. Il a déclaré à l’agence officielle IRNA que le passage à la deuxième phase des négociations sur le programme nucléaire pourrait prendre entre deux et quatre mois après la conclusion d’un accord sur la navigation commerciale dans le détroit d’Ormuz.
Selon le calendrier initialement prévu, la deuxième phase des discussions nucléaires devait commencer dans les 30 jours suivant la signature, en juin, d’un protocole d’accord avec les États-Unis. Toutefois, selon le responsable iranien, l’administration Trump a annulé ce calendrier.
Pour Téhéran, la question ne semble donc pas se limiter à un désaccord sur le calendrier des négociations. Selon Gharibabadi, le passage à l’étape suivante est conditionné à une série de demandes, notamment la levée des sanctions américaines, la fin du blocus imposé aux ports iraniens, la libération des avoirs iraniens gelés et l’obtention de nouveaux engagements américains de non-agression.
Si la mise en œuvre de ces conditions prend plusieurs mois, le processus pourrait se prolonger au-delà des élections de mi-mandat.
C’est à ce stade que les élections prennent toute leur importance dans le calcul iranien. Si Trump arrive au mois de novembre sans accord nucléaire clair, alors que les États-Unis supportent le coût d’une guerre prolongée et les perturbations sur les marchés de l’énergie, il pourrait se retrouver face aux électeurs sans résultat politique concret permettant de justifier la poursuite du conflit.
Les sondages américains semblent renforcer cette hypothèse, selon des données rapportées par The Independent et attribuées à Harry Enten, analyste principal des données de CNN.
Un sondage réalisé en juillet 2024 auprès des électeurs les plus motivés à participer à l’élection présidentielle indiquait que 53 % d’entre eux faisaient confiance à Trump pour gérer le dossier iranien.
Mais une enquête réalisée en juillet de cette année auprès des électeurs les plus susceptibles de voter aux élections de mi-mandat montre que seuls 29 % approuvent désormais sa manière de gérer effectivement le dossier iranien.
Cela représente une baisse de 24 points de pourcentage en deux ans, marquant un changement notable : ce qui constituait auparavant un atout électoral pour Trump pourrait désormais devenir une source de vulnérabilité politique.
Selon Enten, les promesses formulées par Trump n’ont pas convaincu les électeurs et une part importante d’entre eux ne perçoit ni résultat concret ni issue convaincante à la crise.
La baisse de confiance ne concerne d’ailleurs pas uniquement l’évaluation personnelle de Trump. Selon Enten, les républicains bénéficiaient en janvier 2025 d’un avantage de 18 points sur les démocrates en matière de confiance des électeurs pour gérer les guerres, les conflits et le terrorisme. Cet avantage s’est depuis transformé en une avance de deux points en faveur des démocrates.
Autre indicateur de la fragilité de la situation politique : selon la moyenne des sondages concernant la compétition générale pour les sièges du Congrès, compilée par RealClearPolling jusqu’à mardi, les démocrates disposent d’une avance de 7,1 points, avec 48,6 % contre 41,5 % pour les républicains.
Téhéran ne considère toutefois pas nécessairement une défaite républicaine aux élections de mi-mandat comme un gain garanti. En Iran, le débat porte précisément sur la question de savoir s’il vaut mieux prolonger la crise en attendant l’affaiblissement de Trump ou exploiter les avantages que l’Iran estime actuellement avoir afin de parvenir à un accord avant que le président américain ne devienne plus vulnérable politiquement.
L’ancien diplomate iranien Mostafa Zahrani estime que la défaite électorale de Trump limiterait sa capacité à reprendre la guerre et le pousserait à prendre les négociations plus au sérieux.
À l’inverse, d’autres voix en Iran semblent davantage favorables à l’utilisation de la guerre elle-même pour remodeler l’environnement sécuritaire de la région.
Le courant conservateur, notamment les milieux proches des Gardiens de la révolution, pousse en faveur de l’utilisation du contrôle des accès au détroit d’Ormuz afin de contraindre les États-Unis à se retirer de la région. Le président iranien Massoud Pezeshkian et ses alliés affirment, pour leur part, que l’Iran ne souhaite pas une guerre sans fin et que le protocole d’accord conclu avec Washington pourrait servir de base à la politique étrangère iranienne.
Le quotidien conservateur Kayhan représente la ligne la plus dure. Il estime que le protocole d’accord est dépourvu de valeur puisque les États-Unis ne respectent pas leurs engagements et appelle à ne pas considérer le détroit d’Ormuz comme un simple instrument de négociation.
Pezeshkian défend, à l’inverse, la possibilité d’investissements américains légitimes en Iran, tandis que l’ancien ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif plaide pour une politique étrangère plus équilibrée, qui ne repose pas exclusivement sur la Russie et la Chine. Il met en garde contre le fait qu’une tension incontrôlée avec Washington nuirait à l’Iran, y compris dans ses relations avec ses partenaires.
Ces inquiétudes prennent davantage de poids à la lumière de l’engagement du nouveau secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale iranien, Mohsen Rezaï. Selon Reuters, celui-ci a promis que le détroit d’Ormuz resterait fermé jusqu’à ce que les États-Unis mettent fin à la guerre, libèrent les avoirs iraniens gelés et cessent leurs conflits régionaux, notamment au Liban et à Gaza.
Cette déclaration est intervenue après que Trump a demandé à l’Iran de verser des compensations pour les dommages qu’il affirme avoir causés aux États-Unis au cours des cinq dernières décennies, menaçant de laisser l’économie iranienne s’effondrer ou de frapper le pays « avec une force extrêmement importante ».
Dans cette équation, les élections américaines deviennent progressivement une extension du champ de bataille.
Téhéran n’aurait pas nécessairement besoin de vaincre Trump militairement pour obtenir un avantage. Selon la logique avancée par The Guardian, il lui suffirait de rendre la guerre suffisamment coûteuse et prolongée pour que le président arrive aux urnes avec le poids d’une crise qu’il n’aurait pas réussi à résoudre.
Ainsi, le conflit entre Washington et Téhéran pourrait ne pas être entièrement tranché sur le champ de bataille ou à la table des négociations. Plus la guerre se prolonge, plus la confrontation se rapproche d’un troisième terrain : les urnes américaines en novembre.
Du point de vue iranien, maintenir Trump enlisé dans une crise coûteuse jusqu’à cette échéance pourrait être plus avantageux que de lui arracher rapidement un accord. Le président américain, de son côté, se retrouve face à un dilemme inverse : la poursuite de la guerre pourrait accroître la pression politique et économique qui pèse sur lui, tandis qu’un retrait pourrait être interprété par une partie de sa base comme un abandon des promesses qui l’ont conduit à la Maison-Blanche.
La question la plus difficile reste toutefois de savoir si l’Iran dispose réellement d’une stratégie unifiée pour parvenir à cet objectif. Les positions des responsables et des différents courants politiques iraniens révèlent de profondes divergences sur la question de savoir s’il vaut mieux attendre l’affaiblissement de Trump, exploiter sa position actuelle, utiliser le détroit d’Ormuz comme levier de pression ou, finalement, revenir à une voie de négociation avec Washington.
