Comment Téhéran contourne-t-il les sanctions américaines ?
L’Iran s’appuie sur un système complexe qui lui permet de contourner les restrictions imposées par Washington en dissimulant l’origine de son pétrole grâce à une « flotte fantôme » et en le vendant à la Chine sous l’appellation de pétrole provenant d’autres pays, notamment de Malaisie, tout en faisant fonctionner un réseau bancaire parallèle et des sociétés-écrans à Dubaï et à Hong Kong, qui utilisent le yuan, l’or et les cryptomonnaies.
L’Iran fait face à une campagne américaine croissante visant à isoler son économie. Pourtant, Téhéran a développé au fil des années un réseau complexe de circuits commerciaux et financiers lui permettant de continuer à vendre son pétrole, à transférer des fonds et à se procurer des biens et des technologies malgré les sanctions.
Des rapports récents révèlent que ce dispositif repose sur plusieurs instruments, notamment le changement d’appellation du pétrole iranien, la « flotte fantôme », les sociétés-écrans, les intermédiaires installés dans des pays tiers, les paiements en yuan, ainsi que des réseaux bancaires parallèles et les cryptomonnaies.
Dans sa dernière mesure en date, le département du Trésor américain a imposé vendredi des restrictions à l’accès des filiales de Banque Misr aux Émirats arabes unis au système financier américain. Washington accuse la banque d’avoir traité environ 1,8 milliard de dollars de transactions liées à 103 entreprises associées à des réseaux bancaires parallèles iraniens.
Washington a également ciblé le directeur de la filiale de la banque iranienne Melli aux Émirats arabes unis, ainsi qu’une société basée à Hong Kong que les autorités américaines accusent d’être impliquée dans le blanchiment d’argent au profit d’un réseau iranien.
Ces mesures interviennent après le lancement, cette semaine, par l’administration du président Donald Trump d’une opération baptisée « Economic Outcast ». Le département du Trésor affirme que celle-ci vise « chaque maillon », ainsi que toute personne ou tout réseau aidant l’Iran à faire passer clandestinement son pétrole ou à contourner les sanctions.
Le pétrole… l’artère principale
Le pétrole reste la principale source de revenus de l’Iran, tandis que la Chine demeure la principale destination de ses exportations.
Les raffineries publiques chinoises évitent d’acheter directement du pétrole iranien depuis le rétablissement des sanctions américaines en 2019. De plus, les achats de brut iranien n’apparaissent pas dans les données officielles des douanes chinoises.
Pourtant, le pétrole continue d’arriver.
Des sources du secteur pétrolier et commercial affirment que le brut iranien est présenté comme du pétrole malaisien et, plus récemment, indonésien, avant d’arriver en Chine. Les paiements sont réglés en monnaie chinoise par l’intermédiaire d’une chaîne d’acteurs difficile à retracer.
Des données citées dans de récents rapports indiquent que la Chine achète la majeure partie du pétrole iranien exporté par voie maritime, faisant du marché chinois le maillon le plus important permettant à Téhéran de maintenir ses revenus pétroliers.
Cette situation constitue un défi majeur pour Washington. Les États-Unis peuvent imposer des sanctions aux pétroliers, aux entreprises et aux intermédiaires, mais il devient beaucoup plus difficile de stopper complètement le commerce du pétrole lorsqu’il passe par des sociétés indépendantes et des réseaux commerciaux indirects.
La « flotte fantôme »
L’Iran s’appuie également sur un réseau de pétroliers qualifié de « flotte fantôme », qui recourt à des pratiques destinées à dissimuler l’origine des cargaisons ou l’identité de leurs propriétaires.
Ces pratiques comprennent le changement de pavillon des navires, la modification des noms ou de l’identité des entreprises, la dissimulation des itinéraires et les opérations de transbordement de navire à navire en mer.
Le département du Trésor américain a indiqué que plus de 100 navires liés à cette flotte avaient fait l’objet de sanctions depuis le début de l’année, estimant que ce réseau permettait à l’Iran de maintenir ses revenus pétroliers malgré les sanctions.
Des rapports antérieurs ont également montré que le transfert de pétrole d’un navire à un autre permet de dissimuler l’origine de la cargaison avant son arrivée chez les acheteurs asiatiques.
De l’Iran à la Chine… par une chaîne d’intermédiaires
Une transaction ne doit pas nécessairement être conclue directement entre une entreprise iranienne et un acheteur chinois.
Elle peut passer par des sociétés commerciales enregistrées dans d’autres pays, des intermédiaires pétroliers, des entreprises de transport maritime et d’assurance, avant de parvenir à l’acheteur final après la modification des documents ou de l’origine déclarée de la cargaison.
Selon un récent article du Wall Street Journal, Téhéran s’appuie sur des pétroliers en mer, des acheteurs chinois et des sociétés-écrans pour l’aider à contourner les sanctions.
La force de ce dispositif réside dans le fractionnement de l’opération en plusieurs maillons distincts, ce qui rend plus difficile pour les autorités de contrôle l’identification de la partie iranienne à l’origine de la transaction.
Dubaï… le maillon financier le plus sensible
Mais le pétrole ne représente qu’une partie de l’équation.
Dubaï constitue depuis longtemps un important centre commercial et financier pour les échanges de l’Iran avec le reste du monde. Des rapports récents montrent que Washington considère la ville comme l’un des principaux points vulnérables du système de sanctions.
Le Financial Times a rapporté vendredi que les anciennes relations commerciales entre Dubaï et l’Iran subissent de fortes pressions. Toutefois, le commerce iranien n’a pas totalement disparu : certaines marchandises continuent d’arriver par des itinéraires alternatifs, notamment via Oman, ou au moyen de documents d’expédition falsifiés.
Le Wall Street Journal affirme pour sa part que Dubaï demeure un centre majeur des opérations visant à contourner les sanctions, malgré l’intensification des pressions américaines.
Des données financières récentes indiquent que des entreprises basées à Dubaï ont fait transiter environ 6,4 milliards de dollars de fonds potentiellement liés au système iranien de « banques parallèles » en 2024, soit environ 71 % de l’activité mondiale identifiée cette année-là, selon des données citées dans de récents rapports.
Un système bancaire parallèle
L’Iran utilise également un réseau de bureaux de change, d’institutions financières et de sociétés-écrans commerciales pour transférer des fonds en dehors du système bancaire iranien officiel.
Ces réseaux cherchent à dissocier la source des fonds de l’entité qui les utilise finalement.
Au lieu de transférer directement de l’argent d’un compte iranien vers un compte étranger, les fonds peuvent transiter par des bureaux de change et des entités commerciales situés aux Émirats arabes unis, à Hong Kong ou dans d’autres pays avant de parvenir au bénéficiaire final.
Selon le département du Trésor américain, ces réseaux sont devenus un élément essentiel de la manière dont l’Iran finance ses échanges commerciaux et maintient les flux financiers vers des institutions soumises aux sanctions.
Les cryptomonnaies entrent dans l’équation
Ces dernières années, un instrument supplémentaire est apparu : les cryptomonnaies.
Le département du Trésor américain affirme que l’Iran recourt de plus en plus aux actifs numériques pour contourner les restrictions financières, ce qui a conduit Washington à inclure le secteur des cryptomonnaies parmi les domaines visés par sa dernière campagne.
Au début du mois d’août, les États-Unis avaient déjà imposé des sanctions à une plateforme de cryptomonnaies basée à Dubaï, l’accusant d’avoir traité des millions de dollars au profit des Gardiens de la révolution iraniens et d’entités liées à l’État iranien.
Les cryptomonnaies offrent un avantage différent des transferts bancaires traditionnels : elles permettent de déplacer de la valeur à travers des portefeuilles numériques et plusieurs plateformes. Toutefois, les transactions sur la blockchain restent traçables lorsque les autorités parviennent à identifier les propriétaires des portefeuilles ou les points d’entrée et de sortie vers le système financier traditionnel.
L’or et les monnaies locales
Téhéran ne dépend pas uniquement du dollar.
Le département du Trésor américain affirme que l’Iran recourt également à l’or afin de préserver la valeur de ses fonds face à la dépréciation de sa monnaie nationale et cherche à réduire sa dépendance au dollar.
Dans ses échanges avec la Chine, le yuan constitue un instrument important. Les règlements en monnaie chinoise permettent de réduire la nécessité de passer par le système financier fondé sur le dollar, système grâce auquel Washington dispose de ses principaux leviers de sanctions.
La Chine est le principal test
La Chine reste le facteur susceptible de déterminer le succès ou l’échec de la campagne américaine.
Pékin a rejeté les sanctions américaines visant ses relations économiques avec l’Iran, affirmant que son commerce avec Téhéran est légal. Washington avertit toutefois que les pays et entreprises qui aident l’Iran à contourner les sanctions pourraient eux-mêmes faire l’objet de mesures secondaires.
Des experts cités par Radio Free Europe estiment qu’il sera difficile d’interrompre les flux financiers vers l’Iran si les États-Unis ne s’attaquent pas aux circuits liés à la Chine. Ils soulignent que Washington a adressé des avertissements à des banques en Chine, à Hong Kong, à Oman et aux Émirats arabes unis.
Fortune a toutefois relevé que les dernières sanctions visaient des pétroliers et des entreprises de transport maritime liés au pétrole iranien, sans cibler les banques chinoises associées à ce commerce, ce qui révèle jusqu’à présent les limites de la campagne américaine.
Les sanctions commencent à faire mal… mais elles n’ont pas stoppé le dispositif
Le fait que l’Iran parvient à contourner les sanctions ne signifie pas que son économie soit à l’abri.
De récents rapports ont montré que les offres de pétrole iranien proposées aux acheteurs chinois avaient diminué et que les prix avaient augmenté en août, après que les mesures américaines eurent entraîné une réduction des expéditions.
Reuters a également rapporté, citant des négociants iraniens, que les nouvelles sanctions accentuent les pressions exercées sur l’économie, malgré la poursuite du défi lancé par l’Iran à Washington.
La bataille économique entre ainsi dans une nouvelle phase : Washington ne cherche plus seulement à empêcher l’Iran de vendre son pétrole, mais à couper les routes qui rendent cette vente possible en premier lieu — du navire à l’intermédiaire, de la banque à la société-écran, et de Dubaï et Hong Kong aux acheteurs chinois.
Du côté de Téhéran, l’équation est devenue plus coûteuse et plus complexe. L’Iran dispose néanmoins toujours d’un vaste réseau d’alternatives : du pétrole dont l’origine est modifiée sur les documents, des navires opérant en dehors du système traditionnel, des paiements en yuan, des intermédiaires dans des pays tiers, ainsi que des banques parallèles et des cryptomonnaies.
L’issue dépendra de la capacité de Washington à fermer ces circuits sans entrer dans une confrontation directe avec d’importants partenaires commerciaux, notamment la Chine et les Émirats arabes unis, ainsi que de la capacité de l’Iran à trouver de nouvelles voies chaque fois que les États-Unis en ferment une ancienne.
