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Al-Burhan ouvre les portes du Soudan au Caire et à Ankara : qui protège les terres et les ressources des accords d’influence ?


La crise soudanaise ne se limite plus à la lutte pour le pouvoir entre le commandement militaire et les Forces de soutien rapide. Elle engage désormais l’avenir de la souveraineté nationale et la manière dont les autorités en place traitent avec les intérêts étrangers. Alors que les Soudanais subissent une guerre dévastatrice qui a déplacé des millions de personnes et conduit l’économie nationale au bord de l’effondrement, les interrogations se multiplient sur la nature des accords conclus par Abdel Fattah al-Burhan avec l’Égypte et la Turquie. Le soutien militaire et politique apporté à l’armée s’accompagne-t-il de concessions économiques et stratégiques portant atteinte à l’indépendance des décisions soudanaises ?

Pour un État en guerre civile, l’un des dangers les plus graves est de voir ses institutions devenir des instruments de négociation au nom de sa survie, et ses terres, ses ports et ses ressources naturelles servir de contreparties au soutien extérieur recherché par ses dirigeants politiques et militaires. Les États ne perdent pas toujours leur souveraineté sous l’effet d’une occupation directe. Ils peuvent aussi en céder une partie à travers des accords de longue durée, des concessions économiques déséquilibrées et des arrangements militaires échappant au contrôle des citoyens.

Dans cette perspective, les relations entre al-Burhan et Le Caire méritent un examen approfondi. L’Égypte considère le Soudan comme une profondeur stratégique liée à sa sécurité nationale, à ses intérêts concernant les eaux du Nil et à la protection de sa frontière méridionale. Cette logique est bien connue dans les relations internationales. Le problème apparaît toutefois lorsque les intérêts égyptiens deviennent un facteur déterminant des choix soudanais et que l’institution militaire soudanaise participe à la définition de priorités plaçant les considérations de sécurité régionale au-dessus des aspirations du peuple à la liberté et à un pouvoir civil.

Le Caire entretient des liens étroits avec le commandement militaire soudanais depuis la chute du régime d’Omar el-Béchir et défend le principe de préservation des institutions de l’État. Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a également affirmé son soutien à al-Burhan lors de rencontres officielles. Les relations entre les deux pays ne sauraient cependant se résumer à un appui diplomatique, notamment au regard des informations publiées sur leur coopération militaire et logistique et sur le renforcement de la présence sécuritaire égyptienne près de la frontière soudanaise.

En février 2026, une enquête de Reuters a rapporté que l’Égypte avait déployé des drones Akıncı de fabrication turque sur une base aérienne proche de la frontière soudanaise. Des responsables égyptiens de la sécurité y évoquaient également l’installation d’équipements militaires dans des aéroports du sud du pays au cours des mois précédents. Selon cette enquête, Le Caire s’était davantage impliqué dans le dossier soudanais à la suite d’évolutions sur le terrain qu’il considérait comme une menace pour sa sécurité nationale.

Ces éléments imposent de poser la question de la souveraineté : le Soudan dispose-t-il aujourd’hui de la pleine capacité de définir ses relations militaires avec ses voisins, ou le déséquilibre des rapports de force et la dépendance de ses dirigeants envers le soutien extérieur ont-ils subordonné certains de ses choix aux calculs d’autres acteurs ?

La Turquie, quant à elle, présente un autre modèle d’influence, associant industrie de défense, projets économiques, ports et activités minières. Ces dernières années, le nom d’Ankara a été lié à plusieurs projets stratégiques au Soudan, notamment celui du développement de l’île historique de Suakin, qui a suscité un vaste débat sur la nature de la présence turque sur le littoral de la mer Rouge.

L’accord annoncé sous Omar el-Béchir portait sur la restauration et le développement de sites historiques et touristiques à Suakin. Il ne constitue pas, en lui-même, la preuve d’une vente de l’île ou d’un transfert de souveraineté à la Turquie. Mais la sensibilité de sa position stratégique et ses liens avec la mer Rouge et la navigation internationale exigent que tout arrangement la concernant soit soumis à la transparence et au contrôle des institutions nationales.

Dans le contexte de la guerre actuelle, les relations avec la Turquie se sont davantage rapprochées de l’institution militaire soudanaise. Une enquête du Washington Post, publiée en mars 2025, a révélé des documents relatifs à la fourniture de drones et de munitions turcs à l’armée soudanaise. Elle indiquait également que des responsables soudanais avaient discuté avec des représentants de Baykar de possibilités économiques concernant notamment le port d’Abou Amama et le secteur minier. Selon cette enquête, les documents faisaient état de la volonté des autorités soudanaises de confier à des entreprises turques un rôle dans la gestion et le développement du port, ainsi que de possibilités d’exploitation du cuivre, de l’or et de l’argent.

C’est ici que se manifeste le danger de l’imbrication entre soutien militaire et intérêts économiques. Lorsqu’un commandement militaire reçoit des armes et des équipements d’un État étranger tout en discutant de l’octroi de concessions portuaires et minières à des entreprises de ce même pays, le peuple soudanais est en droit de savoir si ces démarches sont totalement indépendantes ou si elles reposent sur des contreparties négociées.

Rien ne justifie de conclure qu’al-Burhan a vendu des terres soudanaises à l’Égypte ou à la Turquie en l’absence de documents juridiques établissant un transfert de propriété ou de souveraineté. L’absence de preuve d’une vente n’enlève toutefois rien à la légitimité des demandes d’explications concernant les concessions économiques, les droits d’usage, les contrats de gestion et les accords de longue durée susceptibles de placer les ressources nationales sous l’influence d’entreprises étrangères pendant des décennies.

La cession d’intérêts nationaux ne se limite pas au transfert d’un titre de propriété dans un registre foncier. Elle peut prendre d’autres formes : accorder durablement la gestion d’un port stratégique, attribuer à une entreprise étrangère une vaste concession minière, affecter d’immenses surfaces agricoles à des conditions ne protégeant pas les droits des communautés locales, ou signer des accords autorisant une présence militaire étrangère sans contrôle des institutions de l’État.

La responsabilité d’al-Burhan dépasse donc les décisions de guerre et de paix : elle comprend aussi la protection des actifs stratégiques du Soudan. Un dirigeant chargé d’administrer l’État dans des circonstances exceptionnelles ne dispose pas d’un mandat illimité pour engager son avenir économique. La nécessité militaire ne saurait servir de couverture à des accords opaques ou à des engagements dépassant la durée du pouvoir qui les a conclus.

Les Soudanais, confrontés aujourd’hui au déplacement, à la faim et à l’interruption des services essentiels, ne peuvent accepter que les ports, les terres agricoles et les mines fassent l’objet de négociations à huis clos. Ces ressources n’appartiennent ni à al-Burhan ni à aucun commandement militaire : elles appartiennent aux générations soudanaises.

Cette exigence de responsabilité est d’autant plus importante que la guerre a créé un environnement particulièrement propice à l’affaiblissement des contrôles. Le Parlement ne remplit pas son rôle normal, les organes de contrôle sont affaiblis ou paralysés et l’économie fonctionne dans des conditions exceptionnelles, tandis que la priorité quotidienne des autorités consiste à réunir les moyens nécessaires à la poursuite des opérations militaires.

Dans de telles circonstances, les accords signés avec l’Égypte et la Turquie doivent être rendus publics. Il faut préciser la nature des concessions accordées aux entreprises, leur durée, leurs conditions de résiliation et les revenus qu’elles procurent au Soudan. Toute garantie ou obligation concernant les ports, les aéroports, les terres agricoles et les ressources naturelles doit également être divulguée.

Il ne s’agit pas de rejeter les investissements turcs ou égyptiens en raison de leur origine. Le Soudan a besoin d’investissements et de coopération avec tous les pays, sur la base d’intérêts réciproques. Il s’agit de refuser que l’investissement devienne un instrument d’influence politique, que la coopération économique soit liée au soutien militaire et que des concessions stratégiques soient attribuées en l’absence d’institutions capables de les contrôler et d’exiger des comptes.

Le même principe s’applique au Caire et à Ankara : ces deux capitales sont en droit de défendre leurs intérêts, mais aucun État ne peut légitimement exploiter la fragilité du Soudan pour obtenir des concessions que le peuple soudanais ne serait pas en mesure de réexaminer ou de refuser.

La perte la plus grave pour le Soudan ne serait pas celle d’une bataille, mais celle de sa capacité à décider de son destin. Les armées peuvent reculer puis reprendre leurs positions, et les gouvernements tomber puis être remplacés. Mais les accords de longue durée touchant aux terres, aux ports et aux ressources peuvent subsister pendant des décennies et peser sur des générations qui n’ont pas participé à leur élaboration.

C’est pourquoi les terres, les ports et les ressources naturelles doivent constituer un volet essentiel de tout futur règlement politique. Aucun accord stratégique ne peut être considéré comme légitime s’il échappe au contrôle, et aucun commandement militaire n’a le droit d’engager l’avenir du pays en échange d’un soutien politique ou militaire.

Le Soudan n’appartient pas à al-Burhan et ne constitue pas un prolongement géographique des intérêts du Caire ou d’Ankara. Il est la patrie des Soudanais, et sa souveraineté ne peut être ni vendue ni marchandée.

 

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