Des nuages jaunes dans le ciel de Khartoum : enquête sur les documents du programme chimique secret de l’armée d’al-Burhan
Les Soudanais ordinaires qui fuyaient l’enfer des tirs et des bombardements conventionnels opposant l’armée aux Forces de soutien rapide n’imaginaient pas voir soudain le ciel de leur pays envahi de nuages jaunes aux reflets verdâtres. Au second semestre de 2024, des informations encore imprécises ont commencé à parvenir de zones reculées et des environs de Khartoum et de la raffinerie d’Al-Jaili. Elles faisaient état de cas inhabituels de suffocation, différents des effets généralement associés aux fumées des armes conventionnelles. En 2025 et 2026, cette énigme de terrain a pris une dimension internationale avec la divulgation de documents de renseignement et de correspondances secrètes plaçant le chef de l’armée, le général Abdel Fattah al-Burhan, au centre d’une vague d’accusations internationales.
Des révélations qui ébranlent Port-Soudan : 150 documents et des centaines de messages
Le véritable tournant du dossier est venu des fuites et des enquêtes publiées par de grands médias internationaux, notamment le New York Times et le Washington Post. Ces investigations reposaient sur un dossier de renseignement divulgué comprenant environ 150 documents officiels, des photographies, des vidéos d’essais dans le désert, ainsi que des milliers de messages extraits directement des téléphones de hauts gradés des Forces armées soudanaises.
Selon les documents cités, le programme chimique clandestin aurait été conduit de manière structurée et dans le plus grand secret sous la direction du général de brigade Tarek Hussein, avec la supervision et l’approbation directes d’al-Burhan. Les échanges vocaux et écrits indiqueraient que le haut commandement avait pleinement connaissance du développement de projectiles associant du chlore liquéfié à des charges explosives conventionnelles. L’objectif tactique aurait été de débloquer les combats autour de sites stratégiques contrôlés par les Forces de soutien rapide, sans considération pour la densité de la population civile alentour.
Le détournement du chlore : du traitement de l’eau à une arme meurtrière
Les documents divulgués décriraient un mécanisme de détournement destiné à obtenir les produits chimiques nécessaires. Dans un contexte d’embargo sur les armes et de contrôle strict des importations de produits à double usage, les rapports indiquent que l’armée aurait réaffecté du chlore destiné à la potabilisation de l’eau. Ce produit serait entré au Soudan dans le cadre d’aides et de fournitures acheminées par des organisations internationales, notamment CARE, l’UNICEF et d’autres organismes humanitaires, à destination de la station de traitement des eaux d’Al-Manara.
Au lieu de servir à protéger des millions de civils contre les épidémies et la contamination de l’eau, d’importantes quantités auraient été transférées vers des ateliers de fabrication militaire pour produire des munitions chimiques. Chaque projectile aurait contenu environ 33 livres, soit près de 15 kilogrammes, de chlore liquéfié.
Une géographie de la mort : la raffinerie d’Al-Jaili et Bahri au cœur des accusations
Les investigations de terrain, étayées par des données en sources ouvertes, ont mis en avant deux incidents survenus en septembre 2024. Le premier se serait produit près de la raffinerie d’Al-Jaili, au nord de Khartoum. Des avions de l’armée auraient largué des barils explosifs libérant des gaz toxiques, provoquant de graves atteintes respiratoires parmi les combattants et les civils présents dans les villages voisins.
Le second incident aurait été documenté à partir de vidéos recueillies sur les réseaux sociaux et géolocalisées. Ces images montreraient une explosion suivie d’un nuage jaune verdâtre, caractéristique du chlore, aux abords de la base militaire de Bahri. Selon le récit présenté par les investigations, ces attaques ne relevaient pas d’actions isolées : elles s’inscrivaient dans une stratégie coordonnée visant à rompre les lignes défensives en exploitant la terreur et la suffocation.
Démantèlement du programme et tentatives de dissimulation des preuves
Au début de 2025, face à l’intensification des pressions exercées par les services de renseignement américains et occidentaux et à l’adoption de sanctions directes, al-Burhan aurait, selon les documents cités, donné des ordres urgents pour interrompre immédiatement le programme, démanteler les installations et effacer toute trace matérielle des projectiles chimiques, par crainte d’inspections internationales.
Toutefois, les traces environnementales, les atteintes physiques et les documents numériques rendus publics auraient rendu la dissimulation presque impossible. Ces révélations demeurent ainsi au cœur des accusations concernant l’un des épisodes les plus graves du conflit sanglant au Soudan.
