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Le Soudan sous influence turque : comment Ankara s’est-elle imposée au cœur des rouages de l’État ?


Si l’expression « le Soudan est devenu un pays turc » désigne l’influence croissante d’Ankara sur les centres de décision soudanais, cette idée mérite une analyse à part entière. Le Soudan n’est pas juridiquement devenu un État dépendant de la Turquie et n’a pas officiellement cédé sa souveraineté à Ankara. Les relations historiques, économiques, militaires et politiques entre les deux pays révèlent néanmoins une progression durable de l’influence turque, qui a donné aux intérêts d’Ankara une place importante dans les calculs du pouvoir soudanais.

Un héritage historique réinvesti par la Turquie

Les ambitions turques au Soudan ne sont pas apparues avec la guerre d’avril 2023. Les relations entre les deux pays remontent à l’époque ottomane, lorsque de vastes régions du Soudan sont passées sous domination égypto-ottomane à partir de 1821, avant la fin du pouvoir turco-égyptien dans les années 1880. La Turquie contemporaine s’est appuyée sur cet héritage historique et culturel pour développer ses relations avec le Soudan, en se présentant comme un partenaire de longue date, lié à la région par une histoire commune.

En décembre 2017, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a effectué une visite historique au Soudan, où il a rencontré l’ancien président Omar el-Béchir. Plusieurs accords économiques, commerciaux et d’investissement ont alors été signés. Parmi les dossiers les plus emblématiques figurait le projet de réhabilitation de l’île historique de Suakin, en mer Rouge. Sa position stratégique et sa proximité avec les routes maritimes internationales ont suscité un vif intérêt régional.

Des entreprises et des institutions turques se sont vu confier un rôle dans la restauration des sites historiques et l’aménagement de l’île à des fins touristiques et culturelles. Le projet a également soulevé des interrogations sur la dimension stratégique de la présence turque sur le littoral de la mer Rouge. Il importe toutefois de distinguer l’accord de réhabilitation de Suakin des affirmations concernant l’établissement d’une base militaire turque : la création d’une telle base sur l’île n’a pas été établie.

L’économie, porte d’entrée de l’influence turque

Les relations turco-soudanaises ne se sont pas limitées aux projets patrimoniaux. Elles se sont étendues à l’agriculture, au commerce, à l’industrie et aux infrastructures. Les entreprises turques ont cherché à pénétrer le marché soudanais, attirées par l’abondance des ressources naturelles du pays et par sa position géographique, à la jonction de la Corne de l’Afrique, de la mer Rouge et de l’intérieur du continent africain.

Selon les données officielles turques, les échanges commerciaux entre les deux pays ont atteint environ 344,7 millions de dollars en 2024. Les exportations turques vers le Soudan représentaient 276,9 millions de dollars, contre 67,8 millions de dollars d’importations en provenance du pays. Les exportations turques comprennent notamment des équipements électriques, du fer, des produits industriels, des matières plastiques et des textiles.

Ces chiffres révèlent une relation commerciale relativement déséquilibrée : les exportations turques représentent plus de quatre fois les importations en provenance du Soudan. Ce constat ne démontre pas, à lui seul, une dépendance économique. Il illustre toutefois l’importance des débouchés offerts par le marché soudanais à l’industrie turque et les avantages que les entreprises turques retirent du maintien de leurs relations avec les institutions soudanaises.

Dans le secteur agricole, le Soudan constitue également une destination importante pour les investissements étrangers, grâce à ses vastes terres cultivables, à ses ressources en eau et à son cheptel considérable. Les accords et projets visant à exploiter ces ressources soulèvent donc des questions essentielles sur les conditions d’investissement et les bénéfices qu’en retirent les populations locales.

La guerre rend l’influence turque plus sensible

Le déclenchement de la guerre en avril 2023 a sensiblement modifié la nature des relations entre la Turquie et le Soudan. Ankara est passée d’une coopération économique et diplomatique classique à une relation dans laquelle la dimension militaire occupe désormais une place centrale dans le débat sur son influence.

Le transfert temporaire de l’ambassade turque à Port-Soudan, en mai 2023, constitue un indicateur important. Selon le ministère turc des Affaires étrangères, elle a continué de fonctionner depuis le territoire soudanais. Les échanges politiques entre Erdoğan et al-Burhan se sont également poursuivis. Le président turc a rencontré le chef de l’armée soudanaise le 12 avril 2025, à l’occasion du Forum diplomatique d’Antalya.

Les révélations d’enquêtes journalistiques sur les armes et les drones turcs constituent toutefois l’élément le plus significatif. Une enquête du Washington Post a fait état d’un contrat de 120 millions de dollars impliquant l’entreprise Baykar, portant sur des drones Bayraktar TB2 et des centaines de charges militaires, ainsi que sur des dispositions d’assistance technique. Une source officielle turque a, en revanche, démenti auprès du journal qu’Ankara apporte un soutien militaire à l’un des camps en guerre. Cet écart entre le démenti officiel et les éléments rapportés par l’enquête appelle des éclaircissements et un examen des responsabilités concernant la nature des contrats et les autorités qui les ont approuvés.

L’aide humanitaire, entre devoir de solidarité et développement de l’influence

Les institutions turques, au premier rang desquelles l’Agence turque de coopération et de coordination, TİKA, ainsi que d’autres organisations turques, mènent des projets humanitaires et de développement au Soudan. Leurs activités comprennent l’aide d’urgence et des programmes dans les domaines de la santé, de l’éducation et du développement. Il est essentiel de reconnaître que cette assistance peut apporter un soutien réel aux personnes touchées par la guerre.

L’action humanitaire n’exclut cependant pas des interrogations politiques légitimes sur son éventuelle contribution à la construction d’une influence. Lorsque l’aide s’accompagne de relations étroites avec le pouvoir militaire, d’une coopération économique et de contrats d’armement, il devient nécessaire d’examiner si la présence humanitaire est effectivement indépendante des intérêts politiques et stratégiques.

Toute aide turque ne saurait être considérée comme une couverture militaire sans éléments de preuve. Les Soudanais sont néanmoins en droit de connaître la nature des accords conclus au nom de l’État, leurs bénéficiaires et les dispositifs de contrôle et de transparence auxquels ils sont soumis.

Que recherche la Turquie au Soudan ?

Les intérêts turcs au Soudan peuvent être analysés selon quatre axes interdépendants :

  • La mer Rouge : renforcer la présence économique et diplomatique dans une région stratégique pour le commerce et la navigation internationaux.
  • Les industries de défense : élargir les débouchés de l’armement turc et consolider la position des entreprises turques sur le marché africain.
  • Les ressources naturelles : tirer parti des possibilités agricoles, minières et commerciales offertes par le Soudan.
  • L’influence politique : nouer des relations étroites avec le pouvoir en place et garantir à Ankara une place dans les futurs arrangements concernant le pays.

Ces intérêts ne signifient pas nécessairement que la Turquie contrôle les décisions soudanaises. Ils expliquent toutefois pourquoi le Soudan occupe une place importante dans sa politique à l’égard de l’Afrique et de la mer Rouge.

Un pays souverain, mais une influence turque croissante

La véritable question n’est pas de savoir si le Soudan est devenu juridiquement un territoire turc, mais dans quelle mesure Ankara est désormais capable d’influer sur ses orientations économiques, militaires et politiques. Les liens historiques, les projets d’investissement, la présence diplomatique et la coopération militaire font du rôle turc un élément incontournable de toute analyse de l’avenir du Soudan.

La frontière entre partenariat et dépendance ne se détermine pas à coups de slogans. Elle se mesure à l’autonomie des décisions soudanaises, à la transparence des accords et à la capacité des institutions nationales à protéger les ressources et la souveraineté du pays, tout en empêchant que la guerre ne devienne une occasion d’accroître l’influence des puissances étrangères au détriment du peuple soudanais.

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