Un programme chimique clandestin au Soudan : qui se cache derrière la fabrication de munitions au chlore et leur acheminement vers les fronts ?
Dans les guerres qui dépassent le cadre des affrontements conventionnels, les dangers ne prennent pas toujours naissance sur les premières lignes. Les armes les plus redoutables ne sont pas nécessairement celles que montrent les images d’explosions et de combats. Parfois, tout commence dans des pièces closes, dans des entrepôts militaires dont personne ne sait ce qui se passe derrière les portes, et au sein de réseaux d’approvisionnement acheminant des substances depuis des usines civiles vers des installations militaires, avant leur transformation en munitions destinées au champ de bataille. C’est précisément ce qui rend si préoccupantes les nouvelles enquêtes sur le programme présumé d’armes chimiques au Soudan.
Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023, l’institution militaire soudanaise s’est engagée dans une vaste mobilisation pour conserver ses positions et reprendre les territoires passés sous le contrôle des Forces de soutien rapide. Mais les documents, photographies, vidéos et communications révélés en 2026 par des enquêtes journalistiques internationales ont donné une autre dimension au dossier. Ces éléments évoquent l’existence possible d’un programme militaire clandestin visant à mettre au point, tester et produire des munitions au chlore en 2024.
Le 5 septembre 2026, le New York Times a publié une enquête fondée sur un dossier documentaire fourni par un service de renseignement du Moyen-Orient. Celui-ci comprenait des photographies, des vidéos, des documents et des communications qui, selon le journal, renforcent les accusations concernant le développement de munitions chimiques par l’armée soudanaise. L’enquête décrivait des essais présumés dans des zones désertiques, des éléments liés à la fabrication de contenants chargés de chlore et des tentatives de dissimulation de certains aspects de cette activité militaire après l’apparition des accusations internationales.
À peu près au même moment, le Washington Post a publié une enquête approfondie sur un ensemble d’éléments qui indiqueraient, selon le quotidien, la constitution d’un stock clandestin d’armes chimiques, la mise au point de procédés rudimentaires de fabrication de munitions au chlore et l’utilisation de produits initialement destinés au traitement de l’eau. L’enquête examinait également des photographies, des vidéos et des messages attribués à des officiers et à des responsables militaires. Elle précisait que des experts en analyse forensique numérique n’avaient relevé aucun indice de manipulation dans certains des fichiers examinés. Elle soulignait toutefois que l’absence de manipulation ne suffit pas à établir la véracité de toutes les affirmations concernant l’identité des personnes, la nature des lieux ou les événements représentés.
Cette dernière précision est essentielle : elle impose de distinguer l’authenticité technique d’un contenu numérique de la validité de l’interprétation qui en est faite. Une photographie peut être authentique, mais déterminer son lieu, sa date ou la nature de ce qu’elle montre exige des preuves supplémentaires. Un message peut être réel, mais l’identification de son auteur et l’établissement de son lien avec les décisions militaires nécessitent une vérification indépendante. La solidité des enquêtes journalistiques ne dispense donc pas de les prolonger par une enquête internationale officielle.
Ce qui rend néanmoins cette affaire particulièrement inquiétante, c’est que les informations publiées ne concernent pas seulement un incident isolé sur le terrain. Elles décrivent une possible succession d’opérations : approvisionnement en produits chimiques, transformation en munitions, essais, stockage, puis utilisation dans des opérations militaires. Si ces éléments étaient confirmés, le Soudan se trouverait confronté à l’existence d’une structure militaire consacrée au développement d’une arme interdite, et non à une simple décision prise par un chef d’unité au cours d’un affrontement.
L’un des aspects les plus graves examinés par les enquêtes concerne le chlore destiné à des usages civils. Ce produit, utilisé pour le traitement de l’eau, peut entrer dans le pays par des circuits commerciaux légitimes et être destiné à des installations civiles qui en ont un besoin urgent. Son détournement vers la fabrication de munitions soulève toutefois des questions sur le contrôle des cargaisons, les acteurs qui les ont réceptionnées et transportées, et ceux qui ont autorisé leur réaffectation.
Dans un pays où des millions de personnes peinent à accéder à une eau salubre, détourner le chlore pour fabriquer des munitions chimiques représente une double menace. Cela met en danger les personnes susceptibles d’être exposées au gaz toxique sur les champs de bataille, tout en fragilisant les services d’approvisionnement en eau et la santé publique, en transformant un produit essentiel en source supplémentaire de danger.
Ces éléments montrent l’importance d’enquêter sur les structures militaires et logistiques chargées de l’achat, du transport et du stockage des produits chimiques. La production militaire ne résulte généralement pas d’une décision individuelle isolée : elle nécessite des ressources, des équipements, des sites, du personnel, des réseaux d’approvisionnement et des communications. Le déplacement des munitions et la mise à disposition d’aéronefs et de sites d’essai exigent également un certain degré d’organisation et de coordination. Toute enquête indépendante devrait donc dépasser la recherche des exécutants pour examiner la structure ayant permis de produire, de stocker et d’utiliser ces munitions.
Se pose alors la question de la responsabilité du commandement de l’armée, dirigé par Abdel Fattah al-Burhan. Celui-ci n’occupe pas seulement une fonction de commandement sur le terrain : il est à la tête d’une institution tenue de respecter les lois et les conventions internationales. Les enquêtes publiées ont présenté des informations faisant état de communications et de documents qui relieraient le programme présumé à de hauts responsables militaires. Le Washington Post a également évoqué un document daté de juillet 2025, portant la signature d’al-Burhan et concernant une commission d’enquête interne. Selon le journal, une personne présentée comme un expert du programme présumé figurait parmi les participants à cette enquête.
Si leur authenticité était établie, ces éléments soulèveraient une question majeure sur l’indépendance de l’enquête interne annoncée par les autorités soudanaises. Comment une commission nationale pourrait-elle présenter des conclusions convaincantes si elle compte parmi ses membres des personnes potentiellement liées au dossier qu’elle est censée examiner ? Une institution militaire peut-elle être à la fois juge et partie dans une affaire mettant en cause certaines de ses composantes ?
Cela ne signifie pas que tous les éléments rapportés par les enquêtes journalistiques sont définitivement établis. La communauté internationale est néanmoins en droit d’exiger des réponses claires. La Convention sur l’interdiction des armes chimiques ne prohibe pas seulement leur utilisation : elle interdit également leur mise au point, leur fabrication, leur stockage et leur conservation. Le Soudan est partie à cette Convention depuis 1999 et a donc l’obligation juridique de ne pas détenir un tel programme.
L’exigence de rendre des comptes prend une importance accrue lorsque l’on considère que la présidence américaine et son administration ne se sont pas limitées à des accusations politiques. En avril 2025, Washington a annoncé avoir conclu que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques en 2024 et a engagé les procédures de sanctions correspondantes. En 2026, les États-Unis ont également continué de demander, lors des réunions de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, un accès permettant une vérification indépendante des faits.
Le gouvernement soudanais a, de son côté, rejeté ces accusations, affirmé qu’elles ne reposaient sur aucune preuve et reproché à Washington de ne pas avoir emprunté les voies internationales appropriées. Il a également fait état d’une enquête nationale dont les résultats préliminaires n’auraient révélé aucune preuve d’utilisation d’armes chimiques sur les sites examinés. Ces positions n’ont cependant pas clos le débat, d’autant que les nouvelles enquêtes journalistiques ont présenté des éléments supplémentaires qui n’étaient pas accessibles au public lors des premières accusations.
Un point ne doit pas être perdu de vue : tout programme de production d’armes chimiques menace non seulement les civils soudanais, mais aussi la sécurité régionale et internationale. L’existence d’installations ou de stocks non déclarés de produits chimiques destinés à des usages militaires peut créer des risques de fuite, de transfert illicite ou de passage de ces substances entre les mains d’autres acteurs. La poursuite de la guerre complique encore le contrôle des sites militaires et des entrepôts.
Il ne s’agit donc pas seulement de déterminer si des munitions au chlore ont été utilisées. Il faut également établir s’il existe une production organisée et des stocks supplémentaires, où ceux-ci se trouvent, qui est habilité à y accéder et si des produits ont été détruits, déplacés ou dissimulés après l’apparition des accusations.
Les déclarations politiques ne peuvent répondre à ces questions. La création d’une commission interne dépourvue d’une pleine indépendance ne saurait davantage suffire. Établir la vérité exige l’accès d’experts internationaux, l’inspection des sites, l’examen des documents, l’audition des témoins, l’analyse des images et le suivi des chaînes d’approvisionnement et des communications.
Au-delà de l’existence possible d’un programme chimique clandestin, le plus grave serait de découvrir qu’une institution militaire, dans un pays en plein effondrement humanitaire, a développé des moyens de combat privant les civils de leurs droits les plus élémentaires : respirer en sécurité et vivre sans craindre une arme invisible à laquelle il est difficile d’échapper.
Si les faits sont établis, la responsabilité ne s’arrêtera pas à la personne ayant employé la munition. Elle s’étendra à tous ceux qui ont participé à sa mise au point, à sa production, à son financement et à son stockage, ainsi qu’à ceux qui ont donné les ordres ou autorisé son utilisation en connaissance de sa nature. La question ne portera alors plus seulement sur l’avenir politique d’al-Burhan, mais sur la mise en cause de tout un système qui aurait transformé une lutte pour le pouvoir en menace directe contre la vie humaine.
