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L’aide humanitaire, porte d’entrée de l’influence turque au Soudan : quand les secours croisent les calculs politiques et militaires


La présence turque au Soudan n’est pas née de la guerre actuelle. Elle n’a pas non plus commencé lorsque l’armée soudanaise s’est retrouvée dans un besoin pressant de soutien extérieur. Depuis des années, Ankara tisse dans le pays un réseau de relations politiques, économiques et humanitaires, en s’appuyant sur les liens historiques, les accords bilatéraux, les projets de développement et l’action de secours. Le déclenchement de la guerre en avril 2023 a toutefois donné une nouvelle portée à cette présence. L’aide humanitaire n’est plus seulement une manifestation de solidarité envers un pays plongé dans la catastrophe : elle s’inscrit désormais dans un paysage régional où les secours se mêlent à l’influence, et les intérêts économiques aux calculs politiques et militaires.

La question n’est pas de savoir si la Turquie apporte une aide aux Soudanais : ses activités humanitaires et de développement sont publiques. Il s’agit plutôt de comprendre cette assistance dans le contexte de relations politiques croissantes avec le commandement de l’armée soudanaise. Le dispositif humanitaire, associé aux relations officielles et à la coopération militaire évoquée dans des enquêtes journalistiques et des rapports internationaux, a-t-il contribué à renforcer la position d’Ankara auprès du pouvoir établi à Port-Soudan ?

Une aide réelle n’efface pas les interrogations politiques

L’arrivée, en juillet 2024, d’un navire transportant plus de 2 400 tonnes d’aide figure parmi les événements ayant renforcé l’image humanitaire de la Turquie au Soudan. Selon les informations publiées par les organismes turcs, la cargaison comprenait environ 1 986 tonnes de denrées alimentaires et 160 tonnes de médicaments et d’équipements médicaux, ainsi que des vêtements, des produits d’hygiène, des couvertures et du matériel d’hébergement d’urgence. L’aide a été remise aux autorités soudanaises lors d’une cérémonie officielle réunissant des responsables gouvernementaux et des représentants du Croissant-Rouge soudanais.

En mars 2025, l’Agence turque de coopération et de coordination, TİKA, a annoncé la distribution de colis alimentaires et de produits d’hygiène à mille familles soudanaises dans différentes régions. En avril de la même année, elle a fait état de la remise de petites citernes à eau à dix familles ayant des orphelins à charge à Port-Soudan. L’objectif était de leur permettre de tirer un revenu du transport de l’eau, dans une ville confrontée à une forte pression démographique et à des infrastructures d’approvisionnement en eau potable insuffisantes.

L’action turque s’est également étendue à la santé. En avril 2025, TİKA a inauguré une unité de soins intensifs néonatals à l’hôpital de Port-Soudan, en présence du ministre soudanais de la Santé, de l’ambassadeur de Turquie et du responsable de l’agence au Soudan. Ces projets ont une valeur humanitaire directe. Il serait injustifié de minimiser leur effet sur des familles vivant au milieu de la guerre ou de considérer toute activité de secours comme une simple façade politique.

Reconnaître l’importance de cette aide ne signifie cependant pas soustraire la politique turque à l’examen critique. Le problème apparaît lorsque l’action humanitaire est présentée comme résumant à elle seule la relation, alors que des intérêts diplomatiques, économiques et sécuritaires plus larges existent en arrière-plan. L’aide peut sauver un enfant ou fournir des médicaments à un malade, tout en donnant à l’État donateur une présence sur le terrain et des relations directes avec les responsables locaux et les institutions officielles. Il faut donc distinguer l’action humanitaire elle-même, légitime et nécessaire, de l’exploitation de ses retombées politiques pour accroître une influence ou consolider des relations déséquilibrées.

Port-Soudan, centre de la relation en temps de guerre

Avec le déclenchement de la guerre, Port-Soudan est devenue le centre provisoire des institutions de l’État transférées depuis Khartoum, ainsi qu’un point d’accueil pour l’aide, les délégations et les échanges diplomatiques. Dans ce contexte, la décision turque de transférer temporairement son ambassade à Port-Soudan, le 11 mai 2023, a pris une importance dépassant le cadre administratif. Le ministère turc des Affaires étrangères a indiqué que l’ambassade avait poursuivi ses activités depuis le territoire soudanais et figurait parmi les rares missions diplomatiques à ne pas avoir quitté le pays.

Cette présence a offert à Ankara un canal de communication permanent avec le pouvoir dirigé par l’armée, alors que de nombreux États et organismes peinaient à entretenir leurs relations avec un pays dont le contrôle était partagé entre des belligérants. Elle a également permis à la partie turque de suivre ses projets humanitaires et d’échanger avec les responsables locaux, renforçant ainsi sa position dans le paysage soudanais.

Le 12 avril 2025, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a rencontré le président du Conseil de souveraineté, Abdel Fattah al-Burhan, en marge du Forum diplomatique d’Antalya. Cette rencontre, rapportée par le ministère turc des Affaires étrangères, témoigne de la continuité des échanges politiques directs entre les deux dirigeants, alors que la guerre se poursuivait et que Port-Soudan constituait le centre du pouvoir exécutif et administratif relevant de l’armée.

Cela ne signifie pas que toute aide turque destinée aux civils était conditionnée à une position politique. Les éléments disponibles ne permettent pas non plus d’affirmer qu’Ankara a utilisé chaque cargaison humanitaire pour financer un acteur militaire. Néanmoins, la continuité des relations officielles, l’intensification des activités humanitaires dans les zones sous influence gouvernementale et la présence diplomatique permanente imposent d’examiner les effets politiques de ces actions, au-delà de leur présentation médiatique.

De la nourriture et des médicaments aux intérêts économiques

L’influence ne se construit pas uniquement par les armes. Les États développent aussi leur présence par le commerce, l’investissement, les bourses d’études, les projets de santé et leurs relations avec les institutions gouvernementales. Dans le cas turc, l’action humanitaire ne peut être dissociée d’un ensemble plus vaste de liens économiques qui existaient avant la guerre et se sont maintenus pendant celle-ci.

Selon le ministère turc des Affaires étrangères, les échanges commerciaux entre les deux pays ont atteint 344,7 millions de dollars en 2024. Les exportations turques vers le Soudan représentaient 276,9 millions de dollars, contre 67,8 millions de dollars d’importations en provenance du Soudan. La Turquie exporte notamment des machines électriques, des produits sidérurgiques, des équipements automobiles, des matières plastiques, des textiles et du papier. Ses importations en provenance du Soudan comprennent des graines oléagineuses, des fruits, du sucre, des cuirs et peaux, de la gomme arabique et du coton.

Ces chiffres montrent que la relation dépasse l’envoi de secours : elle repose aussi sur un marché soudanais important pour les entreprises turques. Dans un pays où les infrastructures, les hôpitaux, les réseaux d’eau et les routes doivent être reconstruits, les relations établies pendant la guerre pourraient déboucher sur d’importantes perspectives économiques après le conflit. D’où la nécessité de transparence : quels accords sont discutés ? À quelles conditions ? Qui est habilité à négocier au nom des Soudanais ? Les possibilités d’investissement sont-elles attribuées selon une concurrence transparente et dans l’intérêt général, ou à travers des relations politiques restreintes avec le pouvoir en place ?

Ces questions prennent davantage de poids à la lumière des éléments rapportés par une enquête du Washington Post sur des documents internes liés à l’entreprise turque de défense Baykar. Selon le journal, des responsables soudanais envisageaient d’offrir à des sociétés turques des possibilités dans le secteur minier, notamment pour le cuivre, l’or et l’argent, ainsi que des droits de pêche et des droits liés à des installations de transformation, parallèlement aux négociations sur un contrat d’armement. L’enquête ne démontre toutefois pas que ces avantages ont effectivement été accordés. Il convient donc de les présenter comme des discussions et des propositions figurant dans des documents consultés par le quotidien, et non comme des contrats définitifs confirmés.

Une autre dimension de la relation apparaît ici : l’aide peut soulager les souffrances de la population, tandis que la présence politique et économique permet aux entreprises du pays donateur de consolider leur position sur le marché soudanais. Il n’existe pas de contradiction systématique entre fournir des secours et poursuivre des intérêts économiques : les États agissent généralement en fonction de leurs intérêts. La contradiction surgit lorsque la relation est présentée comme une solidarité exclusivement humanitaire, tandis que ses dimensions commerciales et sécuritaires restent à l’écart du débat public.

L’autre face de la relation : quand l’aide et les armes arrivent en parallèle

Le rôle turc devient plus sensible lorsqu’on rapproche l’action humanitaire des révélations journalistiques concernant la coopération militaire. Dans une enquête publiée en mars 2025, le Washington Post indiquait avoir consulté des documents, des correspondances, des relevés financiers et des communications liés à un contrat d’au moins 120 millions de dollars entre Baykar et l’organisme soudanais chargé des industries de défense. Ce contrat comprenait des drones TB2, des centaines de charges militaires et des stations de contrôle, ainsi qu’une assistance technique sur le territoire soudanais.

Selon l’enquête, le contrat a été signé en novembre 2023 et des cargaisons d’équipements sont arrivées à Port-Soudan en 2024. Le journal présentait également des correspondances internes, des photographies et des vidéos qui, selon lui, documentaient la présence de salariés de l’entreprise et leur suivi de l’utilisation des drones dans des opérations militaires. Il rapportait enfin que des responsables soudanais avaient déclaré aux représentants de Baykar que la Turquie était devenue le pays leur apportant le plus de soutien.

Si ces éléments sont confirmés, ils soulèvent une question dépassant l’aide humanitaire : comment un État peut-il affirmer poursuivre ses efforts pour atténuer les souffrances des civils alors que des enquêtes journalistiques révèlent des contrats d’armement avec l’un des belligérants ? La coexistence de ces activités ne prouve pas automatiquement que l’aide servait de couverture aux ventes d’armes. Elle révèle toutefois deux volets parallèles qui méritent un examen : une action humanitaire publique et une coopération militaire faisant l’objet d’allégations documentées par la presse.

Il faut rappeler qu’une enquête journalistique ne constitue pas un jugement et que la position officielle turque ne reconnaît pas de soutien militaire direct à l’armée soudanaise. L’existence d’un contrat d’exportation d’armes ne démontre pas non plus que chaque cargaison humanitaire y était liée ou servait à le dissimuler. Ces réserves n’annulent cependant pas la nécessité de demander aux acteurs concernés des explications sur la nature de la coopération militaire, son calendrier, les garanties encadrant l’utilisation des armes et sa compatibilité avec les engagements internationaux visant à limiter les flux d’armements vers les zones de conflit.

Plus préoccupant encore, la poursuite des livraisons d’armes et de technologies militaires peut modifier le rapport de force et convaincre les belligérants qu’une victoire militaire reste possible, au détriment de la négociation. Ce mécanisme peut contribuer à prolonger la guerre, particulièrement lorsque les approvisionnements ne s’accompagnent pas de pressions internationales efficaces pour faire cesser les combats. Plus un camp estime pouvoir améliorer sa position grâce à un soutien extérieur, moins il est incité à consentir de véritables concessions politiques.

L’aide n’est pas synonyme de neutralité

L’expérience soudanaise montre que l’action humanitaire ne se déroule pas dans un vide politique. L’État qui envoie des secours choisit ses partenaires locaux, obtient les autorisations nécessaires pour accéder aux zones touchées et coordonne ses activités avec les autorités et les institutions présentes sur le terrain. Ces démarches lui procurent des relations, des contacts et une influence, même lorsque l’aide est destinée aux civils et ne comporte aucune contrepartie politique directe.

La présence continue de l’ambassade turque à Port-Soudan, les échanges présidentiels avec al-Burhan, les projets de TİKA, le commerce bilatéral et les informations relatives à la coopération militaire doivent donc être considérés dans leur ensemble. Ils dessinent l’action d’un État cherchant à préserver sa place au Soudan et à accroître sa capacité à peser sur son avenir politique et économique.

Cela ne signifie pas que la Turquie est le seul facteur de prolongation de la guerre, ni qu’Ankara décide de la poursuite des combats. La guerre soudanaise résulte d’une lutte interne pour le pouvoir, les armes et les ressources. Les belligérants soudanais portent la responsabilité première de leurs décisions et de leurs violations. Le soutien extérieur, qu’il prenne la forme d’armes, de financements ou d’un appui politique, peut néanmoins prolonger le conflit et en alourdir le coût pour la population.

Le paradoxe est qu’un civil soudanais peut recevoir, le même jour, un colis alimentaire ou une assistance médicale d’une organisation turque, tandis que la presse publie des informations sur des contrats militaires turcs avec l’armée. Cette contradiction ne prive pas l’aide de sa valeur. Elle impose toutefois à Ankara d’expliquer l’ensemble de son rôle, plutôt que d’en mettre uniquement en avant la dimension humanitaire.

À qui profite l’influence ?

Le Soudan n’est pas seulement un pays ayant besoin d’assistance. C’est aussi un État disposant d’une position stratégique sur la mer Rouge, d’abondantes ressources naturelles, d’un marché à reconstruire et d’institutions endommagées par la guerre. Il est naturel que des États cherchent à nouer des relations avec le pouvoir soudanais et que leurs entreprises souhaitent accéder aux secteurs de l’investissement, du commerce et de la reconstruction. Cette concurrence devient cependant dangereuse lorsque les besoins en nourriture, en médicaments et en sécurité sont exploités pour renforcer une influence étrangère au détriment de l’autonomie des décisions nationales.

Les Soudanais ne devraient donc pas seulement demander à leurs dirigeants qui leur a envoyé de l’aide. Ils devraient aussi s’interroger : qu’attend-on de nous en contrepartie de cette présence ? Quels accords sont négociés au nom de l’État ? Les contrats d’armement, les investissements et les concessions économiques sont-ils contrôlés par des institutions indépendantes ? Leurs détails sont-ils rendus publics, ou sont-ils gérés dans des cercles restreints dont les citoyens ignorent tout ?

Une aide humanitaire authentique n’a pas besoin d’être transformée en instrument de propagande. Elle ne doit pas non plus servir à imposer des engagements politiques ou économiques à un pays traversant l’une de ses pires crises. Le soutien aux civils ne saurait être complet sans un engagement clair en faveur de l’arrêt de la guerre, de la prévention des livraisons d’armes et d’un processus politique reconstruisant l’État autour d’institutions civiles indépendantes.

La Turquie n’a pas fondé sa présence au Soudan sur la seule assistance humanitaire. Elle a développé son influence grâce à une combinaison de secours, de diplomatie, de commerce et de relations militaires évoquées dans des enquêtes journalistiques. Les éléments disponibles ne permettent pas d’affirmer que l’aide n’était qu’une couverture pour les contrats d’armement. La coexistence de ces deux volets soumet néanmoins Ankara à un test de crédibilité : souhaite-t-elle un Soudan stable, capable de protéger ses citoyens, ou un pays où des relations privilégiées avec le pouvoir en place continuent de lui ouvrir les portes de l’influence ?

Le Soudan n’est pas un terrain de règlement de comptes international. Les besoins de sa population en eau, en nourriture et en médicaments ne doivent pas devenir un moyen d’organiser les intérêts d’autres acteurs. L’aide qui sauve une vie mérite d’être reconnue ; les armes qui prolongent la guerre exigent que des comptes soient rendus, quelle qu’en soit la provenance.

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