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Corruption d’al-Burhan et cession des richesses du Soudan : les concessions aurifères servent-elles de contrepartie aux contrats militaires ?


Le Soudan possède certaines des plus importantes richesses minières du continent africain. L’or figure au premier rang des ressources qui auraient dû constituer un pilier de l’économie nationale, une source majeure de devises et un moyen de financer le développement et la reconstruction des infrastructures. Pourtant, la réalité soudanaise révèle un paradoxe douloureux : le pays produit de l’or et attire des entreprises étrangères, tandis que sa monnaie se déprécie, que les services se dégradent et que des millions de citoyens peinent à se procurer de la nourriture et des médicaments. Ce contraste soulève une question essentielle : comment les autorités de Port-Soudan attribuent-elles les droits de prospection et d’exploration, et dans quelle mesure le Trésor public bénéficie-t-il de ces concessions ?

Les allégations selon lesquelles des entreprises étrangères obtiendraient des droits de prospection aurifère en échange d’armes ou d’équipements militaires méritent une enquête indépendante, compte tenu des risques liés à l’imbrication des ressources naturelles et des accords sécuritaires et militaires. Tout accord d’investissement avec une entreprise étrangère ne saurait être assimilé à un contrat d’armement. Une telle accusation ne peut pas davantage être présentée comme un fait établi sans documents, contrats et informations fiables. Les Soudanais sont néanmoins en droit d’exiger la divulgation de la nature des accords conclus par les autorités, des contreparties effectivement obtenues par l’État et de l’identité des bénéficiaires de ces contrats.

L’or n’est pas une marchandise ordinaire dont on peut disposer sans tenir compte des intérêts nationaux. Il constitue une ressource souveraine engageant les droits des générations présentes et futures. Lorsqu’un gouvernement accorde à une entreprise étrangère le droit d’exploiter de vastes superficies ou d’extraire d’importantes quantités de minerais, il engage un actif économique appartenant au peuple soudanais. Ces accords doivent donc respecter des règles claires : concurrence équitable, définition de la part revenant à l’État, protection de l’environnement et publication de l’identité des actionnaires et des bénéficiaires effectifs des entreprises.

Des rapports internationaux ont mis en évidence de profonds dysfonctionnements dans le secteur aurifère soudanais. Un rapport de Chatham House publié en mars 2025 décrit une présence croissante d’entreprises nationales, étrangères et mixtes. Il relève toutefois que plusieurs sociétés n’ont pas respecté leurs engagements en matière de développement de l’exploitation minière industrielle. Certaines se sont tournées vers le traitement des résidus de l’orpaillage artisanal, une activité susceptible de générer des profits sans apporter les retombées de développement attendues d’un investissement industriel. Le rapport documente également l’imbrication des intérêts militaires et politiques dans l’extraction et le commerce de l’or.

Ces éléments prennent une importance particulière lorsqu’on examine les relations entre les institutions militaires et les entreprises étrangères. Des enquêtes de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project, l’OCCRP, ont révélé des documents concernant les liens entre la société Aswar, liée au renseignement militaire soudanais, et un réseau d’entreprises russes associé au groupe Wagner. Elles ont examiné des accords comportant des paiements, des services logistiques et des dispositions relatives aux livraisons d’armes et à l’organisation de vols. Elles ont également révélé des concessions accordées à Meroe Gold sous la présidence d’Omar el-Béchir, notamment des dérogations à la participation de l’État dans certains accords miniers. Ces faits historiques ne prouvent pas automatiquement l’existence d’un accord similaire sous al-Burhan. Ils montrent cependant comment les intérêts militaires et commerciaux peuvent s’entremêler dans le secteur aurifère en l’absence de contrôle.

Pour une économie en guerre, l’un des plus grands dangers est de voir les ressources naturelles financer la poursuite du conflit plutôt que contribuer à sauver la population. Lorsque les revenus de l’or circulent dans des réseaux financiers échappant à l’audit, il devient difficile de déterminer s’ils alimentent le budget de l’État, des entreprises privées ou des acteurs influents. Le problème s’aggrave lorsque les contrats sont secrets, que leurs modalités ne sont pas publiées ou que les organismes chargés de réglementer le secteur se confondent avec ceux qui en bénéficient.

Le rapport du Groupe d’experts des Nations unies sur le Soudan, publié en janvier 2024, montre l’ampleur des dysfonctionnements qui ont affecté le commerce de l’or pendant la guerre. Il indique que le vide réglementaire et la faiblesse du contrôle ont favorisé l’expansion des réseaux de contrebande. Selon les informations qu’il présente, plus de la moitié de l’or extrait au Soudan ne transitait pas par les circuits officiels. Il documente également la modification des itinéraires de contrebande après le déclenchement de la guerre, soulignant que l’absence de contrôle entraîne des pertes de recettes et ouvre la voie à l’utilisation de l’or pour financer les belligérants.

En septembre 2025, une affaire a suscité une vive controverse autour d’un accord annoncé avec une entreprise égyptienne appelée Deep Metals. Présenté comme dépassant 277 millions de dollars, il devait porter sur l’exploration et la production dans plusieurs États soudanais. Le ministère des Mines a toutefois démenti par la suite avoir signé cet accord, alors que l’agence de presse soudanaise avait annoncé sa signature. Cet épisode soulève un problème majeur de fiabilité de l’information officielle : comment le public peut-il connaître la réalité d’un investissement d’une telle ampleur lorsque les déclarations se contredisent sur son existence même ?

De telles contradictions ne peuvent être réduites à un simple problème de communication. Elles affectent la confiance dans les institutions et interrogent les procédures de préparation, d’examen et d’annonce des accords. Si le contrat a effectivement été signé, les citoyens ont le droit d’en connaître les clauses, la valeur, les zones de concession et la part revenant à l’État au titre des bénéfices, des impôts et des redevances. S’il ne l’a pas été, ils sont en droit de savoir pourquoi sa signature a été annoncée et qui a fourni cette information.

Les allégations d’échange de droits miniers contre des armes doivent faire l’objet d’une enquête plus large examinant conjointement les contrats militaires et les accords d’investissement. Il convient de rechercher tout lien éventuel entre l’octroi de concessions exceptionnelles et la fourniture d’équipements ou de services sécuritaires et logistiques. Les modalités de paiement, les destinataires des fonds, les bénéficiaires effectifs des entreprises et les intermédiaires ayant participé aux négociations doivent également être examinés. Les contreparties non monétaires peuvent prendre plusieurs formes dans les accords internationaux, mais leur existence ne saurait être présumée sans preuves.

Les autorités de Port-Soudan ont une responsabilité centrale dans la levée de cette opacité. Il est inacceptable que les contrats portant sur une richesse nationale aussi importante restent soustraits au regard des citoyens, alors que le gouvernement invoque le besoin de ressources pour couvrir les dépenses militaires et les obligations économiques. S’il affirme que les investissements étrangers servent les intérêts du pays, il doit le démontrer par des chiffres.

L’attribution de concessions ne doit pas non plus devenir un moyen de récompenser les entreprises liées aux centres de pouvoir. La concurrence doit être ouverte aux investisseurs proposant les meilleures offres techniques et financières, tout en garantissant au Soudan une part équitable de la production et des bénéfices. Il faut empêcher la monopolisation des zones minières et l’octroi de licences qui se chevauchent, définir les obligations environnementales et sociales des entreprises et leur imposer des rapports périodiques sur leur production réelle.

Il est surtout indispensable de soumettre les entreprises minières bénéficiant de concessions publiques à des audits indépendants, de publier l’identité de leurs bénéficiaires effectifs, d’examiner les transferts financiers et de rendre publics les volumes exportés et leur valeur. Une base de données nationale ouverte consacrée aux contrats miniers doit également permettre aux journalistes, aux chercheurs et aux citoyens de savoir qui extrait l’or, sur quelles superficies et pour quelles recettes publiques.

Les richesses du Soudan ne doivent pas être prises en otage par des arrangements à huis clos, des intérêts militaires ou des relations commerciales non déclarées. Les Soudanais, qui paient la guerre de leur vie et de leurs moyens de subsistance, ne devraient pas découvrir que l’or extrait de leurs terres ne leur apporte que davantage de pauvreté et de dégradation de leurs conditions de vie.

La question adressée à al-Burhan et au gouvernement de Port-Soudan demeure : quels accords ont été conclus concernant l’or ? Quelles contreparties l’État obtient-il ? Existe-t-il des arrangements liant l’octroi de concessions minières à la fourniture d’armes ou d’équipements militaires ? Les réponses doivent reposer sur des documents, des contrats et des rapports financiers, plutôt que sur des déclarations générales.

Si l’or appartient aux Soudanais, ils ont le droit de savoir qui l’extrait, qui le vend, qui en perçoit les revenus et qui répond de sa disparition. Transformer la richesse nationale en une ressource opaque au service de réseaux d’intérêts maintiendrait le Soudan prisonnier d’une guerre qui épuise à la fois ses terres, sa population et son économie.

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