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Al-Burhan entre légitimité du pouvoir et crise de souveraineté : l’État soudanais est-il devenu l’otage de la lutte pour le pouvoir ?


La crise soudanaise ne se limite plus à une guerre entre l’armée et les Forces de soutien rapide. La question la plus pressante n’est plus seulement de savoir quel camp progressera militairement, mais concerne désormais l’avenir de l’État lui-même, sa capacité à préserver l’autonomie de ses décisions, à protéger ses citoyens et à défendre ses ressources et ses frontières. Du coup d’État d’octobre 2021 au déclenchement de la guerre en avril 2023, puis aux controverses croissantes sur les relations du pouvoir militaire avec les acteurs régionaux, le Soudan traverse une crise qui dépasse les affrontements armés : une crise de légitimité, d’institutions et de responsabilité.

Au cœur de cette situation se trouve Abdel Fattah al-Burhan, chef de l’armée et président du Conseil de souveraineté, confronté à des interrogations croissantes sur la nature de son pouvoir, sa responsabilité dans la trajectoire du pays et la capacité des autorités à distinguer les intérêts de l’État des impératifs de maintien au pouvoir.

La légitimité d’une autorité ne se mesure pas uniquement à sa capacité à contrôler les institutions ou à prendre des décisions. Elle dépend aussi d’un mandat politique clair, du respect du droit, de la fourniture de sécurité et de services, et de l’obligation de rendre des comptes aux citoyens. Ces critères sont particulièrement importants pendant une transition, lorsque les institutions se reconstruisent et que la confiance publique doit être constamment préservée pour éviter que les divergences politiques deviennent une lutte ouverte pour le pouvoir. L’expérience soudanaise montre qu’affaiblir le processus civil ne garantit pas la stabilité. Cela peut au contraire ouvrir la voie à des conflits plus complexes, notamment lorsque les désaccords politiques se mêlent à la multiplication des centres de pouvoir armés et aux intérêts économiques et sécuritaires divergents.

Le coup d’État du 25 octobre 2021 a marqué un tournant dans la transition soudanaise en interrompant des arrangements destinés à conduire progressivement le pays vers un pouvoir civil. Ses soutiens ont invoqué le bilan des autorités de transition et la sécurité nationale. Les événements ultérieurs ont toutefois montré que l’exclusion des composantes civiles n’avait ni créé un consensus national stable ni empêché l’aggravation des différends au sein de l’appareil militaire. Avec la guerre entre l’armée et les Forces de soutien rapide, il est apparu que la crise dépassait un désaccord sur la gestion gouvernementale et que les questions de la détention des armes et du pouvoir de décider de leur utilisation n’avaient pas été réglées dans un cadre institutionnel accepté.

La responsabilité des dirigeants politiques et militaires ne peut donc se réduire à la conduite des opérations ou aux communiqués sur le terrain. Ceux qui administrent l’État doivent également protéger la population, assurer la continuité des services, empêcher l’effondrement des institutions et créer les conditions d’un règlement mettant fin aux combats. Cela ne signifie pas attribuer à un seul camp toutes les responsabilités de la guerre avant l’achèvement des enquêtes. Cela signifie que l’exercice du pouvoir impose des obligations claires : arrêter la catastrophe humanitaire, éviter les décisions accentuant l’isolement du pays et soumettre les politiques publiques au débat et au contrôle.

Ces responsabilités s’alourdissent à mesure que la guerre dure et s’étend. Les Soudanais affrontent non seulement les bombardements et les combats, mais aussi la perte de leur logement et de leur travail, les difficultés d’accès à l’alimentation et aux médicaments, l’interruption de la scolarité et l’effondrement des soins. Beaucoup doivent se déplacer à l’intérieur du pays ou franchir les frontières pour trouver refuge. Il est donc légitime qu’ils interrogent les résultats des politiques suivies, les plans réalistes pour arrêter la guerre et la gestion de l’après-conflit. Un discours axé sur la victoire militaire sans projet politique réalisable peut prolonger les affrontements et compliquer le retour à une vie normale.

Parallèlement, l’autonomie des décisions soudanaises dans les relations extérieures devient une question majeure. Sa géographie, ses ressources naturelles et son accès à la mer Rouge placent le pays au croisement des intérêts de nombreux États et de calculs régionaux différents. Cette importance ne lui procure toutefois pas automatiquement de l’influence. La faiblesse de ses institutions peut l’exposer davantage aux pressions et faciliter l’action des acteurs étrangers. Plus les belligérants dépendent d’un soutien politique, militaire ou financier, plus les intérêts nationaux risquent de devenir des éléments de négociations dont les citoyens ne déterminent pas les conditions.

Toute relation diplomatique ou coopération régionale ne constitue pas pour autant une ingérence, et de simples contacts entre responsables ne prouvent pas une dépendance politique. Les relations internationales reposent sur la négociation et les intérêts réciproques. La distinction essentielle concerne la capacité de l’État à les gérer depuis une position institutionnelle indépendante et la transparence des décisions prises en son nom. Les Soudanais ont le droit de connaître les fondements des accords concernant leur sécurité, leurs ressources et leur avenir politique, particulièrement lorsqu’ils sont liés à une guerre ayant causé d’immenses pertes humaines et économiques.

Dans ce cadre, des articles antérieurs ont soulevé des questions sur des contacts et rencontres présumés entre responsables militaires soudanais et égyptiens avant le coup d’État d’octobre 2021, notamment des informations attribuées à un article du Wall Street Journal publié en novembre de la même année. Quelle que soit leur évaluation, une approche responsable doit distinguer les informations publiées, les preuves établies et les interprétations politiques, sans présenter des récits contestés comme des vérités définitives faute de vérification indépendante. Les interrogations sur les relations régionales et leur influence éventuelle renforcent néanmoins la nécessité d’une transparence accrue et d’institutions capables de répondre clairement, indépendamment des calculs des camps concurrents.

Les relations soudano-égyptiennes présentent une importance particulière en raison des liens historiques, géographiques et des intérêts communs, mais aussi des différends nécessitant un suivi constant. Le dossier de Halaib et Shalatin, toujours disputé entre Khartoum et Le Caire, en fait partie. Il doit être traité par les voies diplomatiques et juridiques, sur la base de documents et de preuves étayant les positions nationales déclarées, sans devenir un instrument de mobilisation intérieure. Les questions de souveraineté ne se règlent pas par des slogans : elles exigent une stratégie cohérente, des institutions spécialisées et une continuité diplomatique, plutôt que des réactions ponctuelles risquant d’accroître les tensions sans progrès concret.

Dans le même contexte, des récits de frappes attribuées à l’aviation égyptienne contre des zones d’exploitation minière artisanale du nord du Soudan ont soulevé des questions sur la protection des citoyens et la souveraineté. Le texte à l’origine de cette série évoquait des morts et des blessés parmi les mineurs et comparait la réponse des autorités à d’autres démarches diplomatiques. Ces éléments nécessitent toutefois une vérification indépendante portant sur la nature des attaques présumées, leurs lieux, leurs auteurs et le bilan des victimes. Un récit dont les éléments restent incertains ne peut fonder une accusation catégorique. Il ne doit pas non plus priver les citoyens du droit de savoir ce qui s’est passé ni dispenser l’État d’enquêter et d’expliquer les faits si l’incident a effectivement eu lieu.

L’enjeu n’est pas de prendre précipitamment position contre un voisin, mais de déterminer si les institutions soudanaises peuvent protéger leurs citoyens et traiter les faits éventuels conformément au droit. Si une attaque contre des citoyens ou le territoire soudanais est établie, une enquête indépendante, des résultats transparents, des démarches diplomatiques et juridiques appropriées et une aide aux victimes sont nécessaires. Si le récit n’est pas confirmé, clarifier les faits reste indispensable pour empêcher la désinformation et son exploitation dans l’escalade politique. Dans les deux cas, la souveraineté ne sert pas un camp : elle constitue un droit collectif exigeant la protection des citoyens et des intérêts de l’État.

Ce principe est particulièrement important dans les zones minières artisanales, où des milliers de Soudanais travaillent dans des conditions économiques et sécuritaires difficiles. L’or est une ressource majeure, mais la guerre et la faiblesse des contrôles peuvent en faire une source de conflits, de contrebande et de financement des réseaux armés. Protéger ces richesses exige davantage que des déclarations : réglementation de l’exploitation, conditions de sécurité, surveillance du transport de la production, transparence des recettes et services aux régions concernées. La protection des mineurs et des travailleurs isolés doit relever d’une politique durable, plutôt que d’une réaction provisoire après les pertes.

L’un des défis essentiels est que l’activité économique se déroule désormais dans un environnement d’institutions affaiblies, de contrôle réduit et d’influence croissante des groupes armés. Lorsque les parties rivalisent pour les terres, les ports, les points de passage et les revenus, l’économie devient un prolongement du conflit et les possibilités d’affecter les richesses à la reconstruction et au développement diminuent. Un cercle vicieux s’installe : la guerre fragilise les institutions, cette faiblesse facilite l’accaparement des ressources et la concurrence pour ces ressources fournit de nouvelles raisons de poursuivre la guerre. Le rompre exige un règlement politique replaçant les ressources dans le cadre de l’État, soumettant les finances publiques au contrôle et assurant une répartition plus équitable des recettes entre le centre et les régions.

Le défi le plus important reste toutefois l’absence d’un accord national stable sur la gouvernance et le rôle futur de l’armée. Le Soudan ne peut construire une démocratie durable si les armes continuent de déterminer qui gouverne. Une paix pérenne ne peut pas davantage être obtenue si les institutions militaires et sécuritaires restent des centres de pouvoir indépendants de l’autorité constitutionnelle.

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