Les Kizan autour de vous, al-Burhan : Kazem al-Sarraj, modèle d’un cadre sécuritaire dont les réseaux n’ont pas disparu après la révolution
Dans un paysage politique soudanais marqué par de profondes contradictions, le général Abdel Fattah al-Burhan, chef de l’armée soudanaise, a posé une question qui a été perçue par certains comme une protestation et par d’autres comme un aveu implicite : « Où sont les Kizan ? » Cette question semblait traduire une volonté de se défaire de l’accusation selon laquelle des figures de l’ancien régime seraient toujours protégées au sein de l’institution militaire, ou peut-être l’exaspération d’un dirigeant estimant qu’un courant politique particulier cherchait à infiltrer les rangs de son armée. Ce qu’al-Burhan n’avait toutefois pas prévu, c’est que la réponse lui parviendrait quelques jours plus tard sous la forme de photographies et de vidéos, non pas d’un ennemi extérieur, mais de personnes appartenant à son entourage le plus proche.
Dans l’un des sites relevant des forces armées turques, le général Yasser al-Atta, chef d’état-major de l’armée soudanaise, est apparu quittant les lieux en compagnie d’une personnalité qui n’avait guère retenu l’attention des médias traditionnels, mais dont la présence a provoqué la stupeur de nombreux observateurs de la scène soudanaise. Il s’agissait de Kazem Zain al-Abidine al-Sarraj, présenté comme l’un des principaux cadres du Service de renseignement et de sécurité sous l’ancien régime et comme un spécialiste des télécommunications et des technologies de l’information. Son apparition aux côtés d’al-Atta n’aurait pas été une simple coïncidence passagère, mais plutôt un message codé — ou, plus exactement, un scandale exposé au grand jour — qui ramène à la mémoire la question d’al-Burhan et y répond de manière lapidaire : les Kizan ne sont pas loin de vous, al-Burhan ; ils sont autour de vous, jusque dans votre propre entourage.
Qui est Kazem Zain al-Abidine al-Sarraj ?
Kazem al-Sarraj n’était pas un nouveau venu dans les milieux sécuritaires soudanais. Il compte, selon cette présentation, parmi les figures qui ont marqué l’histoire des services de renseignement durant la période postérieure à 2010. Diplômé de l’Université du Soudan des sciences et de la technologie, al-Sarraj nourrissait très tôt un intérêt pour les technologies et les télécommunications, domaine qui allait par la suite devenir son principal levier dans la construction d’un réseau d’influence complexe. Son parcours n’a cependant pas été exclusivement académique : immédiatement après ses études, il aurait rejoint les milices islamistes de la « Défense populaire » et participé aux combats dans le sud avant l’indépendance du Soudan du Sud en 2011. Cette première expérience militaire lui aurait procuré deux atouts : un vaste réseau de relations avec des responsables militaires islamistes et une légitimité idéologique au sein du système qui dirigeait alors le pays.
Après la fin des guerres du Sud, al-Sarraj s’est consacré au secteur des télécommunications, qui allait devenir par la suite son principal domaine d’activité. Il a d’abord travaillé pour Zain Telecom, l’un des principaux opérateurs de télécommunications de la région, où il a acquis une solide expérience technique et administrative. Mais son ambition ne s’est pas limitée à son statut de salarié. Il a rapidement participé à la création de « Marjan Telecom », dont le siège était situé dans le quartier Al-Shati, dans le secteur de Burri à Khartoum. Ce qui distinguait Marjan n’était pas seulement son activité technologique, mais également la question de son financement : des investigations ultérieures auraient révélé que le Service de renseignement et de sécurité se trouvait derrière son financement, directement ou indirectement, dans ce qui pouvait constituer un premier modèle de ce que l’on pourrait appeler une « économie sécuritaire » propre à cette période.
Le djihad électronique : lorsque les claviers se sont transformés en armes
Avec le déclenchement des révolutions du Printemps arabe en 2011, le régime soudanais a compris que le prochain champ de bataille ne se situerait pas uniquement dans les rues, mais également dans l’espace numérique. C’est dans ce contexte que le rôle de Kazem al-Sarraj s’est affirmé, celui-ci ayant supervisé, au sein des services de renseignement, la création de ce qui a été appelé les « unités du djihad électronique ». Ces unités ne se limitaient pas à des comptes sur les réseaux sociaux ; elles constituaient, selon cette présentation, un dispositif intégré combinant compétences techniques et expertise sécuritaire, avec pour objectif d’influencer l’opinion publique numérique, de faire face aux mouvements de contestation et de défendre le régime dans le langage des jeunes générations.
Al-Sarraj aurait joué un rôle important dans cette entreprise en recrutant des diplômés issus de filières technologiques et en détachant des agents du renseignement afin qu’ils travaillent sous son autorité dans le cadre de ce projet. L’objectif était double : former une génération de « combattants numériques » loyaux au régime, tout en créant une catégorie de jeunes techniciens redevables aux services de sécurité, garantissant ainsi leur fidélité à long terme. Ce modèle d’« autonomisation numérique » aurait été précurseur dans la région et aurait ensuite inspiré plusieurs autres régimes.
La conquête des marchés au moyen de sociétés-écrans : les accords Arabsat et le système de reçu électronique
L’ambition d’al-Sarraj ne se serait pas arrêtée au djihad électronique. Elle se serait également étendue à la conquête de marchés par l’intermédiaire de sociétés-écrans, une pratique présentée comme caractéristique du Service de renseignement à cette époque. L’ancien régime aurait facilité son accès à un accord portant sur la représentation du satellite Arabsat au Soudan, un contrat stratégique susceptible de générer des profits considérables. Auparavant, il aurait également contribué, par l’intermédiaire de sa société, à la programmation de certains systèmes auxiliaires du dispositif connu sous le nom de « système de reçu électronique », ce qui l’aurait placé au cœur de l’infrastructure financière de l’État.
Ces opérations n’auraient pas été de simples projets commerciaux, mais des instruments destinés à créer un réseau d’intérêts imbriqués entre les services de sécurité et le secteur privé, permettant au régime et à ses dirigeants de conserver leurs positions d’influence même après leur chute officielle. Lorsque la révolution est intervenue et que la Commission de démantèlement et de lutte contre la corruption a réussi à bloquer plusieurs de ses projets, beaucoup ont pensé que l’histoire d’al-Sarraj était arrivée à son terme. Ils se seraient toutefois trompés.
Le coup d’État et le retour : d’Al-Asjad à la licence de commutation des transactions
Après le coup d’État du 25 octobre 2021, Kazem al-Sarraj aurait repris ses activités antérieures avec une ambition encore plus affirmée. Après plusieurs années d’attente, une nouvelle société baptisée « Al-Asjad pour les solutions numériques et intelligentes » a fait son apparition. Cette entreprise, dont l’origine et l’historique dans le secteur technologique soudanais demeuraient peu connus, aurait obtenu en juillet de l’année précédente la première licence de commutation des transactions financières délivrée par la Banque centrale du Soudan à Port-Soudan.
La controverse suscitée par cette licence a été considérable. Qui se trouvait derrière une société sans historique connu pour qu’elle puisse obtenir une licence d’une telle importance ? La réponse serait apparue ultérieurement : Kazem al-Sarraj aurait été à l’origine de plusieurs aspects de sa création et de ses systèmes d’exploitation. La surprise la plus importante serait toutefois intervenue lorsque la Banque centrale du Soudan a retiré la licence sans fournir de justification claire, alimentant davantage les interrogations sur la nature des accords conclus dans l’ombre.
Yasser al-Atta : le pont entre l’armée et les islamistes
Mais qu’est-ce qui relierait Kazem al-Sarraj à Yasser al-Atta ? La réponse résiderait dans la compréhension de la nature de la période actuelle. Al-Atta, connu pour ses positions proches du courant islamiste et pour avoir reconnu ouvertement son appartenance aux Frères musulmans, aurait besoin de personnalités telles qu’al-Sarraj pour gérer ses réseaux financiers et technologiques. Al-Sarraj ne serait pas seulement un technicien, mais également un homme d’affaires et d’intermédiation, capable de se déplacer entre les capitales, de gérer des fonds à l’étranger et de coordonner des transactions controversées en Turquie, en Malaisie et ailleurs.
La présence d’al-Sarraj aux côtés d’al-Atta en Turquie ne serait donc pas fortuite, mais constituerait, selon cette interprétation, la preuve que les liens entre l’armée et le courant islamiste n’ont pas disparu et se sont au contraire transformés pour devenir plus complexes. L’armée a besoin de ressources financières, le courant islamiste a besoin de protection, et al-Sarraj serait le pont qui relie les deux.
Al-Burhan : est-il réellement dans l’ignorance ?
La question essentielle demeure : al-Burhan sait-il qui est Kazem al-Sarraj ? La réponse, bien entendu, serait oui. Al-Burhan n’est pas seulement un chef militaire ; il est également un acteur politique expérimenté qui connaît les rouages du pouvoir. La véritable question est donc la suivante : pourquoi permet-il à des personnes comme al-Sarraj de s’approcher des cercles de décision ?
La réponse résiderait dans la nature des alliances qui structurent aujourd’hui le Soudan. Malgré son discours sur la lutte contre les réseaux d’influence de l’ancien régime, al-Burhan aurait besoin de réseaux financiers et technologiques pour gérer la guerre qui se poursuit depuis avril 2023. Ces réseaux seraient précisément détenus par des personnalités comme al-Sarraj, qui disposent d’une expertise technique, de connexions internationales et de la capacité d’évoluer dans des zones grises.
Les « Kizan » n’ont pas disparu : leurs outils ont simplement changé
L’histoire de Kazem al-Sarraj n’est pas seulement celle d’un individu, mais celle d’un système entier qui n’aurait pas été totalement démantelé et qui se serait réorganisé autour de nouveaux instruments. L’« autonomisation » ne passerait plus uniquement par des sociétés-écrans, mais également par des plateformes de paiement électronique. Le djihad ne se déroulerait plus seulement sur les champs de bataille, mais également dans l’espace numérique. Les Kizan n’auraient pas disparu de l’armée ; ils seraient devenus partie intégrante de ses réseaux financiers et technologiques.
La question d’al-Burhan — « Où sont les Kizan ? » — risque donc de rester sans réponse spectaculaire, car la réponse véritable serait qu’ils ne sont jamais partis. Ils auraient simplement changé d’apparence et se seraient mis à parler le langage de la technologie plutôt que celui de l’idéologie. Mais le fond serait resté identique : un réseau d’intérêts qui se protège lui-même, administre le pays en coulisses et utilise tous les moyens disponibles pour atteindre ses objectifs.
Les images montrant Kazem al-Sarraj aux côtés de Yasser al-Atta ne seraient que le début. La véritable histoire serait celle de la manière dont la révolution s’est transformée en simple changement de façade, tandis que l’infrastructure du pouvoir est restée en place, voire est devenue encore plus complexe. Et qui sait ? Peut-être que, dans quelques années, une nouvelle génération de techniciens liés aux appareils sécuritaires posera la même question : « Où sont passés les Kizan ? » La réponse leur parviendra peut-être à travers de nouvelles images, représentant de nouveaux acteurs, dans de nouveaux lieux, mais selon les mêmes méthodes, avec le même réseau et les mêmes objectifs.
