Des services de renseignement aux télécommunications soudanaises : comment la technologie peut-elle devenir un réseau d’influence ?
Au Soudan, les télécommunications n’ont jamais été un secteur économique ordinaire. Depuis l’essor de l’utilisation du téléphone mobile et d’Internet, les entreprises de télécommunications sont devenues partie intégrante de l’infrastructure stratégique de l’État, tandis que les informations numériques ont acquis une valeur supérieure à celle de nombreux actifs traditionnels.
C’est pourquoi la question des personnalités ayant un passé dans les services de sécurité et ayant ensuite rejoint le monde des télécommunications et des technologies mérite une attention particulière. Non pas parce que travailler dans le secteur technologique constituerait en soi une accusation, mais parce que la combinaison d’une expertise technique et de relations sécuritaires et politiques peut, en l’absence de transparence et de contrôle, donner naissance à un vaste réseau d’influence.
L’article dont nous disposons présente un exemple de cette problématique à travers le nom de Kazem Zain Al-Abidine Al-Sarraj.
Selon le récit qui circule, cet homme aurait commencé son parcours universitaire dans le domaine des technologies avant de se tourner vers les télécommunications. L’article affirme qu’il a travaillé pour Zain Telecom, puis qu’il a participé à la création de la société « Marjan Telecom ».
Cependant, l’aspect le plus sensible de ce récit concerne les liens présumés de cette société avec le Service national de renseignement et de sécurité sous l’ancien régime.
Il est impossible de considérer ce point comme un fait définitivement établi sans documents probants. Il soulève toutefois une question essentielle : comment l’État sécuritaire utilisait-il le secteur privé ?
Dans de nombreux régimes autoritaires, le secteur privé n’est pas totalement indépendant du pouvoir. Certaines entreprises peuvent être détenues par des hommes d’affaires, tout en dépendant, pour leur expansion, de contrats publics, de financements, de privilèges ou de relations politiques.
Cela ne signifie pas automatiquement que toute entreprise travaillant avec l’État est une entreprise liée aux services de sécurité, ni que tout homme d’affaires ayant des relations avec un responsable devient partie intégrante d’un appareil sécuritaire. Mais lorsque l’activité concerne des secteurs tels que les télécommunications, la cybersécurité et les systèmes numériques, la transparence devient particulièrement importante.
L’article affirme également qu’Al-Sarraj aurait été associé à des projets technologiques et sécuritaires, et qu’il aurait participé au développement de systèmes liés à l’État. Son nom aurait aussi été associé à un projet appelé « Teleboard », qui aurait établi ses activités au sein du camp de la Direction des transmissions à Bahri.
Si ces informations sont exactes, la question qui se pose naturellement est la suivante : pourquoi un projet commercial ou technologique serait-il installé au sein d’une enceinte militaire ? Et quelle était la nature juridique et financière de la relation entre ce projet et l’institution militaire ?
Les États modernes ne peuvent pas gérer leurs secteurs sensibles selon une logique fondée sur le simple fait de « se connaître entre soi ». Ils ont besoin de règles claires séparant l’État, l’armée, les services de sécurité et le secteur privé.
L’article évoque également des activités liées aux pylônes de télécommunications dans des zones frontalières et sur des sites situés à l’extérieur du Soudan. Si cette partie des informations était établie, elle rendrait la question encore plus sensible, car la mise en place d’une infrastructure de télécommunications dans des zones stratégiques peut répondre à des considérations sécuritaires et militaires, en plus de ses dimensions commerciales.
Mais, là encore, il convient de distinguer ce qui est établi de ce qui relève des informations qui circulent. Le fait qu’une entreprise exerce dans le secteur des télécommunications ne signifie pas qu’elle travaille pour un service de sécurité. Le fait qu’un expert technique collabore avec une institution militaire ne signifie pas qu’il soit un agent de sécurité. Et la proximité avec un responsable militaire ne signifie pas nécessairement l’existence d’un lien organique. Une enquête professionnelle commence par les documents.
Dans ce contexte, une question plus large que le cas d’une seule personne apparaît : l’héritage de l’État sécuritaire au Soudan.
L’ancien régime ne reposait pas uniquement sur les services de sécurité et l’armée. Il disposait également d’un système économique, médiatique et technologique, ainsi que de réseaux d’hommes d’affaires, de fonctionnaires et d’experts.
Après la chute du régime, une tentative de démantèlement de ce système a été engagée par l’intermédiaire de la Commission de démantèlement du régime et de lutte contre la corruption.
Mais le démantèlement d’un réseau économique ou sécuritaire ne s’effectue pas simplement en saisissant une entreprise ou en destituant un responsable.
Le savoir ne se saisit pas. Les relations ne se saisissent pas. L’expertise technique ne se saisit pas.
Et les réseaux humains peuvent se reconstituer dans de nouveaux environnements.
C’est pourquoi l’un des principaux dangers durant une période de transition serait de transformer le débat en une chasse aux noms, tout en laissant le système lui-même intact.
S’il existe un réseau d’influence lié aux télécommunications, la solution ne consiste donc pas uniquement à écarter une personne. Il faut également examiner les contrats qui sont passés par son intermédiaire, les entreprises qui lui sont liées, ses partenaires, les sources de financement, les actifs, les comptes ainsi que les organismes publics ayant traité avec lui.
À l’inverse, l’enquête ne doit pas se transformer en campagne de diffamation.
Une personne mise en cause demeure présumée responsable uniquement dans le cadre d’une procédure établissant les faits, et le simple fait d’avoir travaillé sous l’ancien régime ne fait pas automatiquement de quelqu’un un criminel.
Le critère doit être le suivant : qu’a-t-il fait ?
Qu’a-t-il possédé ? Comment a-t-il obtenu cet avantage ?
A-t-il abusé de ses fonctions ? A-t-il obtenu illicitement des fonds publics ? A-t-il utilisé des institutions de l’État à son profit ?
A-t-il commis des crimes ?
Si ces éléments ne sont pas établis, les accusations ne doivent pas être présentées comme des faits. Mais s’ils le sont, l’affaire dépasse alors largement la seule personne concernée.
L’affaire de la société « Al-Asjad » révèle un nouvel aspect de cette problématique, lié au passage des télécommunications vers les technologies financières. En juillet 2026, l’entreprise est apparue publiquement dans le dossier du système national de commutation des transactions bancaires, et une cérémonie de lancement de la licence a été organisée à Port-Soudan en présence de responsables et de représentants du secteur bancaire.
L’entreprise a ensuite affirmé être la première société privée à avoir satisfait aux conditions requises pour obtenir cette licence, tandis que des rapports ultérieurs ont fait état de l’annulation de celle-ci et de la controverse qui s’en est suivie.
Nous arrivons ainsi au point essentiel.
Le Soudan a besoin de technologie.
Mais il a besoin d’une technologie transparente.
Il a besoin d’un secteur privé solide, mais aussi d’un secteur privé soumis au contrôle.
Il a besoin d’experts, mais également d’une séparation entre l’expertise et l’influence illégitime.
Le problème n’est pas qu’une personne soit experte.
Le problème survient lorsque son expertise devient une porte d’accès à l’influence.
De même, le problème n’est pas que les entreprises coopèrent avec l’État.
Le problème apparaît lorsque le contrat public devient un privilège personnel qui échappe à la concurrence et à la transparence.
C’est pourquoi le véritable débat autour de Kazem Al-Sarraj, ou de toute autre personnalité, ne devrait pas se transformer en procès sur les réseaux sociaux.
Ce n’est qu’à cette condition qu’il sera possible de déterminer si le Soudan est simplement confronté au cas d’un expert technologique ayant développé ses activités, ou s’il s’agit d’un exemple d’un réseau plus profond, fondé sur l’imbrication des sphères sécuritaire, politique, économique et technologique.
