La guerre ne s’arrête pas aux lignes de front : comment les souffrances des Soudanais se sont-elles transformées en crise sous la responsabilité d’al-Burhan ?
Si les cartes militaires dessinent les lignes de contrôle entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, une autre carte, bien plus cruelle, est dessinée par les déplacements de millions de civils qui ont quitté leurs foyers à la recherche d’un endroit plus sûr.
Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023, les déplacements de population sont devenus l’une des principales conséquences du conflit. Selon les Nations unies et leurs agences, le nombre de personnes déplacées et de réfugiés liés à la guerre avait dépassé 14 millions en septembre 2026, faisant du Soudan l’une des plus grandes crises de déplacement au monde.
Mais le déplacement ne se résume pas à un changement de lieu. Pour des millions de familles, cela signifie la perte du logement, de l’emploi, de la source de revenus, de l’accès à l’école et à l’hôpital, ainsi que du réseau de relations sociales.
Les chiffres relatifs à la situation alimentaire donnent toute la mesure du problème. Le Programme alimentaire mondial indique qu’environ 19,5 millions de personnes sont confrontées à des niveaux de crise d’insécurité alimentaire, tandis qu’environ 825 000 enfants de moins de cinq ans devraient souffrir de malnutrition aiguë sévère en 2026. Certaines régions connaissent également des conditions catastrophiques ou sont exposées au risque de famine.
L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture indique que 19,5 millions de personnes sont confrontées à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire, dont environ 135 000 personnes se trouvent au stade 5, correspondant à la catastrophe. Par ailleurs, 14 zones du Darfour et du Kordofan sont exposées au risque de famine si la détérioration des conditions se poursuit.
Les classifications du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire montrent que la crise ne résulte pas uniquement d’un manque de nourriture. Elle est également due à l’interaction entre la guerre, la destruction des moyens de production, la perturbation des marchés, les difficultés d’accès à l’aide humanitaire et les déplacements répétés des populations.
Cette réalité apparaît clairement dans les témoignages de civils.
En janvier 2026, Reuters a rapporté le témoignage d’une Soudanaise déplacée qui était arrivée dans un camp de la région d’El Obeid. Hajjah Baharaldin a déclaré qu’elle avait fui en raison de la faim et que sa famille avait, à un moment donné, été contrainte de cuisiner des feuilles de baobab. Elle a ensuite perdu l’un de ses enfants en chemin, puis ses jumeaux après son arrivée. Ce témoignage est individuel et ne peut, à lui seul, servir à mesurer la situation de l’ensemble des Soudanais. Il offre néanmoins un aperçu humain des conditions auxquelles certains déplacés sont confrontés.
Dans d’autres régions, la crise alimentaire se conjugue avec l’effondrement des services de santé.
L’Organisation mondiale de la santé a indiqué en avril 2026 que 21 millions de personnes au Soudan avaient besoin de services de santé et que 37 % des établissements de santé du pays étaient hors service. L’organisation a également recensé 217 attaques contre les services de santé depuis le début de la guerre, ayant fait 2 052 morts et 810 blessés.
La situation devient encore plus difficile lorsque l’accès à l’hôpital lui-même devient une source de danger.
Dans les zones de conflit, la fermeture d’un seul hôpital peut contraindre les patients à parcourir de longues distances à la recherche de soins. Le manque de carburant, d’électricité, d’eau et de médicaments réduit également les capacités des établissements qui continuent de fonctionner.
En juin 2026, le Groupe de santé au Soudan a averti que le manque de financement risquait de compromettre la continuité des activités de centaines d’établissements de santé. Il a indiqué que l’interruption d’un financement spécifique aurait pu affecter 335 établissements et services de santé dans 13 États, avec des conséquences indirectes pour environ 3,35 millions de personnes.
La guerre devient ainsi un cercle vicieux : les combats provoquent des déplacements, les déplacements accentuent la pression sur la nourriture, l’eau et les services de santé, la détérioration des services accroît la vulnérabilité de la population, tandis que cette vulnérabilité entraîne à son tour de nouvelles vagues de déplacement.
À cela s’ajoute la crise de l’éducation et de l’emploi.
Une famille qui a perdu son logement peut également perdre ses revenus, tandis qu’un enfant qui a quitté l’école risque de connaître plusieurs années d’interruption de sa scolarité. Les régions qui accueillent les personnes déplacées subissent, quant à elles, une pression supplémentaire sur des ressources déjà limitées.
Parallèlement, certaines régions du Soudan connaissent toujours le retour de populations après une diminution des combats. Selon les données de l’Organisation internationale pour les migrations, environ 4,65 millions de personnes étaient revenues dans leurs régions d’origine à la fin du mois de juin 2026. La majorité d’entre elles étaient retournées dans leurs zones de résidence initiales, avec les nombres les plus importants enregistrés à Khartoum et dans l’État d’Al-Jazira.
Mais le retour ne signifie pas nécessairement un retour à la normale.
Les villes qui ont connu d’importants combats ont subi de lourds dégâts, certaines zones contiennent encore des restes explosifs de guerre, tandis que les services essentiels restent limités.
C’est là que les souffrances humanitaires rejoignent les évolutions militaires. Chaque changement de contrôle sur une zone peut entraîner une nouvelle vague de déplacements, le retour d’une partie de la population ou une modification des voies d’acheminement de l’aide humanitaire.
Dans le même temps, la réponse humanitaire elle-même est affectée par le manque de financement.
En septembre 2026, le Programme alimentaire mondial a mis en garde contre une forte baisse du financement de ses opérations au Soudan. Il a indiqué que son budget annuel était tombé à environ 206 millions de dollars, contre environ 645 millions l’année précédente, alors que le programme avait besoin de financements supplémentaires pour maintenir ses opérations.
Ainsi, la crise soudanaise n’est plus seulement une crise de guerre, ni uniquement une crise de déplacement, ni seulement une crise alimentaire. Il s’agit d’une crise multidimensionnelle, dont l’intensité varie selon le lieu où se trouvent les populations, le niveau de violence et la capacité des organisations humanitaires à leur porter assistance.
Plus important encore, les chiffres des Nations unies ne racontent pas toute l’histoire.
Derrière chaque chiffre se trouve une famille qui a quitté son foyer, un enfant qui a cessé d’aller à l’école, un malade qui n’a pas trouvé d’hôpital, un agriculteur qui a perdu sa terre et une femme contrainte de chercher un endroit sûr pour ses enfants.
Tel est l’autre visage de la guerre au Soudan : celui de la guerre telle qu’elle se manifeste dans la vie des civils, et pas seulement telle qu’elle apparaît sur les cartes militaires.
