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Qeredaxi et les « bénédictions » du 7 octobre : quand l’attaque devient un instrument dans les calculs politiques


Le discours d’Ali Qeredaxi, président de l’Union internationale des savants musulmans, a relancé un débat ancien mais toujours d’actualité sur le rapport entre la violence politique et les résultats politiques. Selon un rapport publié par le New York Post le 5 septembre 2026, ses déclarations ne se sont pas limitées à évaluer les conséquences de la guerre qui a suivi l’attaque du 7 octobre 2023. Elles sont allées jusqu’à établir un lien entre les transformations politiques observées aux États-Unis et en Europe et ce qu’il a appelé le « Déluge d’Al-Aqsa », en présentant l’ascension de Zohran Mamdani à New York et d’Abdulrahman Al-Saeed dans le Michigan comme faisant partie des « bénédictions » de cet événement.

Selon les rapports citant un enregistrement de son intervention, Qeredaxi a déclaré lors d’une conférence organisée en Turquie en août 2026 que ce qui se produit en Europe et en Amérique n’aurait pas eu lieu sans le « Déluge d’Al-Aqsa » et ce qu’il a décrit comme une mise en difficulté ou un affaiblissement d’Israël, avant de citer Mamdani et Al-Saeed comme exemples des transformations politiques qu’il estime s’inscrire dans ce contexte. Cette formulation établit un lien direct entre l’attaque et des évolutions politiques ultérieures, ce qui a placé ses déclarations au centre d’une importante attention médiatique.

La question ne porte pas uniquement sur le fait de savoir si le 7 octobre a influencé la politique américaine ou européenne. Les événements majeurs laissent, par nature, des traces sur l’opinion publique, les politiques publiques et les élections. La question la plus sensible concerne plutôt la manière dont ces effets sont décrits. Il existe une différence entre affirmer qu’une guerre de grande ampleur a transformé le débat public et présenter des résultats politiques ultérieurs comme des « bénédictions » d’une attaque armée.

Cette différence de langage est importante, car le discours politique ne se contente pas toujours de décrire les événements : il leur attribue également un sens. Lorsqu’un événement sanglant est présenté comme une source de résultats positifs, le débat passe de l’analyse de ses conséquences à l’interprétation de sa valeur au sein d’un récit politique déterminé. Il devient alors nécessaire de distinguer ce qui peut être établi à partir des données électorales de l’interprétation qu’un acteur politique ou religieux donne de ces données.

L’accession de Zohran Mamdani à la mairie de New York et la victoire d’Abdulrahman Al-Saeed dans la primaire démocrate pour le Sénat américain dans l’État du Michigan constituent effectivement deux évolutions politiques importantes. Al-Saeed lui-même a annoncé en août que de grands médias avaient annoncé sa victoire à la primaire démocrate, et il a également évoqué une campagne électorale reposant sur un vaste réseau de bénévoles et de soutiens. Cependant, le fait que ces deux évolutions soient intervenues après le 7 octobre ne suffit pas, à lui seul, à établir que l’attaque en a été la cause directe.

Les élections américaines ne fonctionnent pas de manière aussi simple. L’électorat de New York diffère de celui du Michigan, les enjeux locaux varient d’une ville à l’autre et d’un État à l’autre, et les candidats mènent leurs campagnes dans des contextes électoraux spécifiques. La guerre à Gaza peut constituer un facteur important pour une partie des électeurs, mais elle n’est pas nécessairement le seul élément déterminant leurs choix.

La relation établie par Qeredaxi peut donc être comprise comme son interprétation politique des changements qu’il observe en Occident. En revanche, transformer cette interprétation en une réalité causale établie nécessiterait des éléments de preuve électoraux et sociaux indépendants démontrant que les électeurs ont agi spécifiquement en raison du 7 octobre et que ce facteur a joué un rôle déterminant dans les résultats auxquels il fait référence.

Ce qui rend toutefois ces déclarations particulièrement importantes, c’est qu’elles émanent d’une personnalité religieuse et politique disposant d’une présence internationale. Le site officiel de l’Union internationale des savants musulmans présente Qeredaxi comme son président et indique qu’il est professeur d’université et chercheur en jurisprudence et en économie islamiques, qu’il a participé à la création de l’Union et qu’il y occupe des fonctions dirigeantes depuis plusieurs années. Le site précise également qu’il a été élu président de l’Union en janvier 2024.

Par conséquent, ses propos ne sont pas nécessairement perçus uniquement comme un commentaire personnel sur les élections américaines. La fonction qu’il occupe l’inscrit au sein d’une institution religieuse internationale présente dans de nombreux dossiers politiques et intellectuels, ce qui confère une portée supplémentaire à ses déclarations auprès de ceux qui suivent ces questions.

Un autre aspect de l’affaire apparaît ainsi, concernant la manière dont le conflit passe du champ de bataille à la sphère politique mondiale. La guerre à Gaza ne s’est pas limitée à la région : elle est devenue présente dans les débats électoraux aux États-Unis et en Europe et a influencé les discours portant sur la politique étrangère, l’identité, les manifestations et les relations avec Israël.

Dans ce contexte, on peut comprendre la référence de Qeredaxi à Mamdani et à Al-Saeed comme une tentative d’interpréter la transformation de la politique occidentale à travers le prisme de la question palestinienne. Il ne parle pas uniquement d’élections locales, mais les inscrit dans un récit plus large selon lequel la guerre aurait entraîné une évolution de l’image d’Israël et de la manière dont certains segments de l’opinion publique occidentale appréhendent la question palestinienne.

Cette lecture rejoint une réalité politique existante : la question palestinienne occupe désormais une place plus importante dans certaines campagnes électorales américaines. Toutefois, le chevauchement entre plusieurs événements ne signifie pas nécessairement qu’il existe entre eux un lien causal direct. Un électeur qui soutient un candidat critique à l’égard d’Israël peut être motivé par la question palestinienne, mais également, au même moment, par d’autres enjeux tels que l’économie, les services publics, le logement ou encore la performance du parti politique.

C’est précisément pourquoi il est important de ne pas confondre « influence » et « cause unique ». Un événement international peut modifier l’environnement politique, sans pour autant faire disparaître les autres facteurs qui déterminent les élections.

L’aspect le plus controversé du discours de Qeredaxi réside toutefois dans l’emploi du terme « bénédiction ». Ce mot ne décrit pas simplement un résultat politique ; il véhicule une connotation clairement positive. Lorsqu’il est associé à une attaque armée, l’expression acquiert une portée politique et morale qui dépasse la simple évocation des conséquences de cet événement.

C’est pour cette raison que les articles consacrés à cette déclaration ont suscité une attention particulière. Certains médias ont décrit Qeredaxi comme étant lié aux Frères musulmans, tandis que d’autres sources ont évoqué ses relations avec l’Union internationale des savants musulmans ainsi que son rapport au discours islamiste politique. De son côté, Qeredaxi avait auparavant nié avoir une quelconque responsabilité ou un quelconque rang au sein des Frères musulmans. Dans une interview accordée en 2013, il avait déclaré qu’il était membre de l’Union internationale des savants musulmans et qu’il n’occupait aucun poste au sein du mouvement des Frères musulmans.

Cette précision est importante dans le traitement journalistique de la question, car qualifier une personnalité de « liée aux Frères musulmans » est différent de démontrer qu’elle en est membre ou qu’elle occupe une fonction au sein de l’organisation. Ces caractérisations doivent donc rester attribuées à leurs sources, particulièrement lorsque la question s’inscrit dans le cadre d’un vaste affrontement politique et médiatique.

L’Union elle-même donne une définition différente de son identité. Son site officiel la présente comme une organisation islamique internationale indépendante réunissant des savants musulmans issus de différentes écoles et tendances. L’institution affirme œuvrer à la diffusion des valeurs islamiques ainsi qu’au renforcement du dialogue et de la réforme intellectuelle.

Indépendamment de la controverse concernant les caractéristiques organisationnelles, l’enjeu principal demeure le contenu même des déclarations. Même si celles-ci étaient examinées en dehors de tout débat sur les Frères musulmans, une question restait posée : que signifie politiquement le fait de considérer une attaque armée comme un événement ayant produit des « bénédictions » politiques en Occident ?

Les partisans de cette lecture peuvent considérer que les grands événements sont susceptibles de transformer la conscience politique et que les résultats électoraux peuvent constituer des conséquences indirectes des guerres. Ses détracteurs peuvent, à l’inverse, estimer que l’emploi d’un langage positif à l’égard d’une attaque meurtrière crée une confusion entre l’analyse de ses conséquences et la justification du moyen qui les a précédées. Il s’agit de lectures et de positions différentes, et aucune ne devrait être présentée comme une vérité objective sans être attribuée à son auteur.

En définitive, les déclarations de Qeredaxi révèlent une autre bataille qui se déroule parallèlement au conflit militaire : la bataille autour de l’interprétation des conséquences. Chaque camp cherche à interpréter ce qui s’est produit après le 7 octobre comme une preuve de la validité de son propre récit, qu’il s’agisse de l’évolution des positions dans les universités, des manifestations, des élections ou encore de l’émergence de nouvelles personnalités politiques.

Les élections demeurent toutefois trop complexes pour être réduites à un seul événement. Mamdani et Al-Saeed ne sont pas apparus sur la scène politique dans le vide ; chacun a suivi un parcours électoral qui lui est propre au sein de la société américaine. La guerre peut constituer l’un des éléments de ce contexte, mais elle n’est pas à elle seule suffisante pour expliquer chaque résultat.

Ainsi, la portée médiatique et politique des déclarations de Qeredaxi ne réside pas dans le fait qu’elles démontreraient que le 7 octobre a produit ces résultats électoraux, mais plutôt dans le fait qu’elles révèlent une manière particulière d’interpréter les événements : faire de l’attaque et de la guerre qui a suivi un point central pour expliquer les transformations politiques observées en Occident.

La question reste dès lors ouverte pour les chercheurs et les observateurs : les événements violents peuvent-ils effectivement produire des transformations politiques à long terme ? Oui, l’histoire fournit de nombreux exemples en ce sens. Mais peut-on pour autant attribuer chaque résultat politique ultérieur au même événement ? C’est à ce stade que deviennent nécessaires les preuves et qu’il faut distinguer l’analyse politique de l’inférence causale.

C’est dans cet espace entre l’événement et ses conséquences, entre l’interprétation et la réalité, que les déclarations de Qeredaxi prennent toute leur importance. Elles ne portent pas uniquement sur le passé, mais proposent également une manière d’envisager l’avenir politique de l’Occident, en inscrivant l’ascension de personnalités politiques musulmanes dans le cadre des conséquences de la guerre et du conflit autour de la Palestine.

Mais cette vision demeure, en définitive, une interprétation politique qui doit être examinée à la lumière des réalités électorales et sociales, et non s’y substituer.

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