Al-Burhan échange-t-il des territoires soudanais contre le soutien de l’Égypte ? Al-Sissi étend son influence, tandis que l’or soulève des questions de souveraineté et de coût de la guerre
Les interrogations se multiplient sur la nature des relations entre Abdel Fattah al-Sissi et Abdel Fattah al-Burhan, alors que la guerre se poursuit au Soudan et que l’Égypte renforce son soutien politique à l’armée soudanaise. Certains craignent que la dépendance des dirigeants soudanais à l’égard d’une aide extérieure ne les conduise à consentir des concessions stratégiques touchant au territoire et aux ressources naturelles du pays. Si aucune preuve documentée ne permet d’affirmer qu’al-Burhan a vendu des terres soudanaises à al-Sissi en échange d’un soutien militaire ou politique, la convergence des intérêts sécuritaires et économiques du Caire et du commandement militaire soudanais appelle un débat sérieux sur les contreparties que l’Égypte pourrait obtenir pour son soutien à l’armée soudanaise, ainsi que sur la portée des arrangements négociés à l’abri du contrôle citoyen et des institutions civiles.
Ces interrogations revêtent une importance particulière alors que le Soudan traverse l’une des périodes les plus troublées de son histoire contemporaine. La guerre déclenchée en avril 2023 s’est transformée en un conflit prolongé qui a épuisé les institutions de l’État, l’économie et la société, tout en ouvrant la voie à de multiples interventions régionales. Dans de telles circonstances, les décisions relatives à la sécurité, aux frontières et aux ressources naturelles deviennent particulièrement sensibles, surtout lorsqu’elles émanent de dirigeants tributaires d’un soutien extérieur pour poursuivre la guerre. Une question politique fondamentale se pose dès lors : la coopération entre l’Égypte et le Soudan reste-t-elle fondée sur des intérêts réciproques préservant l’autonomie de décision soudanaise, ou la poursuite du conflit risque-t-elle de favoriser des arrangements déséquilibrés dans lesquels le territoire et les ressources du Soudan serviraient de contreparties au soutien extérieur ?
Al-Sissi et al-Burhan : un soutien politique constant et des intérêts qui dépassent le discours officiel
Les rencontres officielles entre al-Sissi et al-Burhan témoignent de la poursuite de la coordination entre Le Caire et les dirigeants soudanais. Le 4 octobre 2026, al-Sissi a reçu al-Burhan à El-Alamein Nouvelle. Selon la présidence égyptienne, les discussions ont porté sur l’évolution de la crise soudanaise, la préservation de l’unité, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du Soudan, ainsi que sur le renforcement des relations économiques et de la coopération bilatérale. Al-Burhan a également salué le soutien politique et humanitaire apporté par l’Égypte aux Soudanais. Ces éléments attestent l’étroitesse des relations politiques entre les deux parties, sans toutefois démontrer, à eux seuls, l’existence d’un accord secret sur les territoires ou les ressources.
L’analyse de cette relation ne saurait néanmoins se limiter aux communiqués diplomatiques. Le Caire considère le Soudan comme un pays central dans ses calculs sécuritaires, en raison d’une frontière commune de plus de 1 200 kilomètres, des enjeux liés aux eaux du Nil qui concernent les deux pays et de l’importance de la stabilité en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique. De son côté, l’armée soudanaise a besoin d’un soutien politique, militaire et logistique face aux Forces de soutien rapide, ce qui crée une imbrication des intérêts des deux parties. En février 2026, l’agence Reuters a fait état d’indices suggérant un engagement égyptien accru dans la guerre, en s’appuyant sur des informations concernant le déploiement de drones perfectionnés à proximité de la frontière, ainsi que sur des déclarations et des renseignements recueillis auprès de responsables et d’experts. Ces évolutions soulignent la nécessité de suivre attentivement la nature de la coopération militaire entre les deux pays, sans en déduire pour autant qu’elle comprend nécessairement un accord de cession territoriale.
Les territoires soudanais au cœur des interrogations : existe-t-il un échange de concessions non déclaré ?
L’un des risques les plus graves de la guerre au Soudan serait que le besoin d’un soutien extérieur serve à redéfinir les intérêts en jeu dans le pays sans que les Soudanais puissent participer aux décisions qui engagent leur avenir. Lorsque le commandement militaire dépend en permanence d’armes, de renseignements et d’un appui politique, tout accord stratégique conclu avec les États qui le soutiennent doit impérativement être soumis à des exigences de transparence et à un contrôle juridique, particulièrement lorsqu’il touche au territoire, aux ressources naturelles ou à des installations importantes pour la sécurité. À ce titre, s’interroger sur d’éventuelles concessions soudanaises à l’Égypte en échange de son soutien à al-Burhan est légitime. Cette possibilité demeure toutefois une hypothèse politique qui ne saurait être présentée comme un fait établi sans documents, accords ou témoignages fiables attestant l’existence d’une telle transaction.
La sensibilité de ce dossier est accentuée par les différends frontaliers historiques, au premier rang desquels celui du triangle de Halaïb, de Chalatine et d’Abou Ramad, ainsi que par les tensions récurrentes autour des zones minières proches de la frontière. De récents articles de presse ont mis en lumière la fragilité de la situation frontalière et relayé des accusations soudanaises selon lesquelles les forces égyptiennes auraient mené des frappes contre des sites d’exploitation minière artisanale. Dans un article publié par Al Jazeera en octobre 2026, le collectif « Avocats de l’urgence » a accusé l’armée égyptienne d’avoir frappé un site minier dans le nord du Soudan, affirmant que l’attaque avait fait plusieurs dizaines de morts. Ces accusations restent celles du collectif ; les faits sur le terrain et l’établissement des responsabilités nécessitent une enquête indépendante.
L’or soudanais : une richesse nationale ou un levier dans les rivalités d’influence ?
Les interrogations sur l’avenir des territoires soudanais sont indissociables de l’importance croissante de l’or dans l’économie de guerre. L’effondrement de larges pans de l’économie et l’affaiblissement des organismes de contrôle ont favorisé l’expansion de l’exploitation minière non réglementée et l’intensification de la contrebande. Les ressources minérales ont ainsi acquis une valeur considérable pour les acteurs qui cherchent à financer leurs activités ou à étendre leur influence. Les zones frontalières revêtent une importance supplémentaire en raison de leur étendue et des difficultés de surveillance, ce qui en fait des espaces de concurrence entre les mineurs locaux, les réseaux de contrebande et les forces qui cherchent à y imposer leur contrôle sécuritaire.
Dans ce contexte, la seule existence d’opérations militaires égyptiennes à proximité de sites aurifères ne suffit pas à prouver que Le Caire cherche à s’approprier les richesses du Soudan. Elle rend toutefois indispensable la clarification de la nature de ces opérations, de leur périmètre géographique et de leurs objectifs réels. Elle impose également aux dirigeants soudanais de préciser leur position sur toute action portant atteinte à la souveraineté nationale et de fournir des informations transparentes sur les arrangements frontaliers et économiques conclus avec l’Égypte. Les ressources naturelles appartiennent au peuple soudanais et ne doivent pas devenir des monnaies d’échange dans des négociations secrètes, au sein d’un conflit dont les civils paient le prix de leur vie et de leurs moyens de subsistance.
Le coût de la guerre : qui paiera le prix d’un soutien devenu dépendance ?
Plus la guerre se prolonge, plus son coût s’alourdit pour le Soudan. Ce coût ne se limite pas aux pertes humaines, aux destructions et aux déplacements de population : il tient également à l’affaiblissement de la capacité de la société à exercer un contrôle sur les décisions politiques et économiques du commandement militaire. Un conflit prolongé fragilise les institutions civiles, accroît la dépendance des belligérants envers leurs soutiens extérieurs et peut conduire à faire passer les priorités sécuritaires avant les droits des habitants à la participation, au contrôle et à la reddition de comptes. Dans de telles circonstances, le risque de dépendance politique et économique constitue un sujet de débat légitime, même en l’absence de preuves attestant la vente ou la cession de territoires.
Du point de vue égyptien, le soutien à l’armée soudanaise peut être interprété comme un moyen de protéger les frontières et d’empêcher la propagation du chaos. Il donne cependant aussi au Caire une capacité accrue d’influer sur l’avenir d’un voisin stratégique. Cette imbrication entre sécurité et influence rend nécessaire l’établissement de règles claires de coopération : respect de la souveraineté soudanaise, absence de modification unilatérale des frontières et soumission des accords concernant les ressources et les installations stratégiques à un contrôle juridique et institutionnel. Sans ces garanties, les soupçons pourraient se renforcer au sein de la population : la guerre ne reconfigure pas seulement le pouvoir au Soudan, mais distribuerait aussi l’influence au détriment de son autonomie de décision.
Aucune vente de territoires n’est établie, mais la transparence est un impératif national
L’hypothèse selon laquelle al-Burhan échangerait des territoires soudanais contre le soutien de l’Égypte traduit des inquiétudes politiques liées au déséquilibre des rapports de force et à la poursuite de la guerre. Elle ne constitue toutefois pas un fait établi en l’absence de documents fiables confirmant une transaction de cette nature. Pour autant, l’absence de preuve concluante ne dispense pas les dirigeants soudanais de leur responsabilité de clarifier la nature des accords conclus avec Le Caire. Elle ne justifie pas davantage de soustraire les questions frontalières, aurifères et militaires au débat public. Ravagé par la guerre, le Soudan a besoin de garanties empêchant l’exploitation de sa faiblesse et protégeant son territoire et ses richesses contre tout arrangement échappant à l’obligation de rendre des comptes.
En définitive, la réussite des relations entre Khartoum et Le Caire ne se mesure ni au volume du soutien annoncé ni au nombre de rencontres officielles, mais au respect de l’autonomie de décision soudanaise et à la protection des intérêts des citoyens. Si l’Égypte affirme soutenir l’unité et la souveraineté du Soudan, cet engagement doit se traduire par des accords clairs et transparents et par le respect des frontières convenues. Il incombe, pour leur part, aux dirigeants soudanais de démontrer que la coopération extérieure ne se fait au détriment ni du territoire, ni des richesses nationales, ni du droit du peuple à décider de son avenir.
