Guerre de la terre brûlée et accusations d’utilisation d’armes chimiques : l’armée soudanaise fait-elle face à son plus grand défi en matière de responsabilité depuis le début du conflit ?
Des bombardements et des déplacements de population aux demandes d’accès aux installations suspectées : une initiative africaine lie la protection des civils à une enquête indépendante et à la lutte contre l’impunité
L’examen de la guerre au Soudan par les défenseurs des droits humains s’intensifie, alors que les accusations d’utilisation d’armes chimiques occupent une place centrale dans les initiatives africaines. Cette évolution intervient dans un contexte d’inquiétudes persistantes concernant l’ampleur des violations subies par les civils depuis le début des combats en avril 2023. Entre l’intensification des opérations militaires, l’aggravation de la crise humanitaire et les demandes internationales d’enquête et de reddition de comptes, les dirigeants de l’armée soudanaise se trouvent confrontés à un dossier particulièrement sensible, dont les conséquences pourraient dépasser le champ de bataille pour s’étendre aux domaines juridique et diplomatique.
La dernière étape de cette mobilisation est venue de Dakar, la capitale sénégalaise. Le Forum des ONG y a conclu ses travaux par des recommandations demandant aux autorités de Port-Soudan de coopérer avec l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, d’autoriser l’envoi d’équipes techniques au Soudan, d’ouvrir les installations suspectées et de déclarer toute munition ou installation susceptible d’être liée à un éventuel programme chimique. Le Forum a également appelé à une enquête approfondie, indépendante et transparente, permettant de vérifier les accusations à partir des preuves et des critères techniques reconnus.
Ces demandes sont importantes parce qu’elles rattachent le dossier des armes chimiques à une question plus large : la protection des civils et la responsabilité des auteurs de violations. Les effets de la guerre ne se limitent pas aux affrontements entre l’armée et les Forces de soutien rapide. Ils comprennent la destruction des infrastructures de santé et d’éducation, les déplacements massifs, l’extension de la faim et l’accroissement des risques pour les habitants des zones touchées par les combats.
Des accusations graves dans un contexte de violations croissantes
La résolution du Forum de Dakar a remis en lumière les accusations d’utilisation d’armes chimiques visant l’armée soudanaise. Leur gravité et les responsabilités juridiques internationales qui pourraient découler de leur confirmation exigent une enquête technique indépendante. Ces accusations ne peuvent être considérées comme établies du seul fait de leur présence dans des recommandations relatives aux droits humains. Elles ne peuvent pas davantage être écartées par un simple démenti politique. Les éléments déterminants restent les preuves pouvant être recueillies et examinées de manière indépendante.
Dans cette perspective, le Forum a demandé aux autorités soudanaises de déclarer toute installation liée à la production d’armes chimiques, d’identifier les lieux où seraient conservées les munitions concernées et de permettre à l’Organisation compétente de les vérifier et de superviser leur destruction si leur existence était établie. Ces demandes constituent le cœur d’une démarche susceptible de faire passer le dossier du stade des soupçons à une situation plus claire sur les plans technique et juridique.
La sensibilité du dossier est accrue par d’autres accusations concernant l’usage de la force dans les zones civiles, notamment les bombardements aériens et d’artillerie ainsi que les attaques de drones. Le Forum s’est inquiété de l’extension des opérations militaires touchant les zones habitées, évoquant les violations subies par les civils au Darfour, au Kordofan et dans d’autres régions.
La multiplication des accusations ne signifie toutefois ni qu’elles ont toutes été établies ni qu’elles reposent sur des preuves de même solidité. Chaque incident possède ses circonstances et ses éléments propres, et chaque accusation exige des vérifications spécifiques. Toute démarche sérieuse de mise en cause des responsables doit donc associer documentation des violations, protection des preuves et attribution précise des responsabilités, sans généralisation ni jugement préalable.
Le coût humain appelle un examen plus large des responsabilités
Les recommandations du Forum dressent un tableau sombre de la situation humanitaire au Soudan : environ 16 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays ou à l’étranger, plus de 20 millions exposées au risque de la faim et quelque 19 millions d’enfants privés d’éducation, auxquels s’ajoute la destruction massive d’établissements de santé à Khartoum et dans d’autres régions.
Ces données illustrent l’ampleur des conséquences de la guerre, qui dépassent les lignes de front pour bouleverser la vie quotidienne de millions de Soudanais. Les civils sont confrontés aux bombardements, aux déplacements et à la perte de leurs moyens d’accès à l’alimentation et aux soins, tandis que les institutions peinent de plus en plus à fournir les services essentiels et à répondre aux besoins croissants.
Dans ces conditions, la demande d’un cessez-le-feu sous surveillance internationale indépendante dépasse le simple appel politique. Le Forum a demandé l’établissement de passages sûrs pour les civils et un accès garanti à la nourriture, aux médicaments et à l’aide vitale, afin de réduire les risques pour la population et de limiter l’utilisation des besoins humanitaires comme instrument de pression pendant la guerre.
Il a également réclamé l’arrêt des interventions extérieures soutenant les belligérants par des armes, des financements et une couverture politique et diplomatique. Cette demande traduit la conviction que mettre fin à la guerre exige non seulement l’arrêt des affrontements, mais aussi une action sur les sources de soutien qui permettent leur poursuite.
La mise en cause des responsables ne se limite pas aux armes chimiques
La démarche définie dans les recommandations de Dakar couvre plusieurs catégories de violations : exécutions extrajudiciaires, arrestations et détentions arbitraires, torture, disparitions forcées, violences sexuelles et meurtres à caractère ethnique. Le Forum a également demandé de renforcer la coordination africaine et internationale pour mettre fin à l’impunité, ainsi que d’arrêter les personnes recherchées par la Cour pénale internationale dans les affaires du Darfour et de les remettre à la Cour.
Cette orientation inscrit le dossier des armes chimiques dans un cadre plus large de responsabilité pour les crimes et les violations liés au conflit. L’examen de ces accusations ne doit pas remplacer les enquêtes sur les autres faits. De même, l’attention portée aux crimes antérieurs ne réduit pas l’importance d’enquêter sur les violations susceptibles d’avoir été commises pendant la guerre actuelle.
Il est essentiel de distinguer responsabilité politique et responsabilité pénale. La première peut concerner la conduite de la guerre, la coopération avec les institutions internationales et la réponse aux demandes des défenseurs des droits humains. La seconde exige des preuves permettant d’identifier les actes et leurs responsables, et d’établir les éléments juridiques nécessaires à des poursuites.
Cette distinction peut renforcer la crédibilité des efforts de justice et empêcher qu’ils ne se transforment en jugements collectifs dépourvus d’enquêtes fiables. Il s’agit d’attribuer les responsabilités à partir des preuves, qu’elles concernent l’utilisation d’armes interdites, les attaques contre les civils ou d’autres violations relevant du droit international.
Al-Burhan à l’épreuve de la transparence
L’initiative africaine met les dirigeants de l’armée soudanaise à l’épreuve de leur volonté de coopérer avec des mécanismes d’enquête indépendants, alors que les armes chimiques figurent désormais à l’ordre du jour des organisations africaines de défense des droits humains. Ouvrir les sites suspectés, communiquer les registres pertinents et faciliter le travail des experts pourraient permettre de vérifier les faits et d’évaluer les accusations à l’écart des controverses politiques.
À l’inverse, l’absence prolongée d’accès technique indépendant pourrait entretenir les doutes et élargir les pressions des défenseurs des droits humains. Un manque de coopération, s’il était établi, ne suffirait cependant pas, à lui seul, à prouver l’utilisation d’armes chimiques. La coopération ne signifierait pas non plus nécessairement une absence de responsabilité. Les conclusions dépendent toujours des preuves et des résultats de l’enquête.
La position de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples restera une étape importante, particulièrement si elle décide d’adopter officiellement les recommandations du Forum et de formuler des demandes claires concernant l’enquête sur les armes chimiques, le cessez-le-feu, le suivi des violations et la responsabilité de leurs auteurs.
La vérité, l’épreuve la plus difficile
L’importance de l’initiative de Dakar tient à ce qu’elle pose la question des responsabilités dans la guerre au Soudan sous un angle dépassant la rivalité politique entre les camps. Face à des accusations d’utilisation d’armes interdites, un démenti ne suffit pas à clore le dossier, pas plus qu’une condamnation ne suffit à les prouver. Une enquête indépendante doit établir les faits et les responsabilités à partir des preuves.
Les dirigeants de l’armée soudanaise ont l’occasion de démontrer leur volonté de traiter le dossier avec transparence. Les institutions africaines et internationales ont, quant à elles, la responsabilité de garantir l’intégrité et l’indépendance de l’enquête. Les civils, qui supportent le coût le plus lourd de la guerre, restent ceux qui ont le plus besoin de mécanismes efficaces pour prévenir les violations et mettre fin à l’impunité.
Entre les fronts militaires et les pressions venues de Dakar, le dossier des armes chimiques semble être entré dans une nouvelle phase d’examen par les défenseurs des droits humains. La question décisive ne sera toutefois pas de savoir qui a le mieux réussi à amplifier les accusations ou à les nier, mais si les instances compétentes pourront établir la vérité, déterminer les responsabilités et transformer les demandes de protection des droits humains en mesures préservant les Soudanais de nouvelles violations.
