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Armes chimiques au Soudan : quand l’air lui-même devient une composante de la guerre


La guerre au Soudan ne se mesure plus uniquement au nombre de missiles tombés sur les villes, de maisons réduites en ruines ou de familles contraintes d’emporter ce qu’il reste de leur vie pour fuir vers un lieu plus sûr. Depuis le début du conflit opposant les Forces armées soudanaises aux Forces de soutien rapide, les civils subissent une succession interminable de tragédies : morts, déplacements, famine et effondrement des services de santé et d’approvisionnement en eau. Un nouveau dossier vient toutefois ajouter une dimension encore plus terrifiante à cette guerre : les accusations d’utilisation d’armes chimiques.

Après plusieurs mois de controverse sur un éventuel recours à des substances chimiques par les Forces armées soudanaises sur les champs de bataille, de nouvelles enquêtes menées en 2026 ont replacé cette question au premier plan. C’est notamment le cas d’une enquête publiée en septembre par le Washington Post. Le journal affirme avoir examiné un important ensemble de documents, de photographies, de vidéos et de messages qui, selon les experts consultés, présentent de sérieux indices de l’existence d’un programme d’armes chimiques et d’un éventuel stock de munitions à base de chlore au sein d’institutions liées à l’armée soudanaise.

Le Washington Post a néanmoins souligné que la vérification définitive de ce stock présumé nécessiterait un accès aux sites concernés et aux témoins, ce qui n’était pas possible en raison des conditions de guerre.

Une affaire antérieure à l’enquête du Washington Post

L’affaire n’a pas commencé avec l’enquête du quotidien américain. En janvier 2025, les États-Unis avaient imposé des sanctions au commandant des Forces armées soudanaises, Abdel Fattah al-Burhane, accusant l’armée d’avoir utilisé des armes chimiques. Le département d’État américain avait ensuite affirmé que le gouvernement soudanais avait eu recours à de telles armes au cours de l’année 2024.

Washington n’avait toutefois pas rendu publiques, dans un premier temps, toutes les preuves ayant fondé cette conclusion, ce qui avait suscité un large débat autour de ces accusations.

Un tournant important s’est produit lorsque des éléments accessibles au public, susceptibles d’être examinés indépendamment du gouvernement américain, ont commencé à apparaître. En octobre 2025, Human Rights Watch a déclaré qu’une enquête réalisée par l’unité d’investigation numérique de France 24 avait fourni les premiers éléments publics venant étayer les accusations américaines.

Des photographies et des vidéos avaient été géolocalisées à la base militaire de Karari et à la raffinerie d’Al-Jaili, au nord de Khartoum, deux sites qui se trouvaient alors sous le contrôle des Forces de soutien rapide. L’enquête faisait état de conteneurs métalliques associés au chlore ainsi que d’un nuage jaune verdâtre dont les caractéristiques, selon des experts, correspondaient à celles du chlore gazeux.

Le chlore, entre usage civil et arme interdite

C’est ici qu’apparaît l’un des paradoxes les plus cruels de cette affaire. Le chlore n’est pas une substance étrangère à la vie civile. Il s’agit au contraire d’un produit industriel largement utilisé, notamment pour le traitement de l’eau.

Dans un pays où des millions de personnes souffrent déjà d’un manque d’eau potable, le chlore constitue un élément essentiel de la lutte quotidienne contre les maladies. Cette même substance peut cependant devenir une arme extrêmement dangereuse lorsqu’elle est incorporée à des munitions et utilisée pour libérer un gaz sur une cible.

La Convention sur l’interdiction des armes chimiques prohibe donc l’utilisation du chlore comme arme, même s’il demeure à l’origine un produit industriel licite.

Human Rights Watch indique que l’exposition au chlore peut provoquer des symptômes allant de l’irritation de la peau et des yeux aux difficultés respiratoires. Dans les cas les plus graves, elle peut entraîner la mort.

La question n’est donc pas de savoir si du chlore se trouve au Soudan, mais de déterminer comment il a été utilisé, par qui, dans quelles circonstances et contre quelles cibles.

Des documents qui nécessitent une vérification indépendante

En septembre 2026, l’affaire a pris une tournure plus grave avec l’enquête du Washington Post. Le journal affirme avoir obtenu des dizaines de documents, de vidéos et de messages qu’il a soumis à plus de vingt anciens responsables et experts spécialisés dans le renseignement, les armes chimiques et les droits humains.

Selon l’enquête, ces éléments comprennent des documents faisant référence à des munitions à double effet contenant un agent suffocant et des explosifs, des vidéos d’essais au cours desquels apparaissent des nuages jaune verdâtre, ainsi que des échanges entre des personnes présentées par les sources comme des responsables militaires soudanais. Ces messages évoqueraient le stockage de centaines de munitions chimiques.

Le journal indique également que les spécialistes de l’expertise numérique ayant examiné certaines photographies et vidéos n’ont relevé aucun signe de manipulation. L’interprétation du contenu, la détermination de son origine et l’établissement de son utilisation effective nécessitent néanmoins toujours une enquête indépendante sur le terrain.

Plus préoccupant encore, l’enquête journalistique fait état de messages présumés évoquant l’emploi de munitions contenant du chlore sur des sites militaires ainsi que l’expérimentation de plusieurs modèles de bombes.

Selon le Washington Post, certains messages mentionnent des munitions assemblées et entreposées sur la base aérienne de Méroé, dont plusieurs auraient été utilisées. L’enquête présentait également d’autres éléments liés à des sites de production et d’expérimentation.

Si une enquête indépendante venait à authentifier ces documents et à établir leur lien réel avec des institutions militaires soudanaises, l’affaire ne se limiterait plus à l’accusation d’un incident isolé. Elle porterait alors sur la production, le stockage et l’utilisation d’armes interdites par le droit international.

Il reste toutefois indispensable de distinguer ce que prétendent révéler les documents de ce qui a été établi de manière indépendante. Le journal lui-même a précisé qu’un accès aux sites et aux témoins était nécessaire pour parvenir à une évaluation définitive.

Le gouvernement soudanais rejette les accusations

De son côté, le gouvernement soudanais nie catégoriquement ces accusations. Après la publication de la dernière enquête, il a affirmé que les informations qu’elle contenait étaient inexactes et réitéré son engagement à respecter la Convention sur l’interdiction des armes chimiques.

Les autorités soudanaises ont précisé que les stocks de chlore présents dans le pays étaient destinés au traitement de l’eau ainsi qu’à des usages civils, industriels et énergétiques. Elles ont également déclaré que le Soudan était disposé à soumettre ces stocks à la vérification de toute instance internationale compétente.

Le gouvernement avait par ailleurs constitué une commission nationale chargée d’enquêter sur les accusations. Celle-ci a annoncé ultérieurement que, sur la base des éléments disponibles et des mesures effectuées sur le terrain, elle n’avait trouvé aucune preuve de contamination chimique ou radioactive sur les sites examinés.

Pourquoi ne pas ouvrir une enquête internationale indépendante ?

Une question s’impose alors avec insistance : pourquoi ne pas confier l’affaire à une enquête internationale indépendante capable de trancher le différend ?

Les États-Unis ont appelé le Soudan à coopérer pleinement avec l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. Human Rights Watch a, de son côté, demandé aux États parties à la Convention de soutenir une enquête transparente conduite par l’Organisation, notamment en recourant aux mécanismes de vérification prévus par le traité.

Dans une déclaration prononcée devant l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, Washington a estimé que les informations concernant l’utilisation du chlore comme arme au Soudan en 2024 suscitent des inquiétudes quant à un éventuel recours persistant aux armes chimiques. Les États-Unis ont également demandé au gouvernement soudanais de coopérer avec l’Organisation.

Derrière l’affaire, la réalité du civil soudanais

Derrière ces considérations juridiques et politiques se trouve pourtant un citoyen soudanais ordinaire. Une personne qui ignore peut-être tout de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques, des sanctions américaines ou des rapports des services de renseignement, mais qui connaît une réalité incontestable : elle a vécu la guerre.

Elle a vu son domicile devenir dangereux, a été contrainte de fuir et a peut-être perdu un proche ou un ami. Pour cette personne, la question du chlore n’est pas une interrogation technique. Elle concerne directement sa vie.

Si un gaz toxique a réellement été utilisé, elle a le droit de savoir où, par qui, à quoi elle a été exposée et pourquoi personne n’a pu la protéger. Si ce recours n’a pas eu lieu, elle a également le droit de connaître la vérité et de ne pas voir sa souffrance transformée en nouvel instrument dans une guerre de récits politiques.

Le Soudan a besoin de preuves, pas d’un nouveau récit

Le Soudan n’a pas besoin aujourd’hui d’une nouvelle version des faits venant s’ajouter aux centaines de récits contradictoires qui accompagnent cette guerre. Il a besoin de preuves.

Il a besoin d’experts capables d’accéder aux sites, d’examiner les munitions restantes, d’entendre les témoins, d’étudier les photographies et les vidéos et d’analyser tous les échantillons disponibles. Ils devront ensuite déterminer ce qui peut être prouvé et ce qui ne peut pas l’être.

Si l’utilisation d’armes chimiques est établie, l’étape suivante devra consister à identifier précisément les responsabilités, et non à imputer une faute générale à une institution entière.

Qui a donné les ordres ? Qui a fabriqué les munitions ? Qui les a transportées ? Qui les a utilisées ? Leurs effets ont-ils atteint des civils ? Autant de questions auxquelles les déclarations politiques ne peuvent répondre.

Quand l’air devient un champ de bataille

En définitive, ce qui rend le dossier des armes chimiques si terrifiant n’est pas uniquement la possibilité qu’une arme interdite se trouve dans l’arsenal d’une partie engagée dans la guerre soudanaise. C’est également l’idée que les civils puissent perdre leur confiance dans les éléments censés être naturels et sans danger.

En temps de guerre, l’être humain craint les avions, l’artillerie et les balles. Il peut toutefois, au moins parfois, les voir ou les entendre. Le gaz, lui, n’a pas besoin de frapper à la porte. Il peut entrer avec l’air, atteindre les poumons et laisser derrière lui une peur invisible.

Enquêter sur ces accusations ne consiste donc pas à rechercher un titre spectaculaire ni à ajouter un nouveau crime à la longue liste des atrocités de la guerre au Soudan. Il s’agit de rechercher la vérité sur l’une des questions les plus graves que puisse soulever un conflit : la violence au Soudan a-t-elle atteint un stade où l’air lui-même est devenu un champ de bataille ?

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