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Du laboratoire au champ de bataille… Comment le chlore est-il devenu une arme dans la guerre au Soudan ?


Dans les guerres conventionnelles, l’arme peut être clairement identifiable par sa forme et sa fonction : un fusil qui tire des balles, un canon qui bombarde une position ou un avion qui largue une bombe. Mais les armes chimiques fonctionnent différemment. Elles n’ont pas nécessairement besoin de toucher directement leur cible et ne laissent pas toujours de traces visibles quelques minutes ou quelques heures après l’attaque. Il suffit que la substance se disperse dans l’air pour que le simple fait de respirer devient dangereux et que la zone se transforme en un espace où l’être humain ne peut plus rester normalement. C’est pourquoi les informations faisant état de l’utilisation potentielle du chlore comme arme dans la guerre au Soudan ouvrent une perspective totalement différente de celle des autres armes utilisées dans le conflit : elles concernent la capacité d’une partie au conflit à transformer une substance industrielle courante en instrument de mise à mort, de coercition et de déplacement.

Depuis le déclenchement des combats entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide en avril 2023, la nature des armes utilisées dans la guerre a évolué rapidement. Les combats ont commencé au cœur de Khartoum avant de s’étendre à d’autres États et régions, tandis que les bombardements aériens et d’artillerie ainsi que les drones sont devenus des composantes essentielles des affrontements. Avec l’élargissement du théâtre des opérations et le recul des lignes de front traditionnelles, le contrôle des infrastructures essentielles, des aéroports, des usines ainsi que des sources d’eau et d’énergie est devenu une partie intégrante de la bataille. C’est dans cet environnement que sont apparus des rapports faisant état du développement, par l’armée soudanaise, de munitions qui seraient fondées sur l’utilisation du chlore. Si ces informations étaient confirmées, cela signifierait que la guerre aurait franchi un nouveau seuil de complexité et de dangerosité.

Les documents révélés par des enquêtes journalistiques internationales en septembre 2026 font état d’un programme militaire secret lancé en 2024 afin de développer des munitions chimiques. Selon ce qu’a publié le Washington Post, les documents comprennent des photographies, des vidéos et des messages faisant état de la fabrication et des essais de munitions contenant du chlore, ainsi que du stockage et de l’utilisation potentielle de ces munitions. L’enquête évoque également des essais réalisés dans des zones désertiques afin de tester l’efficacité des munitions à distance des zones habitées. Si ces éléments étaient confirmés par une enquête indépendante, cela signifierait que la manipulation de cette substance ne relevait pas d’un usage occasionnel ou désorganisé, mais d’une opération militaire nécessitant des connaissances, des équipements et une chaîne de décisions.

Mais comment une substance comme le chlore peut-elle devenir une arme ?

La réponse commence par un fait qui semble simple : une substance chimique, à elle seule, ne constitue pas une arme. C’est la manière dont elle est préparée, utilisée et la finalité de son utilisation qui lui confèrent ce caractère. Le chlore est une substance industrielle largement utilisée à des fins civiles, notamment pour le traitement de l’eau et la désinfection. Sa présence dans un pays confronté à une crise de l’eau n’a donc rien d’étrange ; elle fait partie des activités industrielles et sanitaires ordinaires. Mais lorsque la substance est transférée vers une installation militaire, intégrée à la conception d’une munition et préparée de manière à se disperser dans l’air lors de son explosion, elle passe du domaine civil au domaine militaire.

C’est précisément le cœur de la question soudanaise.

Si les rapports sont exacts, la question ne porte donc pas uniquement sur l’existence d’un stock de chlore, mais sur la manière dont celui-ci aurait été transformé en moyen de dispersion militaire. Ce type d’opération nécessite des personnes disposant de connaissances sur les substances chimiques et les caractéristiques des munitions, des installations capables d’effectuer des essais, ainsi que des procédures de stockage et de transport. Il suppose également l’existence d’une chaîne de commandement militaire considérant l’utilisation de ce type d’arme comme une option possible dans le cadre de la guerre.

Le chlore est particulièrement dangereux lorsqu’il est inhalé à des concentrations élevées. Lorsqu’il atteint les voies respiratoires, il peut provoquer une forte irritation des tissus, de la toux, des difficultés respiratoires et des lésions pulmonaires ; dans les cas les plus graves, il peut entraîner la mort. Le danger ne se limite pas à la personne directement exposée : le gaz peut se déplacer en fonction de la direction du vent et de la configuration du terrain, ce qui fait que l’étendue de la zone touchée dépend des conditions météorologiques et géographiques au moment de l’attaque.

Cela explique pourquoi les armes chimiques diffèrent d’une bombe conventionnelle. Une bombe peut viser un bâtiment précis, tandis qu’une substance gazeuse peut se propager au-delà de la cible initialement visée. Dans les zones urbaines densément peuplées, une opération militaire peut rapidement se transformer en catastrophe civile, en particulier lorsque la zone ciblée comprend des habitations, des hôpitaux ou des abris pour personnes déplacées.

Mais l’aspect le plus préoccupant de cette affaire réside dans la possibilité qu’une chaîne complète se trouve derrière la munition.

La fabrication d’une arme chimique, même lorsqu’elle repose sur une substance à usage civil, ne commence pas au moment où la bombe est lancée. Elle implique une phase de planification, puis l’acquisition de la substance, sa préparation, le choix du vecteur de dispersion, les essais, le stockage, le transport et, enfin, l’utilisation. Chacune de ces étapes peut laisser des traces susceptibles d’être suivies par les enquêteurs.

C’est là que les documents militaires prennent une importance particulière.

Si les messages apparus dans les enquêtes sont authentiques, ils pourraient permettre de reconstituer la manière dont les décisions ont été prises au sein de l’institution militaire. Qui a parlé à qui ? Qui a demandé les matériaux ? Qui a supervisé les essais ? Où les substances ont-elles été stockées ? Et qui a donné les instructions concernant l’utilisation des munitions ? Ces détails pourraient être plus importants que les photographies elles-mêmes, car ils pourraient établir un lien entre l’arme et les personnes ou les entités qui l’ont manipulée.

Mais établir cette chaîne n’est pas simple.

La guerre moderne ne se déroule pas uniquement sur le terrain, mais également dans l’espace informationnel. Les documents peuvent être divulgués ou falsifiés, les séquences vidéo peuvent être sorties de leur contexte et les photographies peuvent être utilisées. Toute enquête sérieuse doit donc vérifier la source du document, sa date et son lieu, puis les confronter à des éléments indépendants. Si une vidéo montre, par exemple, un essai chimique, la question n’est pas seulement de savoir ce qu’elle montre, mais aussi quand et où elle a été filmée. Peut-on établir l’identité des personnes qui y apparaissent ? L’environnement correspond-il au lieu supposé ? Et la substance visible correspond-elle effectivement au chlore ?

C’est pourquoi les preuves scientifiques deviennent déterminantes.

Les échantillons environnementaux peuvent révéler la présence de substances chimiques ou de leurs résidus. Les restes de munitions peuvent contribuer à déterminer leur conception et leur fonction. Les dossiers médicaux peuvent fournir des informations sur la nature des blessures subies par les personnes présentes sur le site de l’attaque. Les images satellitaires peuvent également aider à identifier les changements intervenus dans les installations militaires ou sur les sites d’essai et de stockage. Lorsque ces éléments convergent, ils permettent d’établir un tableau beaucoup plus solide qu’un récit isolé.

Au Soudan, l’accès au lieu d’un incident constitue un défi majeur. Les zones ayant connu des combats peuvent être contrôlées par différentes parties, et certaines ont changé de mains à plusieurs reprises. De plus, la présence de munitions ou de substances chimiques sur un site peut rendre celui-ci dangereux, y compris pour les enquêteurs. Toute mission d’investigation nécessite donc des dispositions de sécurité et des moyens techniques complexes avant même de pouvoir procéder au prélèvement des échantillons.

Un autre aspect est tout aussi important : l’objectif de l’utilisation du chlore était-il de tuer des personnes ou de les contraindre à quitter une zone ?

En droit international, les armes chimiques ne deviennent pas légales simplement parce que leur objectif déclaré n’est pas de tuer le plus grand nombre possible de personnes. L’utilisation d’une substance toxique comme arme est interdite, quelle que soit la manière dont la partie qui l’emploie tente de la justifier. Toutefois, déterminer l’objectif militaire de l’attaque demeure important pour établir les responsabilités et comprendre le contexte, car cela aide les enquêteurs à déterminer pourquoi la substance a été utilisée et dans le cadre de quelle opération militaire.

Au Soudan, le contrôle des infrastructures essentielles peut constituer un élément important pour comprendre ce contexte. La raffinerie d’Al-Jili, par exemple, n’est pas simplement une installation industrielle ; il s’agit d’un site stratégique qui a été lié aux combats en raison de son importance économique et énergétique. Toute utilisation d’une substance chimique à proximité d’une installation de ce type pourrait avoir des conséquences sur les forces qui s’y trouvent, mais également sur les travailleurs et les civils présents aux alentours.

Une autre contradiction apparaît alors dans l’histoire du chlore au Soudan. Une substance habituellement utilisée pour protéger la santé publique en désinfectant l’eau peut, dans les conditions de la guerre, devenir un outil mettant des vies en danger. Dans un pays qui souffre déjà de l’effondrement des services publics, transformer des substances liées à l’eau et à la santé en instruments militaires illustre l’ampleur de la dégradation que peut provoquer la guerre lorsqu’elle dépasse les institutions civiles et que presque toutes les ressources deviennent partie intégrante du conflit.

Il ne faut toutefois pas en déduire que toute substance chimique présente dans les installations soudanaises est liée au programme militaire présumé. Le Soudan est un vaste pays dont les activités industrielles, agricoles et sanitaires nécessitent l’utilisation de différentes substances chimiques. Par conséquent, établir l’existence d’une arme chimique exige d’identifier la substance, son mode de préparation et le but de son utilisation, et non simplement de découvrir une substance chimique dans une installation militaire.

Le problème le plus important apparaît lorsque l’on passe de la question « Y avait-il des munitions chimiques ? » à la question « Ont-elles été utilisées ? »

La possession, même si elle est établie, ne signifie pas nécessairement utilisation. Un État ou une institution peut posséder une substance interdite sans jamais l’utiliser. Mais si la fabrication de munitions est établie et que des preuves indépendantes apparaissent ensuite concernant leur utilisation lors d’une attaque précise, l’affaire devient beaucoup plus grave. Les enquêteurs pourraient alors comparer les munitions utilisées avec celles retrouvées dans les dépôts, analyser les résidus de la substance et les relier à la chaîne de fabrication et de transport.

C’est là que prennent toute leur importance les enquêtes faisant état de l’utilisation du chlore en septembre 2024. Les rapports publiés par la suite faisaient état de symptômes respiratoires chez des personnes présentes dans des zones ayant subi des attaques, tandis que les États-Unis ont déclaré en 2025 être parvenus à la conclusion que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques au cours de l’année 2024. Khartoum a rejeté cette conclusion et a ensuite affirmé que les examens qu’elle avait effectués n’avaient révélé aucun élément matériel ou technique permettant de prouver l’utilisation de telles armes.

Cette contradiction rend une enquête indépendante d’autant plus nécessaire.

Si le gouvernement soudanais dispose d’éléments permettant de réfuter l’utilisation d’armes chimiques, ces éléments devraient faire partie de toute enquête internationale. Si les parties ayant accusé l’armée disposent d’échantillons, de documents ou de témoignages établissant cette utilisation, ils devraient eux aussi être soumis à un examen rigoureux. L’affaire ne peut pas être tranchée par celui qui dispose de la tribune médiatique la plus puissante.

Si l’utilisation d’une arme chimique est confirmée, la responsabilité ne se limitera pas à la personne qui a transporté ou lancé la munition. Les enquêteurs devront examiner la chaîne de commandement : qui a développé le programme ? Qui l’a autorisé ? Qui savait qu’il existait ? Qui a ordonné l’utilisation des munitions ? Et les responsables savaient-ils quelle était la nature de l’arme et comment elle devait être utilisée ? Ces questions deviennent essentielles si l’affaire passe ensuite de la phase de vérification technique à celle de la responsabilité juridique.

Mais avant même d’en arriver là, cette affaire comporte une leçon militaire et politique importante. Les guerres prolongées peuvent créer des incitations à recourir à des moyens toujours plus brutaux lorsque les armes conventionnelles ne permettent pas de parvenir à une issue décisive. Avec le temps, des moyens exceptionnels peuvent devenir partie intégrante des options militaires ordinaires, en particulier lorsque les contrôles politiques et civils s’affaiblissent et que la victoire sur le champ de bataille devient plus importante que le respect des contraintes juridiques.

C’est là que réside le véritable danger que représenterait l’apparition d’un programme chimique potentiel au Soudan.

La question ne concerne donc pas seulement le chlore, le nombre de munitions produites ou les sites où elles auraient été testées. Elle porte sur une question fondamentale : la guerre au Soudan est-elle en train de faire émerger, au sein de ses institutions militaires, une logique considérant les armes interdites comme une option utilisable ?

Si la réponse est oui, l’affaire dépasse largement le cadre d’un incident isolé.

En revanche, si l’enquête démontre que les accusations sont exagérées ou que certains éléments de preuve sont faux, cela devra également être clairement établi. La justice ne consiste pas seulement à condamner les personnes mises en cause ; elle implique aussi de rejeter les accusations qui ne peuvent être démontrées.

En définitive, une arme chimique ne naît pas au moment de l’explosion, mais bien avant. Elle commence à prendre forme lorsqu’une institution décide qu’une substance destinée à préserver la vie peut être transformée en instrument de guerre. Elle prend forme lorsque scientifiques, techniciens, dépôts, munitions et chaîne de commandement militaire s’intègrent dans un même processus. Et elle devient une réalité lorsque cette chaîne passe du laboratoire ou du dépôt au champ de bataille.

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