Singapour met en garde contre l’extension des réseaux iraniens vers l’Asie du Sud-Est
Une évaluation de la Direction de la sécurité intérieure de Singapour fait état d’un réseau comprenant notamment le Hezbollah libanais, les Brigades du Hezbollah irakiennes et les Houthis, qui planifierait des attaques contre des intérêts américains et israéliens.
La Direction de la sécurité intérieure de Singapour a averti que les activités de l’Iran et de ses réseaux armés représentent désormais un risque qui dépasse le cadre du Moyen-Orient, alors que la possibilité de voir les répercussions de l’affrontement avec Téhéran s’étendre à l’Asie du Sud-Est et viser des intérêts américains, israéliens et juifs dans la région augmente.
Cette mise en garde figure dans le Rapport 2026 sur l’évaluation de la menace terroriste à Singapour, publié jeudi par la Direction. Le document indique que les conflits persistants au Moyen-Orient ont accru le risque d’attentats en dehors des zones de conflit, tout en alimentant l’extrémisme et en augmentant la vulnérabilité de pays et d’intérêts liés aux États-Unis et à Israël.
Cette alerte revêt une importance particulière pour Singapour et l’Asie du Sud-Est, les autorités estimant que les activités du Corps des gardiens de la révolution islamique iranien et des groupes qui lui sont liés ne sont plus cantonnées aux théâtres de conflit traditionnels. Le rapport fait état d’un réseau comprenant des groupes tels que le Hamas, le Hezbollah libanais, les Brigades du Hezbollah irakiennes et les Houthis, ce qui témoigne de l’élargissement de l’espace géographique susceptible d’être concerné par les menaces liées à l’Iran.
L’un des principaux faits sur lesquels s’appuie le rapport concerne le cas de Mohammad Baqer Saad Dawood al-Saadi, connu sous le nom de « Baqer », un membre lié aux Brigades du Hezbollah irakiennes et au mouvement islamiste Ahl al-Yameen. Al-Saadi avait déposé à trois reprises des demandes de visa pour entrer à Singapour en 2023 et 2024, mais ne s’est finalement jamais rendu dans le pays. Les autorités ont toutefois indiqué qu’il avait voyagé en Asie du Sud-Est au cours des dernières années et n’excluent donc pas la possibilité que ses déplacements dans la région aient été liés à des projets terroristes.
La Direction de la sécurité intérieure affirme qu’al-Saadi, arrêté en Turquie en mai dernier puis remis aux États-Unis, fait face à des accusations de planification d’attaques contre des sites juifs, notamment une synagogue à New York ainsi que deux centres juifs à Los Angeles et à Scottsdale, dans l’État de l’Arizona. Les autorités l’associent également à une série d’attaques et de tentatives d’attaque visant des intérêts américains et juifs en Europe et en Amérique du Nord.
Cette affaire revêt une portée plus large que la seule tentative présumée d’entrée à Singapour, car elle révèle, selon le rapport, la capacité de réseaux liés à l’Iran à opérer sur de longues distances et à recourir à des individus ou à des intermédiaires qui ne sont pas directement associés à la structure connue des groupes armés. Les autorités singapouriennes indiquent que l’entrée d’al-Saadi dans le pays aurait été empêchée, tandis que les services de sécurité et de renseignement poursuivent leurs investigations sur ses activités et ses déplacements dans la région.
Singapour ne considère pas la menace iranienne comme un risque isolé de l’environnement sécuritaire régional. Les autorités estiment que l’intensification des affrontements au Moyen-Orient pourrait encourager des opérations de représailles ou des attaques visant des États entretenant des relations étroites avec Washington et Tel-Aviv. Elles soulignent que Singapour et ses intérêts demeurent des cibles attrayantes en raison de ses relations avec les pays occidentaux, mais aussi de son poids économique et de sa position stratégique au sein des réseaux commerciaux internationaux.
Les précédents mentionnés dans le rapport montrent que ce type de menace n’est pas totalement nouveau pour Singapour. Dans les années 1990, le Hezbollah libanais avait tenté de recruter des citoyens singapouriens et de recueillir des informations sur les ambassades des États-Unis et d’Israël. Des membres du groupe avaient également surveillé les côtes du pays afin d’étudier la possibilité de prendre pour cible des navires militaires américains et des bâtiments commerciaux israéliens transitant par le détroit de Singapour.
Toutefois, selon l’analyse présentée dans le rapport, la nouveauté réside dans l’élargissement des outils opérationnels associés aux réseaux soutenus par l’Iran et dans la diversification des méthodes d’exécution des opérations. Le phénomène dit du « terrorisme à gages » s’est notamment développé : il repose sur le recrutement d’individus ou de groupes criminels contre rémunération afin de mener des opérations, plutôt que de s’appuyer exclusivement sur des membres idéologiquement engagés. Les réseaux sociaux et les plateformes de jeux vidéo renforcent par ailleurs la capacité de ces réseaux à atteindre des personnes qui ne présentent pas nécessairement d’antécédents connus en matière d’extrémisme.
La mise en garde singapourienne intervient dans un contexte d’escalade de l’affrontement entre l’Iran et les États-Unis, confrontation qui, selon les autorités, a accru le niveau de risque au-delà du Moyen-Orient. De même, les attaques liées à des groupes alliés de Téhéran, notamment les Houthis, ont démontré la capacité des factions soutenues par l’Iran à exercer une influence sur des corridors et des intérêts stratégiques situés en dehors de leurs zones d’action traditionnelles, notamment les voies de navigation et les infrastructures énergétiques.
Cela signifie que le risque identifié par Singapour ne repose pas nécessairement sur la présence d’une structure militaire iranienne sur son territoire, mais plutôt sur la possibilité que des réseaux indirects ou des individus collaborateurs soient utilisés pour mener des opérations limitées à des objectifs politiques et sécuritaires. Ce mode opératoire complique la détection précoce de la menace par les services de sécurité, notamment lorsque les auteurs se déplacent à travers plusieurs pays ou utilisent des plateformes numériques pour leur recrutement et leurs communications.
La Direction de la sécurité intérieure met parallèlement en garde contre le fait que d’autres groupes extrémistes, en particulier l’État islamique et Al-Qaïda, demeurent capables d’exploiter les crises internationales afin d’élargir leurs activités de recrutement et d’incitation en ligne. Elle souligne que les conflits au Moyen-Orient ne génèrent pas uniquement une menace iranienne directe, mais créent également un environnement plus vaste que différents groupes peuvent exploiter pour alimenter l’extrémisme.
Le rapport reflète ainsi une évolution de la nature des risques auxquels sont confrontés les pays d’Asie du Sud-Est : la rivalité et les conflits au Moyen-Orient peuvent se propager dans la région par l’intermédiaire de réseaux financiers, humains et numériques, même en l’absence d’un front militaire direct. Pour Singapour, son importance commerciale et ses relations internationales l’incitent à empêcher que son territoire ou ses eaux environnantes ne deviennent un espace utilisé par des groupes liés à l’Iran ou à d’autres acteurs pour transmettre des messages politiques ou mener des attaques en dehors des zones de conflit.
