Politique

Le rapport de Port-Soudan sur les armes chimiques : contradictions et failles qui soulèvent de nombreuses interrogations 


Le rapport transmis par les autorités de Port-Soudan à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) est entouré de contradictions et de lacunes, suscitant de nombreuses critiques quant à sa méthodologie et à ses conclusions.

Dans sa première prise de position officielle à ce niveau, les États-Unis ont affirmé samedi dernier que l’armée soudanaise « avait utilisé des armes chimiques » et ont demandé aux autorités de Port-Soudan de soumettre une déclaration exhaustive concernant leur programme en la matière, tout en autorisant des opérations internationales de vérification et d’inspection sur le terrain sans aucune restriction.

Washington a également laissé entendre que le Soudan pourrait ne plus être jugé apte à conserver son siège au sein du Conseil exécutif de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques tant qu’il ne respecterait pas les obligations qui lui incombent en vertu de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques.

Le rapport de Port-Soudan

Le journal soudanais Istiqsai a indiqué que les autorités de Port-Soudan avaient soumis un rapport préliminaire à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques concernant les accusations d’utilisation d’armes chimiques.

Selon le quotidien, qui affirme avoir obtenu une copie du document, celui-ci émane de la « Commission nationale » créée par le commandant de l’armée soudanaise, Abdel Fattah al-Burhan, en juin de l’année précédente afin d’enquêter sur les accusations formulées par Washington en mai de la même année, selon lesquelles l’armée soudanaise aurait utilisé des armes chimiques durant le conflit.

Le rapport affirme que la commission a mené des visites de terrain ainsi que des entretiens avec des responsables locaux, des professionnels de santé et des habitants des zones concernées par l’enquête, tout en indiquant qu’aucune preuve matérielle, technique ou documentaire n’avait été trouvée.

Il mentionne également plusieurs difficultés ayant entravé le travail de la commission, notamment les conditions sécuritaires, les contraintes logistiques, le retard dans l’obtention de certains registres, ainsi que ce qu’il qualifie de retard dans le partage d’informations par les États-Unis. Il précise que les investigations se poursuivront et que toute information ou preuve supplémentaire sera examinée avant la publication du rapport final.

Ce point en particulier soulève des interrogations sur la possibilité de tirer des conclusions définitives alors même que la commission reconnaît que son travail n’est pas encore achevé et qu’elle attend toujours de nouvelles informations susceptibles d’être pertinentes.

Des contradictions

À ce sujet, l’avocate et militante soudanaise des droits humains Rahab Al-Mubarak Sayed Ahmed a déclaré que le rapport élaboré par la « Commission nationale » était « faible et fragile dans son contenu » et comportait « des contradictions concernant les procédures d’enquête et leurs résultats ».

Elle a expliqué que la commission, constituée par Al-Burhan il y a un an et demi, n’avait communiqué aucun résultat sur les accusations visant l’armée soudanaise durant toute cette période, estimant que le rapport actuel constituait une réponse directe aux accusations internationales.

Selon elle, cette réponse « placera les autorités de Port-Soudan dans une impasse inévitable et entraînera leur responsabilité pénale, puisqu’elle intervient dans le cadre d’une réponse à des accusations directes ».

Des lacunes

Des observateurs estiment que le calendrier de publication du rapport soulève des interrogations sur les travaux de la « Commission nationale », créée par Al-Burhan le 1er juin 2025, soit après les accusations américaines formulées en mai de la même année, alors que son rapport préliminaire n’a été présenté qu’en juillet 2026, soit plus d’un an après le début de ses travaux.

Ils s’interrogent notamment sur les activités réellement menées par la commission durant cette période, le rapport ne fournissant aucun détail précis sur les différentes étapes de l’enquête ni sur les actions entreprises, se limitant à évoquer de manière générale des réunions, des coordinations et des visites de terrain, sans préciser leurs dates ni leurs résultats.

Bien que le rapport reconnaisse l’existence de difficultés ayant affecté le déroulement des travaux, plusieurs observateurs estiment que cela ne justifie pas la durée particulièrement longue de l’enquête, surtout lorsqu’il s’agit d’accusations relatives à l’utilisation d’armes chimiques, lesquelles impliquent des conséquences juridiques majeures nécessitant des investigations rapides, rigoureuses et transparentes.

Des interrogations persistantes

Poursuivant son analyse des contradictions du rapport des autorités de Port-Soudan, Rahab Al-Mubarak Sayed Ahmed a souligné que le document ne précise ni la date du début des investigations sur le terrain, ni les pouvoirs accordés à la commission. Il ne révèle pas davantage les sites inspectés ni la nature des méthodes, des équipes techniques et des outils utilisés pour collecter et analyser les informations.

Elle a également critiqué le fait que la commission n’ait sollicité aucun soutien technique ou analytique auprès de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques et qu’elle n’ait pas eu recours aux mécanismes internationaux de vérification habituellement utilisés dans ce type d’enquête, estimant que cette absence de coopération soulève de sérieuses interrogations sur la crédibilité de la méthodologie adoptée.

La militante estime par ailleurs que le maintien de la possibilité de publier un rapport final si de nouveaux éléments apparaissent est contradictoire avec l’affirmation actuelle selon laquelle aucune preuve n’a été trouvée, ce qui traduit un manque de cohérence entre les conclusions annoncées et le fait que l’enquête soit officiellement toujours en cours.

Washington identifie la substance chimique

Lors de son intervention devant le Conseil exécutif de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, les États-Unis ont déclaré que leurs évaluations techniques nationales indépendantes, fondées sur « une analyse technique rigoureuse et indépendante », avaient conclu que l’armée soudanaise avait utilisé des armes chimiques en 2024 et qu’elle était restée en situation de non-respect de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques durant l’année 2025.

Washington a rappelé que l’interdiction de recourir à ces armes est « absolue et non négociable » conformément à l’article premier de la Convention.

Dans une escalade notable, l’ambassadrice américaine auprès de l’organisation, Nicole Shampaine, a déclaré que l’armée soudanaise avait utilisé « le chlore comme arme chimique ».

Il s’agit de la première déclaration officielle américaine identifiant publiquement la substance chimique que Washington accuse l’armée soudanaise d’avoir employée.

En juin 2025, les États-Unis avaient déjà imposé des sanctions au gouvernement soudanais soutenu par l’armée en raison de l’utilisation présumée d’armes chimiques durant le conflit, sans préciser à l’époque ni la date ni le lieu de leur utilisation.

Des rapports internationaux

Plusieurs enquêtes et rapports internationaux avaient auparavant fait état de l’utilisation d’armes chimiques par l’armée soudanaise au cours de la guerre qui se poursuit depuis la mi-avril 2023.

Parmi eux figure une enquête publiée par l’Agence France-Presse en 2025, affirmant que « l’armée avait largué deux barils de chlore en septembre 2024 aux abords de la raffinerie de pétrole d’Al-Jaili, au nord de Khartoum ».

L’organisation Human Rights Watch a estimé que « l’utilisation d’un produit chimique industriel comme arme constitue un précédent particulièrement préoccupant ».

France 24 a indiqué avoir utilisé des données en source ouverte, des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux ainsi que les analyses de cinq experts afin de confirmer l’utilisation de chlore.

La chaîne a précisé avoir authentifié des vidéos montrant un baril de chlore industriel apparemment largué depuis un avion le 5 septembre 2024 sur la base militaire de Qari, près d’Al-Jaili, provoquant la formation d’un nuage jaune de gaz chloré.

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