L’intelligence artificielle recrutée par le terrorisme : révélations issues de la salle des opérations de Boko Haram
Une étude de terrain publiée par l’Université de Cambridge, fondée sur 57 entretiens réalisés avec d’anciens membres de Boko Haram, met en lumière ce qu’elle qualifie de « terreur technologique » mise au service du terrorisme.
Alors que les technologies d’intelligence artificielle étaient jusqu’à présent principalement utilisées à des fins de propagande et de désinformation, elles sont désormais intégrées au cœur même de la planification des opérations terroristes et de l’analyse de leurs performances. Les agents conversationnels commerciaux sont ainsi devenus de véritables « armes de guerre numériques ».
Selon le quotidien The Times, l’étude s’appuie sur 57 entretiens menés auprès d’anciens membres de l’organisation, parmi lesquels figurent des dirigeants et des spécialistes techniques. Elle présente ce qu’elle décrit comme « la première preuve de terrain démontrant qu’une organisation terroriste active exploite des systèmes commerciaux avancés d’intelligence artificielle pour soutenir ses opérations militaires ».
De la propagande à la planification militaire
Selon cette étude, l’organisation État islamique a transféré ce savoir-faire technologique à sa branche d’Afrique de l’Ouest, l’une des deux principales factions composant Boko Haram.
Les personnes interrogées ont indiqué que des instructeurs étaient arrivés dans les camps de l’organisation munis d’ordinateurs portables, de projecteurs et d’abonnements payants à plusieurs plateformes d’intelligence artificielle.
Ces formateurs ont dispensé aux dirigeants et aux combattants une formation sur l’utilisation de ces outils, avant de mettre en place des unités spécialisées composées de membres possédant des compétences techniques. Ces unités étaient chargées d’analyser les échecs sur le terrain, d’identifier les dysfonctionnements et de formuler des recommandations directement transmises au commandement. Les chercheurs estiment que ce modèle a ensuite été diffusé vers d’autres branches affiliées à l’organisation État islamique par l’intermédiaire de ses réseaux régionaux.
L’étude montre que l’intelligence artificielle est devenue, au sein du groupe, une référence pour résoudre les problèmes opérationnels quotidiens, qu’il s’agisse des défaillances techniques des armes, de l’évaluation des opérations ayant échoué ou de l’amélioration des plans de combat.
Un ancien dirigeant a expliqué que les membres de l’organisation consultaient désormais les agents conversationnels pour obtenir des réponses à toutes sortes de questions militaires, affirmant : « Il n’existe plus de question à laquelle nous soyons incapables de trouver une réponse. »
Les entretiens révèlent également que les membres du groupe sont parvenus à contourner les restrictions de sécurité imposées par les plateformes commerciales d’intelligence artificielle en formulant leurs requêtes dans des contextes trompeurs, notamment en prétendant que les informations demandées étaient destinées à la production d’un film ou d’une œuvre dramatique.
Lorsqu’un système refusait de répondre, ils se tournaient simplement vers une autre plateforme, profitant de leurs abonnements à plusieurs services différents. L’étude considère cette pratique comme un indicateur de la facilité avec laquelle les dispositifs de sécurité actuels peuvent être contournés.
L’intelligence artificielle redéfinit les tactiques
L’étude recense plusieurs exemples concrets illustrant l’impact de l’intelligence artificielle sur l’évolution des tactiques militaires de Boko Haram.
Après que les fossés défensifs entourant les bases militaires eurent empêché les assauts des combattants circulant à moto, les membres de Boko Haram ont utilisé des agents conversationnels pour simuler des figures de saut acrobatique observées dans des films, après avoir fourni aux systèmes des données précises concernant les modèles de motos et les distances à franchir.
Un ancien dirigeant a expliqué que les combattants avaient suivi un entraînement particulièrement éprouvant, au cours duquel 18 membres avaient perdu la vie pendant les essais. Huit seulement sont finalement parvenus à maîtriser cette manœuvre, ce qui leur a ensuite permis de franchir les fossés et de percer les défenses lors d’une attaque ultérieure.
L’utilisation de ces technologies s’est également étendue à l’évaluation des opérations après leur exécution. L’organisation exploitait les images enregistrées par les caméras fixées sur les combattants afin d’analyser méthodiquement les causes des échecs, permettant ainsi au commandement de tirer des enseignements tactiques auparavant inaccessibles.
Les analyses fournies par les systèmes d’intelligence artificielle ont également conduit à une révision de la doctrine opérationnelle du groupe. Les dirigeants ont conclu que le recours à de petites unités mieux coordonnées pouvait s’avérer plus efficace et moins coûteux que le déploiement de contingents importants.
Un ancien membre a raconté que le groupe engageait parfois près de 200 combattants lors de certaines opérations, subissant des dizaines de pertes, avant d’adopter, sur la base de recommandations issues des analyses de l’intelligence artificielle, des tactiques reposant sur des groupes plus restreints, offrant une meilleure mobilité et une coordination plus efficace.
Les chercheurs soulignent toutefois que les conclusions de l’étude reposent sur les témoignages d’anciens membres ayant quitté l’organisation et qu’ils n’ont pas été en mesure d’établir un lien direct entre l’utilisation de l’intelligence artificielle et une augmentation de la capacité létale de Boko Haram.
Le rapport conclut que cette évolution constitue un signal particulièrement préoccupant quant à l’avenir du terrorisme à l’ère de l’intelligence artificielle. La maîtrise technique ne représente plus un obstacle pour les organisations extrémistes, qui sont désormais capables de transformer des outils de connaissance accessibles au public et des agents conversationnels commerciaux en véritables salles d’opérations virtuelles destinées à soutenir la planification, la prise de décision et le perfectionnement des tactiques sur les champs de bataille.
