Les armes chimiques placent l’institution militaire soudanaise sous scrutiny : failles internes, accusations de dissimulation et interrogations sur les liens extérieurs
Le dossier des armes chimiques au Soudan ne relève plus seulement des accusations politiques échangées entre les belligérants. Il a pris une dimension plus complexe depuis que les États-Unis ont officiellement conclu que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques en violation du droit international, avant d’imposer de nouvelles mesures punitives en 2026. Parallèlement, des enquêtes de la presse américaine, fondées sur des documents, des photographies, des vidéos et des messages attribués à des responsables militaires soudanais, ont fait état d’un programme de production de munitions à base de chlore et de leur utilisation pendant la guerre.
Ces développements remettent au premier plan l’un des dossiers les plus graves du conflit soudanais. L’enjeu tient non seulement à la nature des armes évoquées, mais aussi à ce que cette affaire pourrait révéler, si une grande partie des documents en circulation était authentifiée : l’existence de structures spécialisées au sein de l’appareil militaire, opérant à l’abri de tout contrôle public. Des rapports récents mentionnent des documents contenant des plans de munitions, des comptes rendus d’essais et des échanges entre responsables militaires. Des experts ont jugé ces éléments crédibles, tout en soulignant qu’une vérification définitive nécessiterait une enquête indépendante sur le territoire soudanais.
En juin 2025, les États-Unis avaient annoncé que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques en violation du droit international et imposé une série de sanctions à Khartoum, notamment des restrictions sur l’aide et les ventes de matériel militaire. En juin 2026, Washington a décidé d’adopter des sanctions supplémentaires, estimant que le Soudan n’avait pas rempli les conditions nécessaires pour éviter de nouvelles mesures.
Si les autorités soudanaises démentent ces accusations, l’affaire dépasse désormais la simple confrontation entre deux récits. Les articles publiés par le Washington Post et le New York Times en septembre 2026 ont présenté des documents, des photographies, des vidéos et des messages contestés par Khartoum, mais examinés par des experts et d’anciens responsables spécialisés dans les armes chimiques. Ces enquêtes soulignent que les éléments disponibles ne suffisent pas, à eux seuls, à fonder une décision judiciaire définitive, mais constituent une base sérieuse pour une enquête internationale.
Des failles au sein de l’appareil sécuritaire
L’aspect le plus préoccupant du dossier ne concerne pas uniquement les armes elles-mêmes, mais aussi la manière dont des informations et des documents ont pu être obtenus au sein d’une institution militaire censée fonctionner dans un environnement sécuritaire fermé. Si les documents rendus publics sont authentifiés, cela signifierait que des informations sensibles sur le développement, les essais, le transport et l’utilisation de substances chimiques étaient conservées dans les téléphones et les échanges de plusieurs responsables. Une telle situation révélerait la vulnérabilité de l’appareil sécuritaire à des infiltrations profondes.
Les affirmations selon lesquelles les Forces de soutien rapide détiennent des documents prouvant l’utilisation d’armes chimiques par l’armée doivent, quant à elles, être traitées avec la prudence professionnelle nécessaire. La circulation de documents ne garantit pas automatiquement leur authenticité, et le fait qu’un belligérant affirme les détenir ne suffit pas à en établir le contenu. Toutefois, l’apparition d’éléments similaires provenant de différentes sources journalistiques et de renseignement justifie une enquête internationale indépendante, d’autant que les États-Unis ont déjà officiellement conclu à l’utilisation d’armes chimiques.
La question est d’autant plus sensible que le Soudan est partie à la Convention sur l’interdiction des armes chimiques depuis 1999. Toute production, tout stockage ou toute utilisation de ces armes constituerait donc une violation extrêmement grave d’un engagement international explicite.
Qu’est-il advenu des stocks et des substances ?
L’une des questions nécessitant une réponse indépendante concerne le devenir des substances, des équipements et des documents liés à d’éventuelles activités chimiques après les accusations américaines. Les dernières enquêtes journalistiques évoquent des tentatives visant à dissimuler les traces d’installations et d’équipements associés au programme présumé. D’autres éléments font état de messages concernant l’élimination de traces et de déchets sur des sites militaires.
Ces informations ne peuvent être considérées comme définitivement établies sans inspection sur le terrain. Mais leur seule évocation soulève des questions essentielles : les équipements et les substances ont-ils été déplacés ? Des documents ont-ils été détruits ? Des résidus chimiques ont-ils été retirés de certains sites ? Qui en aurait donné l’ordre ?
Ces interrogations sont aussi importantes que celle de l’utilisation des armes, car elles portent sur une éventuelle opération ultérieure de destruction des preuves. Si de tels actes étaient établis, ils pourraient engager des responsabilités supplémentaires, au-delà de celles des personnes ayant participé au développement ou à l’utilisation des armes, pour inclure celles ayant contribué à en dissimuler les traces.
L’Iran : une coopération militaire établie, des questions encore ouvertes
Dans cette affaire, l’Iran apparaît comme un acteur du contexte militaire plus large de la guerre soudanaise. Des sources européennes et britanniques ont fait état d’un soutien matériel iranien à l’armée soudanaise, notamment sous la forme de drones de fabrication iranienne, tels que le Mohajer-6 et l’Ababil. Cette coopération s’inscrit dans une relation militaire qui s’est développée après le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays. Des sources de recherche ont également évoqué la poursuite de transferts d’armes iraniennes à l’armée soudanaise par des vols à destination de Port-Soudan.
Établir un lien entre cette coopération militaire et les armes chimiques exige toutefois des preuves indépendantes. Les sources publiques vérifiables ne fournissent pas d’éléments établissant que des armes chimiques soudanaises ont été transférées vers l’Iran ou que les services de renseignement soudanais en ont supervisé l’acheminement.
Il est donc essentiel de distinguer deux niveaux : d’une part, une coopération militaire irano-soudanaise documentée dans le domaine des drones et des armes ; d’autre part, l’allégation selon laquelle l’Iran aurait participé au programme d’armes chimiques. Le premier repose sur plusieurs rapports, tandis que le second nécessite des documents et des enquêtes supplémentaires.
Les sanctions américaines réduisent la marge de manœuvre
La décision américaine ne constitue pas seulement une mesure économique. Washington avait déjà imposé des sanctions au chef de l’armée, Abdel Fattah al-Burhan, en janvier 2025. Les États-Unis ont également indiqué que leurs mesures traduisaient leur position selon laquelle aucun des deux belligérants, l’armée ou les Forces de soutien rapide, ne constitue un gouvernement constitutionnel légitime du Soudan.
En 2026, la pression s’est accentuée avec la décision américaine d’imposer de nouvelles sanctions liées au dossier des armes chimiques. Washington a également proposé d’étendre à l’ensemble du Soudan l’embargo sur les armes applicable au Darfour, signe que le dossier dépasse désormais le cadre d’une crise intérieure pour devenir une question de sécurité internationale.
Les mouvements armés : alliés militaires ou fardeau politique ?
Sur un autre plan, les relations entre l’armée et les mouvements armés signataires de l’accord de Juba ne semblent pas entièrement stabilisées. Ces mouvements ont rejoint les combats aux côtés de l’armée contre les Forces de soutien rapide, et la « Force conjointe » est devenue l’une des composantes du camp militaire qui leur est opposé.
Cette alliance militaire ne signifie toutefois pas une convergence politique totale. Des rapports publiés en 2026 ont révélé que les mouvements armés cherchaient à obtenir des garanties politiques avant leur intégration complète dans les institutions de sécurité. Ils craignaient que l’intégration de leurs forces ne leur fasse perdre les leviers de pression accumulés depuis la signature de l’accord de Juba.
En juillet 2026, des mesures ont également été prises pour limiter le rôle de la Force conjointe dans certaines villes à la suite d’incidents sécuritaires. Cela montre que la coopération sur le terrain n’efface pas les rivalités autour de l’influence, des armes et de la décision politique.
En revanche, affirmer que ces mouvements représentent désormais un fardeau financier considérable pour les finances publiques exige des chiffres officiels, faute de quoi cette affirmation risquerait de devenir un jugement politique non étayé. L’existence de forces multiples et de centres de décision militaires distincts constitue néanmoins un défi majeur pour tout projet visant à construire une institution sécuritaire unifiée.
La crise des armes chimiques rejoint ainsi une crise plus vaste : le Soudan ne fait pas seulement face à une guerre entre deux forces, mais aussi à une fragmentation du processus de décision sécuritaire, à une multiplication des centres de pouvoir et à des intérêts divergents entre l’institution militaire et ses alliés armés.
La question la plus pressante n’est donc pas uniquement de savoir si des armes chimiques ont été utilisées. Il faut également déterminer qui a pris la décision, qui l’a exécutée, ce que sont devenus les substances et les équipements, si leurs traces ont été éliminées et qui, au sein de l’appareil, était informé. Surtout, l’État soudanais peut-il permettre une enquête indépendante qui réponde à ces questions sans être soumise aux calculs militaires et politiques ?
Sans réponses étayées, le dossier des armes chimiques restera un instrument dans la guerre des récits, tandis que les Soudanais continueront de payer le prix de la poursuite du conflit et de la multiplication des armées et des centres d’influence.
