Al-Burhan face à une épreuve internationale : qui tiendra des comptes les responsables des armes chimiques au Soudan ?
Le commandement de l’armée soudanaise, dirigé par Abdel Fattah Al-Burhan, fait face à une épreuve politique et juridique particulièrement sensible depuis que les États-Unis ont annoncé, en mai 2025, avoir conclu que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques en 2024. L’importance de cette décision ne tient pas seulement aux sanctions qui en ont découlé : elle a fait passer les accusations du registre des rapports et des informations divulguées à celles d’une position officielle adoptée par un gouvernement étranger. Elle impose ainsi aux autorités soudanaises de fournir des réponses claires sur la nature des preuves et les mesures prises pour vérifier les faits. Khartoum a rejeté les accusations et annoncé la création d’une commission nationale d’enquête. Une question essentielle demeure néanmoins : ces démarches permettront-elles d’établir la vérité de manière vérifiable, ou le dossier restera-t-il suspendu entre accusations extérieures et démentis officiels ?
La gravité des accusations relatives aux armes chimiques interdit de les traiter sous l’angle d’une victoire médiatique ou d’une défaite politique. Les armes prohibées au niveau international ne constituent pas simplement un moyen supplémentaire dans un arsenal : elles transgressent une règle fondamentale du droit international humanitaire, celle de la protection des personnes ne participant pas aux hostilités. Si l’emploi d’une substance chimique toxique comme arme au Soudan est établi, il faudra déterminer les faits et les responsabilités, qualifier la violation et examiner les preuves permettant d’identifier ceux qui ont planifié, exécuté ou facilité l’opération. À l’inverse, rendre des jugements définitifs sur des personnes précises avant de réunir les preuves nécessaires pourrait transformer une affaire exigeant des comptes en bataille de propagande et affaiblir la confiance dans les efforts de justice.
L’évolution du dossier montre qu’il ne peut plus être ignoré. En janvier 2025, les États-Unis ont imposé des sanctions à Al-Burhan dans le cadre d’accusations plus larges relatives à la conduite de l’armée pendant la guerre. En mai, ils ont annoncé leur conclusion sur l’utilisation d’armes chimiques par le gouvernement soudanais l’année précédente. En juin 2025, les mesures américaines liées à cette conclusion ont été publiées. Elles comprenaient des restrictions sur l’aide, certaines transactions, les exportations et le financement militaire, assorties d’exceptions et de dérogations précises. Ces développements placent les autorités soudanaises devant une nouvelle réalité politique et diplomatique. Ils ne dispensent toutefois pas les autorités américaines de préciser les preuves fondant leurs accusations, particulièrement dans une affaire exigeant des normes élevées de vérification scientifique et juridique.
En octobre 2025, Human Rights Watch a indiqué qu’une enquête journalistique de France 24 avait présenté des éléments publics étayant la possibilité d’une utilisation de chlore par l’armée lors de deux incidents près d’Al-Jili en septembre 2024. L’organisation évoquait des photographies, des vidéos, des témoignages et une analyse géographique des lieux. Elle a également demandé une enquête transparente associant l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques et appelé Washington à publier les preuves utilisées dans ses mesures contre Al-Burhan. Ces éléments soulignent la nécessité de dépasser les accusations générales pour engager une expertise indépendante portant sur les échantillons, les images, le contexte des événements et les chaînes de conservation des preuves. Cette démarche doit déterminer si les informations disponibles suffisent à établir l’utilisation d’une substance interdite et préciser ce qui demeure inconnu.
Le principal défi consiste à garantir l’indépendance de l’enquête vis-à-vis des acteurs susceptibles d’avoir un intérêt dans ses conclusions. Selon le communiqué transmis au Conseil de sécurité, la commission nationale annoncée par les autorités soudanaises en mai 2025 comprenait des représentants du ministère des Affaires étrangères, du ministère de la Défense et du Service général de renseignement.
Une commission nationale peut jouer un rôle important dans la collecte des documents, l’établissement des faits et la facilitation de la coopération. Sa crédibilité dépend toutefois de l’indépendance de ses procédures, de sa capacité à publier des conclusions vérifiables et de sa volonté de travailler avec des instances techniques internationales. Lorsqu’un acteur de l’enquête est lié aux institutions visées par les accusations, des garanties supplémentaires de transparence s’imposent pour instaurer la confiance. Il faut éviter que la commission ne serve à confirmer une position prédéfinie plutôt qu’à examiner les preuves avec impartialité.
La responsabilité d’établir la vérité n’incombe pas uniquement au gouvernement soudanais. Les États-Unis, qui ont annoncé leurs conclusions et imposé des sanctions, doivent préciser les éléments qu’ils peuvent rendre publics et expliquer les fondements de leur identification de l’arme, des faits et de l’acteur responsable. L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques possède, pour sa part, une expertise technique importante dans ce type de dossier. Son rôle doit donc être soutenu par des mécanismes juridiques et procéduraux appropriés. La coopération internationale peut aider à recueillir les preuves en préservant leur intégrité, à empêcher leur altération et à permettre aux experts de les évaluer à l’écart de la polarisation politique. Se limiter à des communiqués contradictoires ne ferait qu’accroître la défiance et laisser les civils face à la peur, sans connaissance précise des événements.
Il convient également de ne pas confondre responsabilité de l’État et responsabilité individuelle. Les mesures prises par Washington contre le gouvernement soudanais ou Al-Burhan ne constituent pas, à elles seules, un jugement définitif établissant qu’une personne précise a ordonné l’emploi d’une arme chimique. La responsabilité pénale exige d’identifier les actes reprochés, les preuves reliant l’accusé aux faits et les éléments juridiques nécessaires à sa mise en cause. La fonction de dirigeant militaire et politique implique néanmoins des obligations institutionnelles : prévenir les violations, enquêter sur les allégations sérieuses, préserver les preuves et coopérer avec les autorités compétentes. Distinguer les responsabilités politiques et pénales reste indispensable pour préserver la précision du discours sur les droits humains et éviter que la demande de justice ne se transforme en jugement prématuré.
Surtout, aucune enquête ne doit négliger les victimes potentielles. Les habitants ayant vécu près des zones de combat ont besoin de services médicaux capables d’évaluer et de documenter leurs symptômes, d’informations claires sur les risques éventuels et de garanties contre les représailles liées à leurs témoignages. La documentation doit également comprendre un recueil sécurisé des déclarations, la vérification des dates et des lieux et la protection des données personnelles susceptibles de mettre leurs détenteurs en danger. Les mesures internationales ne doivent pas entraver l’accès des civils à la nourriture, aux médicaments et à l’eau : faire supporter à la population les conséquences d’actes présumés des autorités ajouterait une nouvelle injustice à ses souffrances.
La justice au Soudan ne peut reposer ni sur le ciblage d’un camp pour sa seule opposition politique ni sur l’immunité accordée à un commandement au motif qu’il mène une guerre. Les seuls critères acceptables sont les preuves, le droit, l’indépendance de l’enquête et la mise en cause des personnes dont la responsabilité est établie. Si le commandement d’Al-Burhan veut dissiper les soupçons, il doit permettre la vérification des faits, publier les conclusions de l’enquête nationale et ouvrir la voie à une coopération technique indépendante, plutôt que d’attaquer ceux qui posent des questions. Si le gouvernement américain entend respecter son engagement contre la prolifération des armes chimiques, il doit lui aussi soutenir un processus transparent permettant de présenter et d’évaluer les preuves, au-delà des seules sanctions.
Le Soudan a l’occasion de démontrer que les crimes graves ne peuvent être ensevelis sous les décombres de la guerre et que les institutions nationales et internationales peuvent rechercher la vérité, même dans les circonstances les plus complexes. Cette possibilité pourrait toutefois disparaître si le dossier devient un échange permanent d’accusations ou si les conclusions des enquêtes sont utilisées sélectivement au service des belligérants. Il faut une enquête indépendante, une coopération technique internationale, une protection des témoins et des victimes, ainsi qu’une mise en cause judiciaire lorsque les responsabilités sont établies. La véritable question n’est pas de savoir qui remportera la bataille du discours politique, mais qui aura le courage de présenter les preuves et d’accepter les conclusions de l’enquête, quel que soit l’acteur finalement tenu responsable.
