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Le réseau Al-Adasa et la bataille des récits au Soudan : qui défend l’armée et qui enquête sur les accusations ?


Les médias et les plateformes numériques sont devenus une composante essentielle de la guerre au Soudan, non seulement par leur capacité à diffuser des informations, mais aussi par leur rôle dans la construction de récits concurrents sur les causes du conflit et la responsabilité des parties dans les violations. La guerre déclenchée en avril 2023 ne s’est pas limitée aux affrontements militaires : elle s’est étendue à un espace médiatique où se mêlent communiqués officiels, vidéos, enquêtes journalistiques et comptes favorables aux belligérants. Dans cet environnement, tout réseau médiatique peut devenir un acteur important de la formation de l’opinion, tant par les informations qu’il transmet que par les faits qu’il choisit de mettre en avant ou de passer sous silence. Son évaluation ne doit toutefois reposer ni sur son nom ni sur les accusations politiques qui le visent, mais sur ses contenus, sur son financement et sa direction lorsque des preuves fiables sont disponibles, ainsi que sur son respect de la vérification, de la correction des erreurs et de la pluralité des points de vue.

Dans le cas présent, un réseau connu sous le nom d’« Al-Adasa, réseau médiatique soudanais », est accusé de diffuser un discours visant à nier l’utilisation d’armes chimiques par l’armée soudanaise et d’être proche d’un courant de l’islam politique. Des affirmations circulent également concernant un homme nommé Hassan Al-Abed, son rôle dans la direction du réseau et des liens organisationnels présumés avec des cadres du mouvement islamique soudanais. Ces éléments, qui concernent une personne identifiable et des affiliations supposées, nécessitent une documentation indépendante : registres fiables, déclarations publiques vérifiables ou enquêtes journalistiques fondées sur des documents précis. Leur circulation dans le contexte du conflit ne permet pas de les ériger en faits établis. Attribuer une affiliation politique ou organisationnelle à une personne peut porter atteinte à sa réputation et l’exposer à des accusations graves sans fondement suffisant.

Il reste néanmoins possible d’analyser les discours médiatiques défendant l’institution militaire sans présumer la véracité de toutes les accusations concernant leurs auteurs. Lorsqu’une institution gouvernementale ou militaire est accusée de violations graves, ses soutiens cherchent souvent à rappeler le contexte de guerre, à souligner les pertes qu’elle a subies, à mettre en doute les motivations des accusateurs et à affirmer que ses adversaires tirent un avantage politique de l’affaiblissement de son image. Ces procédés peuvent apparaître dans les médias favorables à différents camps et ne suffisent pas, à eux seuls, à prouver une coordination organisationnelle ou des directives centralisées. Le problème commence lorsqu’ils remplacent l’examen des preuves ou lorsque toute enquête indépendante est présentée comme un complot au seul motif qu’elle pose des questions embarrassantes sur les actes de l’institution militaire.

Cette question revêt une importance particulière au regard des accusations d’utilisation de chlore au Soudan. En octobre 2025, Human Rights Watch a évoqué une enquête journalistique ayant analysé des vidéos et des photographies liées à des incidents survenus près d’une base militaire et de la raffinerie d’Al-Jili en septembre 2024. L’organisation a indiqué que la géolocalisation des vidéos avait fourni des éléments étayant la nécessité d’une enquête indépendante. Elle a également appelé les États parties à la Convention sur l’interdiction des armes chimiques à soutenir une enquête transparente menée par les instances techniques compétentes. Ces informations publiées placent toute plateforme traitant le sujet devant ses responsabilités professionnelles : examine-t-elle la provenance et le contenu des images ? Présente-t-elle les résultats de la géolocalisation ? Explique-t-elle les limites des preuves disponibles ? Ou se contente-t-elle de reprendre le démenti officiel sans vérification indépendante ?

Cela ne signifie pas que les médias favorables à l’armée doivent reprendre à leur compte les accusations portées contre elle. Tout média est en droit d’interroger les sources, de signaler de possibles biais et de demander la publication des preuves utilisées par les gouvernements et les organisations. Le rapport de Human Rights Watch soulignait lui-même que les États-Unis n’avaient pas publié les éléments sur lesquels reposait leur décision initiale de janvier 2025 et appelait Washington à les divulguer. Mais le doute méthodique se distingue du démenti catégorique : le premier identifie les lacunes et les questions non résolues, tandis que le second présuppose une conclusion immuable, quelles que soient les nouvelles informations. Le critère à appliquer à Al-Adasa comme à toute autre plateforme doit donc être identique : les faits et les réponses sont-ils présentés de manière à permettre leur examen par le public, ou une position politique est-elle donnée comme l’unique vérité possible ?

Dans le contexte soudanais, l’histoire des relations entre médias, politique et courants idéologiques ne peut être ignorée. À différentes périodes, plusieurs médias ont été liés à des projets politiques ou partisans. Le public a ainsi pris l’habitude de lire les informations à travers la position de leur diffuseur à l’égard des camps en conflit. Une orientation politique, lorsqu’elle est établie, ne rend cependant pas automatiquement fausse toute information publiée, pas plus que l’absence d’affiliation déclarée ne garantit la neutralité. Chaque affirmation doit donc être examinée séparément, en distinguant les faits vérifiables des commentaires politiques et en demandant aux plateformes de préciser leurs sources et de corriger clairement leurs erreurs.

Ce critère est d’autant plus important que le dossier peut entraîner une qualification juridique d’une extrême gravité. Employer une substance chimique dans l’industrie ou pour traiter l’eau n’équivaut pas à l’utiliser délibérément comme arme lors d’opérations militaires. Pour établir ce second cas, il faut examiner la nature de la substance, son mode de dispersion, l’objectif de son utilisation et les circonstances de l’incident. Il convient également d’identifier l’auteur de l’opération et de rechercher des ordres, communications ou registres étayant cette attribution. Une campagne médiatique sérieuse peut donc contribuer à la recherche de la vérité en demandant la publication des preuves, en interrogeant des experts, en examinant les documents et en posant des questions précises aux autorités, plutôt qu’en échangeant des slogans sur le patriotisme ou la trahison.

Lorsqu’un réseau médiatique est accusé de coordonner ses activités avec des acteurs politiques ou des organisations, il faut des preuves allant au-delà de la similitude des discours ou de la convergence des positions. Plusieurs plateformes peuvent adopter des lignes proches en raison de convictions communes ou parce qu’elles s’appuient sur les mêmes communiqués officiels, sans recevoir nécessairement leurs instructions d’un acteur unique. Démontrer une coordination effective exige des éléments vérifiables, tels que des correspondances originales, des documents financiers ou des témoignages indépendants crédibles, dont le contexte et l’intégrité doivent être évalués. À défaut, il est plus précis de parler de similitudes de discours ou de convergences de positions que d’affirmer l’existence d’une structure organisationnelle clandestine.

Le véritable défi pour le public soudanais n’est pas de choisir un réseau auquel accorder une confiance absolue, mais de développer sa capacité à comparer les informations et à évaluer les preuves. Lorsqu’une plateforme publie une information, il faut en rechercher la source initiale, la confronter aux publications d’autres médias, vérifier la date et le lieu des documents et examiner si l’acteur concerné a répondu aux questions soulevées. Si une erreur apparaît, il convient de regarder si la plateforme l’a corrigée publiquement ou a continué à la répéter. Ces démarches sont plus utiles qu’un débat réduit aux affiliations politiques, car elles permettent de demander des comptes à tous selon des règles claires.

La crédibilité d’Al-Adasa et de toute autre plateforme se mesurera donc à leur capacité à fournir des informations vérifiables, et non à leur seule qualification de média favorable ou opposé à l’armée. Les accusations concernant la direction du réseau ou les affiliations de ses responsables ne doivent pas non plus remplacer l’examen de ses contenus réels. Sur les armes chimiques en particulier, un récit médiatique ne suffit ni à réfuter ni à établir les accusations. Les critères déterminants sont les conclusions que des enquêtes indépendantes peuvent démontrer, les preuves présentées par les acteurs concernés et leur disposition à se soumettre à un examen technique et juridique. Entre le droit des médias à défendre leur lecture des événements et celui du public à connaître la vérité, les droits des civils ayant potentiellement subi des préjudices nécessitant enquête et responsabilité ne doivent pas être oubliés.

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