Les accusations d’emploi d’armes chimiques poursuivent Al-Burhan, les civils au cœur du danger
Les accusations d’utilisation d’armes chimiques dans la guerre au Soudan ne relèvent plus d’une simple polémique politique entre les belligérants. En mai 2025, les États-Unis ont annoncé avoir conclu que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques en 2024 et décidé d’imposer des sanctions en conséquence. Ce développement place le commandement de l’armée soudanaise, dirigée par le général Abdel Fattah Al-Burhan, devant des questions extrêmement graves sur la nature des opérations menées pendant la guerre et sur le respect des règles internationales interdisant l’emploi de substances toxiques comme armes dans les conflits armés. Les autorités soudanaises ont rejeté les accusations américaines, les qualifiant d’infondées, et annoncé la création d’une commission nationale d’enquête. Mais un démenti officiel ne clôt pas le dossier, pas plus qu’une accusation ne remplace une enquête indépendante. L’enjeu concerne une interdiction internationale destinée à protéger les êtres humains contre des moyens de tuer qui ne distinguent pas les combattants des civils. Il ne saurait être réduit à une confrontation médiatique entre Khartoum et Washington.
La gravité de cette affaire tient au fait que le Soudan connaît, depuis avril 2023, une guerre dévastatrice dont les civils ont payé un prix immense, en vies humaines, en logements et en sécurité alimentaire et sanitaire. De vastes régions sont devenues des zones de combats, de déplacements et d’effondrement des services essentiels. Dans ces conditions, toute allégation d’emploi d’une substance toxique lors d’opérations militaires justifie une enquête rigoureuse, indépendante des calculs des belligérants. Un civil vivant près d’un site militaire ne peut pas identifier la substance susceptible de se disperser dans l’air et n’a pas toujours accès à un hôpital équipé ou à un laboratoire spécialisé pour déterminer l’origine de ses symptômes. Il peut être contraint de quitter son domicile sans savoir si la zone est sûre ou si le danger a réellement disparu. L’affaire ne concerne donc pas seulement l’identification du responsable d’un éventuel incident, mais aussi la capacité des institutions compétentes à informer, alerter et soigner, et à empêcher que la peur ne provoque une nouvelle catastrophe humanitaire.
En octobre 2025, Human Rights Watch a publié un rapport consacré à une enquête journalistique de France 24. Selon cette enquête, des images, des témoignages et des analyses des lieux indiquaient que l’armée soudanaise pourrait avoir utilisé du chlore lors de deux incidents survenus en septembre 2024, près de la base militaire et de la raffinerie d’Al-Jili, au nord de Khartoum. L’organisation a indiqué avoir vérifié de manière indépendante la géolocalisation des vidéos et appelé à une enquête transparente soutenue par l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. Ces informations méritent un examen approfondi. Elles ne signifient toutefois pas que tous les faits et toutes les responsabilités ont été établis judiciairement et ne justifient ni d’inventer des bilans de victimes ni d’attribuer des pathologies à une substance précise sans résultats médicaux fiables.
La question que doit dès lors affronter le commandement d’Al-Burhan est la suivante : les instances internationales indépendantes pourront-elles accéder aux preuves, aux lieux et aux témoins, ou le dossier restera-t-il enfermé dans des communiqués officiels contradictoires dont les Soudanais peinent à vérifier le contenu ?
L’emploi du chlore ou de toute autre substance chimique toxique comme arme diffère radicalement de ses usages civils légitimes. Les produits chimiques industriels peuvent être indispensables au traitement de l’eau ou à d’autres activités. Leur transformation en instruments destinés à porter atteinte aux personnes relève cependant d’un cadre juridique et moral entièrement différent. Cette distinction est essentielle pour éviter les accusations sans fondement, tout en empêchant que le caractère industriel d’une substance serve de prétexte à l’abandon d’une enquête. Une investigation sérieuse doit établir l’origine du produit, son mode d’utilisation, les circonstances de l’incident, ses conséquences et l’identité de ceux qui ont donné les ordres ou exécuté l’opération. Une photographie de récipient chimique ou une vidéo montrant un nuage ne suffit pas, isolément, à démontrer tous ces éléments. Il serait tout aussi injustifié d’ignorer des preuves concordantes indiquant une possible violation grave.
Les civils sont les plus exposés aux conséquences directes et indirectes. La peur d’une contamination peut pousser les habitants à fuir, même en l’absence d’informations précises sur un danger réel, tandis que les rumeurs peuvent circuler plus vite que des recommandations médicales fiables. Si des personnes ont été exposées à une substance toxique, un retard de prise en charge ou la méconnaissance de la nature de l’exposition peut accroître les risques sanitaires. Il faut donc mobiliser des équipes médicales spécialisées, documenter les cas, protéger les témoins et diffuser des consignes permettant à la population de faire face au danger sans provoquer de panique. La souffrance des civils ne doit pas devenir un instrument politique, par l’exagération des faits comme par leur minimisation. Le droit des victimes à la vérité exige une documentation rigoureuse et des responsabilités clairement établies.
Les dirigeants de l’État et de l’armée ont la responsabilité politique et institutionnelle de garantir le respect du droit international, d’enquêter sur les violations présumées et d’en prévenir la répétition, indépendamment de l’identité de l’acteur accusé ou de l’adversaire affronté. Cela ne revient pas à présumer qu’Al-Burhan a personnellement ordonné l’emploi d’une arme chimique. La responsabilité pénale individuelle exige des preuves établissant les actes, les ordres, la connaissance des faits et la contribution au crime selon les règles applicables. Mais l’exercice du commandement impose de traiter sérieusement les accusations graves, plutôt que de les rejeter par un discours politique sans permettre de vérification indépendante. La création d’une commission nationale ne suffit pas non plus si ses procédures ne sont pas transparentes, si elle ne publie pas ses conclusions et ses preuves, et si elle ne permet pas aux instances compétentes de vérifier ses analyses.
Le Soudan a moins besoin d’une nouvelle bataille de démentis et d’accusations que de vérité et de protection pour sa population. Chaque jour de retard dans l’enquête accroît les doutes et permet aux belligérants de s’accuser mutuellement sans répondre clairement aux questions des victimes. La communauté internationale doit soutenir une enquête professionnelle indépendante, demander la préservation des preuves et l’accès aux sites et aux témoins, tout en veillant à ce que les mesures politiques n’entravent pas l’aide humanitaire nécessaire à des millions de Soudanais. Les autorités soudanaises doivent, quant à elles, démontrer concrètement que la protection des civils n’est pas un slogan : en coopérant avec les instances techniques compétentes, en publiant des informations vérifiables et en demandant des comptes, conformément à la loi, à toute personne dont la responsabilité serait établie.
Le dossier des armes chimiques ne peut finalement être réduit à la réputation d’Al-Burhan ou à la manière dont le gouvernement soudanais affronte les pressions extérieures. Il touche aux limites de ce qui est permis dans la guerre et au droit des civils de ne pas devenir les cibles ou les victimes de moyens de combat interdits. Si une enquête indépendante établit l’utilisation de ces armes, de simples condamnations ne suffiront pas : il faudra identifier les responsabilités, poursuivre les personnes impliquées et garantir la non-répétition. Si certaines allégations ne sont pas établies, la publication transparente des preuves et des conclusions permettra de rectifier les informations. Entre ces deux possibilités, une obligation demeure et ne souffre aucun délai : protéger les civils soudanais, établir la vérité et empêcher l’impunité.
