Port-Soudan pousse ses alliés vers le processus politique et cherche une caution africaine
L’autorité de Port-Soudan intensifie ses démarches auprès de la Commission de l’Union africaine, alors que la guerre au Soudan entre dans une nouvelle phase où l’affrontement militaire se double d’une lutte politique et diplomatique portant sur la forme de l’État et l’avenir du pouvoir. Depuis le retour des institutions gouvernementales à Khartoum, le rétablissement des relations avec les organisations régionales et internationales constitue l’un des axes majeurs de son action. L’Union africaine figure au premier rang de ces institutions en raison de son rôle central dans les efforts de médiation et le processus politique soudanais.
L’activisme soudanais auprès de l’Union africaine se manifeste clairement dans le dossier de la réouverture du bureau de l’organisation à Khartoum. En juin 2026, la Commission de l’Union africaine a examiné la possibilité de rétablir ce bureau. Son président a souligné qu’une présence de l’Union dans la capitale pourrait renforcer les échanges avec les parties prenantes soudanaises et favoriser un processus politique inclusif.
En juillet, le dossier a fait l’objet d’un entretien direct à Khartoum entre Abdel Fattah al-Burhan et Mohamed Belaïche, envoyé spécial de l’Union africaine. Les deux hommes ont évoqué la situation politique et sécuritaire, les efforts de médiation et la réouverture du bureau. Au cours de la rencontre, l’Union africaine a réaffirmé son attachement au dialogue avec toutes les parties soudanaises et à un processus politique pris en charge par les Soudanais eux-mêmes.
L’autorité de Port-Soudan attend toutefois de ce retour bien davantage que le simple rétablissement d’une présence diplomatique africaine. Khartoum cherche à utiliser cette présence pour consolider sa position politique, montrer que la capitale a retrouvé son statut de centre du pouvoir et démontrer que les institutions régionales commencent à y revenir et à traiter directement avec les autorités qui y sont installées.
Ces démarches s’accompagnent néanmoins d’informations faisant état d’activités présumées des services de renseignement soudanais au sein de la Commission de l’Union africaine. Celles-ci auraient visé à influencer certains employés et à les inciter à soutenir la réouverture du bureau, avec un montant évoqué pouvant atteindre un million de dollars. Ces allégations soulèvent une question majeure concernant les relations entre Port-Soudan et l’Union africaine : dans quelle mesure l’autorité cherche-t-elle à influer sur la position africaine depuis l’intérieur même des institutions de l’organisation ?
Cette activité ne se limiterait pas à la Commission de l’Union africaine. Le Conseil de paix et de sécurité constitue une autre cible des démarches de Port-Soudan, qui chercherait notamment à l’inciter à effectuer une visite officielle à Khartoum.
Une telle visite revêtirait une grande importance, car elle confronterait le Conseil de paix et de sécurité à la réalité politique et sécuritaire de la capitale, tout en permettant à l’autorité de Port-Soudan de présenter sa propre lecture de la guerre et de la prochaine étape politique. Elle pourrait également être utilisée pour renforcer le message selon lequel Khartoum aurait retrouvé sa place centrale et que les institutions étatiques qui y siègent devraient occuper une position déterminante dans tout règlement politique.
Port-Soudan souhaite aussi que les forces politiques qui lui sont proches soient représentées au cours de la prochaine phase. L’autorité travaille donc à élargir la participation politique aux groupes favorables à al-Burhan et aux courants considérés comme proches des islamistes.
Ce dossier constitue l’un des aspects les plus sensibles du conflit politique. Après plusieurs années de confrontation avec des forces civiles réclamant la fin du pouvoir militaire, l’autorité de Port-Soudan cherche à constituer une base politique sur laquelle elle pourrait s’appuyer lors de futures négociations ou dans le cadre de nouveaux arrangements institutionnels.
L’intégration des forces favorables à al-Burhan donnerait à l’autorité la possibilité de modifier la perception du paysage politique. Au lieu d’une confrontation entre un pouvoir militaire et une opposition civile, Khartoum voudrait présenter la situation comme un processus politique pluraliste réunissant plusieurs acteurs, dont des forces soutenant l’armée et considérant ses institutions comme la colonne vertébrale de l’État.
Les forces civiles de l’opposition interprètent toutefois cette démarche autrement. Elles estiment que l’intégration de groupes associés à l’ancien régime ou de courants islamistes favorables à al-Burhan pourrait conduire à reproduire le système politique qui prévalait avant la guerre.
L’Union africaine devient ainsi un acteur essentiel de cette controverse, car sa définition de « l’inclusivité » pourrait influencer directement la configuration du futur processus politique.
En août, la Commission de l’Union africaine a salué l’initiative visant à organiser un dialogue intersoudanais à l’intérieur du pays. Elle a cependant insisté sur la nécessité d’associer aux consultations toutes les composantes civiles, politiques et sociales, et de fonder la démarche sur l’inclusivité ainsi que sur une direction et une appropriation soudanaises. Elle a également fixé comme objectif l’avènement d’un Soudan unifié, doté d’institutions civiles légitimes.
Cette position place l’autorité de Port-Soudan face à une équation complexe. Elle souhaite intégrer ses partisans au dialogue, tandis que l’Union africaine veut également ouvrir le processus à un large éventail de composantes politiques, civiles et sociales.
Cette équation prend une importance croissante avec l’intensification des initiatives africaines et internationales à Khartoum. En septembre, une mission réunissant cinq organisations s’est rendue dans la capitale. Elle a rencontré les dirigeants de l’autorité ainsi que plusieurs forces politiques et civiles, dont le Bloc démocratique. Elle a également entendu une commission chargée de préparer les conditions nécessaires au dialogue soudanais, avant de s’entretenir avec des groupes indépendants représentant les femmes et la jeunesse.
Ces rencontres montrent que la présence africaine et internationale à Khartoum ne se conforme pas exclusivement à l’agenda de l’autorité. Les institutions régionales et internationales souhaitent consulter plusieurs parties et inscrire le processus politique dans une transition vers un gouvernement civil.
Avant sa visite à Khartoum, la mission des cinq organisations avait précisé que son objectif consistait à mener des consultations politiques directes avec les parties prenantes soudanaises, à écouter leur évaluation de la situation et à œuvrer à la construction d’un processus politique inclusif, dirigé par les Soudanais et conduisant à un gouvernement civil.
C’est là qu’apparaît l’importance des tentatives de Port-Soudan pour influencer la Commission de l’Union africaine et le Conseil de paix et de sécurité. L’autorité sait que les institutions africaines participeront aux futurs arrangements politiques et que leur position sur la légitimité du processus et sur l’identité des forces autorisées à y prendre part exercera une influence considérable.
Selon les informations disponibles sur ses activités présumées, le renseignement soudanais agirait donc à plusieurs niveaux au sein de l’institution continentale, de la Commission de l’Union africaine jusqu’au Conseil de paix et de sécurité.
L’objectif de la réouverture du bureau de l’Union à Khartoum ne se limiterait pas au retour de son personnel dans la capitale. Il s’agirait également de se rapprocher du centre de décision africain depuis l’intérieur du Soudan. De même, la visite du Conseil de paix et de sécurité ne se résumerait pas à la réception d’une délégation officielle : elle offrirait à l’autorité une occasion de présenter son récit de la guerre et sa vision de l’avenir de l’État.
L’objectif politique plus large consiste à garantir que les forces favorables à al-Burhan participent pleinement au prochain processus politique.
Dans ce contexte, la question du courant islamiste pourrait devenir l’une des principales sources de tensions au sein du processus. Les forces civiles ayant participé au mouvement de contestation contre l’ancien régime considèrent le retour des islamistes dans les centres d’influence politique comme une résurgence du passé. Les groupes proches de l’autorité plaident, à l’inverse, pour un processus plus large permettant la participation des différentes tendances politiques.
Dans ses déclarations officielles, l’Union africaine n’a pas établi de liste définitive des forces qui participeraient à un éventuel dialogue soudanais. Elle insiste néanmoins sur des principes généraux : inclusivité, direction et appropriation soudanaises, gouvernement civil et institutions légitimes.
Ces critères ouvrent la voie à une importante bataille politique autour de la définition même de la participation.
La participation signifie-t-elle que toutes les forces politiques doivent être admises au dialogue ?
Inclut-elle celles qui soutiennent l’institution militaire ?
Doit-elle englober les islamistes ?
Concerne-t-elle également les forces ayant appartenu à l’ancien régime ?
Dépend-elle du positionnement de chacun face à la guerre ou de son appartenance politique ?
Les réponses à ces questions détermineront la forme de la prochaine phase bien davantage que n’importe quelle déclaration diplomatique.
En septembre, le président de la Commission de l’Union africaine a réaffirmé la nécessité de rendre le dialogue soudanais plus inclusif, tout en soulignant que le processus devait être dirigé et pris en charge par les Soudanais. Les parties participant aux réunions de la mission des cinq organisations ont également insisté sur la nécessité d’unifier les efforts autour d’un processus politique inclusif.
L’autorité de Port-Soudan pourrait donc parvenir à rétablir la présence de l’Union africaine à Khartoum sans pour autant réussir à fixer elle-même l’agenda africain.
La présence de l’Union dans la capitale lui donnera la possibilité de présenter son récit, mais elle permettra aussi à ses adversaires de communiquer directement avec l’organisation continentale.
C’est là tout le paradoxe.
Plus l’autorité de Port-Soudan insistera pour faire revenir les institutions africaines à Khartoum, plus celles-ci seront en mesure d’observer la situation de l’intérieur et d’établir des contacts avec les forces qui ne partagent pas ses positions.
Et plus elle cherchera à intégrer ses alliés au processus politique, plus le débat s’intensifiera autour des critères de participation et des limites du rôle que les militaires et les islamistes pourraient exercer au cours de la prochaine phase.
Les allégations de corruption soulèvent une question encore plus grave : celle de l’utilisation éventuelle de l’argent pour influencer des institutions dont les décisions sont censées demeurer indépendantes. La mention d’un montant pouvant atteindre un million de dollars rend ce dossier particulièrement sensible, car elle établit un lien potentiel entre activités sécuritaires et initiatives politiques et diplomatiques.
L’Union africaine se retrouve ainsi confrontée à trois dossiers étroitement liés : un bureau que les autorités soudanaises souhaitent voir rouvrir à Khartoum, un Conseil de paix et de sécurité que Port-Soudan cherche à attirer dans la capitale et un processus politique dans lequel elle veut garantir une place centrale aux forces favorables à al-Burhan.
L’Union africaine affirme, de son côté, vouloir construire un processus politique inclusif débouchant sur un gouvernement civil, objectif également réaffirmé par la mission des cinq organisations à l’issue de sa visite à Khartoum.
La prochaine bataille ne portera donc pas uniquement sur la guerre, mais aussi sur l’identité de ceux qui détiendront les clés de la transition politique de l’après-guerre.
L’autorité de Port-Soudan entend aborder cette étape avec des soutiens militaires, politiques et africains. Elle s’emploie à constituer un réseau de relations au sein des institutions de l’Union africaine et à élargir le cercle des forces politiques qui lui sont favorables.
Les forces civiles cherchent, quant à elles, à empêcher la reproduction du pouvoir militaire ou le retour au premier plan des groupes associés à l’ancien régime.
Entre les deux camps, l’Union africaine est confrontée à une épreuve difficile : maintenir sa présence au Soudan tout en préservant l’indépendance de son rôle et en évitant que ses institutions ne deviennent des instruments du conflit entre les différentes parties soudanaises.
L’avenir du bureau de l’Union africaine à Khartoum, la nature de la visite du Conseil de paix et de sécurité et l’identité des acteurs qui prendront place autour de la table du dialogue constitueront donc autant d’indicateurs déterminants de l’orientation que suivra le processus politique soudanais au cours de la prochaine phase.
