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Enquêtes du The New York Times et du The Washington Post : le chlore bouleverse les règles de la guerre au Soudan 


Le dossier des armes chimiques au Soudan ne se résume plus à des accusations mutuelles sur fond de guerre dans le pays. De nouvelles preuves ont en effet entraîné une intensification des appels en faveur d’une enquête technique et indépendante sur les faits, ainsi que d’une identification des parties responsables du développement, du stockage ou de l’utilisation de ces armes.

Ces développements interviennent après la publication par les journaux américains The New York Times et The Washington Post d’enquêtes fondées sur des dizaines de documents, de photographies, de vidéos et de messages, qui, selon eux, révèlent les détails d’un programme visant à développer, produire et tester des munitions à base de chlore au Soudan en 2024.

D’après les éléments publiés, le programme s’est étendu sur environ six mois, tandis que d’autres documents font état du stockage d’environ 300 munitions en octobre 2024, au milieu d’échanges et de messages liés à des officiers de l’armée soudanaise.

Des demandes soudanaises pour placer le dossier sous surveillance internationale

Les nouvelles preuves ont replacé le dossier des armes chimiques au centre des initiatives de la société civile et des organisations de défense des droits humains soudanaises, qui demandent de dépasser le stade des accusations pour parvenir à une enquête technique capable d’établir les faits et les responsabilités.

Le gouvernement de la paix affilié à l’alliance « Ta’assis » a appelé à une position internationale ferme face aux accusations concernant l’utilisation d’armes chimiques par l’armée soudanaise.

Khaled Denaa, ministre de l’Information et porte-parole du gouvernement de « Ta’assis », a déclaré que l’affaire avait dépassé les limites du conflit politique, notamment après l’apparition de documents faisant état d’un programme secret visant à développer, produire et utiliser des substances chimiques pendant la guerre.

De son côté, le ministre de la Santé du gouvernement, Alaaeddine Naqd, a déclaré que les autorités détenaient des registres, des rapports et des signalements médicaux liés à des incidents soupçonnés d’être associés à l’utilisation de substances chimiques, précisant que des informations avaient été communiquées à l’Organisation mondiale de la santé, au Comité international de la Croix-Rouge et à l’UNICEF.

Il a confirmé que le gouvernement était prêt à transmettre les documents dont il dispose à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, demandant l’envoi d’équipes techniques au Soudan afin de vérifier sur le terrain les sites, les faits et les substances faisant l’objet des accusations.

L’alliance « Ta’assis » estime qu’une enquête internationale indépendante constitue le moyen de passer de récits contradictoires à des conclusions vérifiables, puis d’identifier les responsables et de transmettre le dossier aux autorités compétentes.

« Somoud » frappe aux portes de La Haye

L’alliance « Somoud » n’est pas restée à l’écart de cette démarche. En novembre 2025, elle avait déjà demandé à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques d’enquêter sur les rapports faisant état de l’utilisation d’armes chimiques au Soudan.

Avec l’apparition de nouvelles informations, l’alliance a renouvelé son appel à une enquête technique indépendante et transparente, soulignant la nécessité de permettre aux experts internationaux d’accéder aux sites, aux documents et aux témoins.

Le porte-parole de l’alliance, le Dr Bakri al-Jak, a révélé qu’une délégation de « Somoud » s’était rendue à La Haye et avait rencontré le directeur exécutif de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, dans le but d’inciter l’organisation à faire avancer le dossier.

Al-Jak a confirmé que l’alliance entendait continuer à porter l’affaire devant les institutions internationales et judiciaires, estimant que la gravité du dossier ne concernait pas seulement ce qui s’était produit pendant la guerre, mais également le risque que les armes chimiques continuent de menacer les civils et l’environnement.

Il a indiqué que l’ouverture d’une enquête complète au sein de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques nécessitait l’initiative d’un État partie à la Convention, soulignant que les États-Unis pourraient jouer ce rôle en raison de leur appartenance au Conseil exécutif de l’organisation.

Des accusations visant les plus hauts responsables

Dans une position plus ferme, Khaled Omar Youssef, dirigeant de « Somoud » et vice-président du Parti du Congrès soudanais, a appelé à l’ouverture immédiate d’une enquête et à ce que les responsables rendent des comptes, ainsi qu’à l’extension de l’embargo sur les armes à l’ensemble du Soudan.

Youssef a accusé les autorités d’Abdel Fattah al-Burhan d’avoir transformé des substances initialement utilisées pour lutter contre les maladies et purifier l’eau en instruments meurtriers, estimant que les informations publiées ne faisaient pas état d’actes individuels et limités, mais d’un programme impliquant les plus hauts niveaux du commandement.

Il a déclaré que les informations publiées par The New York Times et The Washington Post plaçaient al-Burhan au cœur de la chaîne des responsabilités et indiquaient qu’il avait connaissance des efforts visant à développer et utiliser des armes chimiques pendant la guerre.

Selon Youssef, la révélation de ces faits devrait conduire la communauté internationale à revoir son approche de la guerre au Soudan et à ne pas ignorer les accusations relatives aux armes interdites.

Le Darfour réclame une mission internationale

De son côté, l’Initiative du Darfour pour la justice et la paix a demandé l’ouverture d’une enquête internationale urgente sur ce qu’elle a décrit comme le développement et l’utilisation d’armes chimiques par l’armée soudanaise pendant la guerre.

L’initiative a appelé à l’envoi d’une mission internationale chargée de vérifier les faits sur le terrain et d’intégrer le dossier des armes chimiques aux enquêtes consacrées aux violations commises au Soudan.

Elle a souligné que l’utilisation avérée de ces armes constituerait une grave violation du droit international et de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques, appelant à ce que toute personne reconnue responsable d’avoir donné des ordres, planifié ou exécuté ces opérations rende des comptes.

Elle a également demandé au Conseil de sécurité et à la Cour pénale internationale d’intégrer les armes chimiques et les substances toxiques aux dossiers faisant l’objet d’enquêtes, tout en renforçant la surveillance des substances à double usage afin d’empêcher leur détournement à des fins militaires interdites.

Elle a demandé à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques d’envoyer une équipe spécialisée afin de recueillir des échantillons environnementaux et médicaux ainsi que les éléments de preuve nécessaires pour déterminer la nature des substances utilisées et les lieux où elles se trouvent.

Elle a parallèlement appelé à garantir l’accès des équipes médicales et humanitaires aux zones soupçonnées d’avoir été exposées à des substances toxiques, ainsi qu’à protéger les témoins et les victimes et à préserver les preuves contre toute manipulation ou destruction.

Un ancien expert : des preuves préoccupantes, mais qui nécessitent une vérification

Soulignant l’importance croissante du dossier, Gareth Williams, ancien responsable de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques et chercheur principal au Royal United Services Institute, a déclaré que les nouvelles preuves suscitaient de graves inquiétudes.

Il a toutefois précisé que les éléments visuels, pris isolément, ne suffisaient pas à établir de manière concluante le stockage de munitions au chlore, même s’ils étaient largement compatibles avec l’existence d’un programme d’armes chimiques.

Ce constat place l’enquête technique indépendante au cœur du dossier, d’autant que l’établissement de la nature des substances et des munitions ainsi que de leurs modalités d’utilisation nécessite une expertise de terrain, des preuves matérielles, des témoignages et des analyses spécialisées.

« Emergency Lawyers » : nous avons besoin d’une enquête, pas de nouveaux rapports

Dans le même contexte, le groupe « Emergency Lawyers » a demandé une enquête internationale, technique, indépendante et urgente sur les rapports concernant l’utilisation de gaz chloré, notamment aux abords de la raffinerie d’Al-Jili, au nord de Khartoum, en septembre 2024.

Le groupe a déclaré que les rapports publiés comprenaient des photographies, des vidéos, des données issues de sources ouvertes, des témoignages et des analyses d’experts, dont certaines concluaient que les scènes et les traces observées étaient compatibles avec le largage aérien de conteneurs contenant du chlore.

Le groupe estime que l’accumulation de ces éléments, conjuguée à l’évaluation américaine antérieure concernant l’utilisation d’armes chimiques au Soudan en 2024, rend urgente l’ouverture d’une enquête indépendante.

Il a demandé que les experts puissent accéder en toute sécurité aux sites, examiner les restes des conteneurs, les munitions, les aéronefs et les moyens de lancement, ainsi qu’interroger les victimes et les témoins.

Il a également appelé l’armée soudanaise à fournir les registres relatifs à l’importation, à la détention, au stockage, au transport et à l’utilisation du chlore et des substances chimiques, ainsi que les données relatives aux opérations aériennes menées sur les sites faisant l’objet de l’enquête.

Il a insisté sur la nécessité de protéger les preuves matérielles et numériques ainsi que les documents, et de fournir des soins médicaux et un suivi médical à long terme aux personnes soupçonnées d’avoir été exposées au chlore ou à des substances toxiques.

Il a souligné que le chlore est une substance légitime lorsqu’il est utilisé à des fins industrielles ou pour purifier l’eau, mais que son utilisation dans l’intention de tuer, de provoquer des blessures ou d’incapacité des personnes peut en faire une arme chimique interdite au regard du droit international.

Washington : des sanctions antérieures aux nouvelles preuves

Les États-Unis n’ont pas attendu les dernières enquêtes pour adopter une position officielle sur le dossier.

En mai 2025, Washington a imposé des sanctions au gouvernement soudanais après avoir conclu que l’armée soudanaise avait utilisé des armes chimiques en 2024.

Puis, en juin 2026, les États-Unis ont annoncé un nouveau train de sanctions en vertu de la législation américaine relative aux armes chimiques et biologiques, affirmant que le Soudan demeurait en situation de non-respect de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques.

Les États-Unis ont demandé au Soudan de fournir une déclaration complète et exacte concernant son programme chimique et d’autoriser le secrétariat technique de l’organisation à accéder aux sites sans entrave.

Washington a également souligné que la commission technique nationale créée par le Soudan ne pouvait se substituer à une vérification internationale indépendante.

« Human Rights Watch » propose l’« inspection par mise en demeure »

En octobre 2025, Human Rights Watch avait appelé les États parties à la Convention sur l’interdiction des armes chimiques à soutenir une enquête menée par le secrétariat technique de l’organisation.

L’organisation avait notamment proposé de recourir au mécanisme d’« inspection par mise en demeure », l’un des mécanismes de vérification permettant à un État partie de demander une inspection sur place dans un autre État partie afin de clarifier des préoccupations concernant un éventuel non-respect de la Convention.

L’organisation a déclaré avoir vérifié de manière indépendante les lieux correspondant à des photographies et des vidéos liées à des incidents survenus autour de la base militaire d’Al-Jili et de la raffinerie d’Al-Jili, signalant la présence de conteneurs métalliques utilisés pour stocker du chlore et, sur certaines images, d’un nuage jaune-verdâtre.

Elle a également demandé à Washington de publier les preuves sur lesquelles il s’était appuyé pour imposer des sanctions à Abdel Fattah al-Burhan.

Des organisations de défense des droits humains poussent vers la Cour pénale internationale

Parallèlement, les appels des organisations de défense des droits humains à associer enquête technique et responsabilité judiciaire se sont multipliés.

En juillet 2026, l’Alliance internationale des droits humains a appelé à une enquête indépendante sur les allégations d’utilisation d’armes chimiques, avant de renouveler par la suite son appel en faveur d’une enquête urgente, impartiale et transparente.

En août, l’alliance a participé à un événement de la société civile à Genève qui s’est conclu par un appel à associer l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques à l’enquête, ainsi qu’à envisager le renvoi de la situation au Soudan devant la Cour pénale internationale et à ne pas accorder d’immunité aux personnes dont la responsabilité serait établie.

La Coalition soudanaise pour les droits humains s’était également mobilisée dès l’apparition des accusations et avait adressé des correspondances à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, à la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples et à la Cour pénale internationale.

La coalition a évoqué l’article 15 du Statut de Rome, qui permet au procureur de la Cour de recevoir des informations provenant de différentes sources, notamment des organisations de la société civile.

Les femmes attirent l’attention sur un autre coût de la guerre chimique

Dans un autre volet du dossier, l’organisation « Femmes du Soudan pour la paix » s’est concentrée sur les conséquences humanitaires potentielles à long terme de l’utilisation de substances chimiques.

En juillet 2026, l’organisation a demandé une enquête indépendante prenant en compte les effets de l’exposition aux substances chimiques sur les civils, avec une attention particulière accordée aux femmes et aux filles.

Elle a déclaré que les conséquences de l’exposition pourraient dépasser les dommages sanitaires directs et englober des répercussions sociales, économiques et sanitaires à long terme, ainsi que des effets sur les déplacements, les soins, l’accès aux services de santé et la santé reproductive.

Elle a appelé à garantir la participation des femmes aux processus de justice et de paix, ainsi qu’à assurer protection et soins médicaux aux survivants.

« Qimam » se dirige vers des actions en justice internationales

Dans une autre démarche d’escalade, les « Forces civiles unifiées » du Soudan, « Qimam », ont annoncé leur intention de porter le dossier des armes chimiques devant les institutions internationales.

Leur porte-parole, Othman Abdelrahman Suleiman, a déclaré que les forces civiles s’emploieraient à documenter les preuves, puis à internationaliser le dossier et à engager officiellement une action contre l’armée devant les tribunaux internationaux.

« Qimam » a demandé que les personnes dont la responsabilité dans la planification, l’exécution ou la dissimulation serait établie rendent des comptes, y compris celles occupant les plus hauts niveaux du commandement, et a appelé les Nations unies, le Conseil de sécurité, l’Union africaine, l’IGAD et la Cour pénale internationale à agir.

Elle a également demandé la création d’une commission internationale indépendante chargée d’enquêter sur les accusations relatives à l’utilisation d’armes chimiques dans le Nord-Kordofan.

Une démarche au sein de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques

Au-delà des initiatives civiles, le dossier avait déjà intégré la procédure officielle au sein de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques.

Lors de la 109e session du Conseil exécutif de l’organisation, en juillet 2025, la Mauritanie, le Tchad et le Bénin ont présenté des demandes de clarification au Soudan en vertu de l’article IX de la Convention, tandis que la Guinée-Bissau a soutenu les demandes du Tchad et de la Mauritanie.

Les demandes ont été transmises au Soudan, qui a ensuite fourni des explications conformément aux procédures établies.

Les réunions du Conseil ont donné lieu à des interventions de plusieurs États, dont les États-Unis, l’Arabie saoudite, le Brésil, le Japon, la France, la Chine, le Chili, l’Afrique du Sud et la Russie, signe que l’affaire a dépassé le cadre interne soudanais pour atteindre les institutions internationales chargées de la mise en œuvre de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques.

En juillet 2025, le Royaume-Uni avait également exprimé son inquiétude concernant l’évaluation américaine et exhorté le Soudan à mettre en œuvre son engagement à mener une enquête exhaustive sur les accusations.

Que faut-il pour ouvrir une enquête complète ?

Selon les mécanismes prévus par la Convention sur l’interdiction des armes chimiques, tout État partie peut demander une inspection sur place sur le territoire d’un autre État partie afin de clarifier des préoccupations concernant un éventuel non-respect de la Convention.

Si la demande satisfait aux exigences de la Convention, les procédures relatives à l’inspection sont engagées. Le Conseil exécutif dispose toutefois du pouvoir de bloquer la demande s’il la considère comme étant hors du champ d’application de la Convention, abusive ou vexatoire, conformément au mécanisme prévu.

La Convention prévoit également d’autres mécanismes permettant d’enquêter sur l’utilisation présumée d’armes chimiques. Ceux-ci peuvent permettre l’accès aux zones touchées, aux établissements de santé et aux camps de réfugiés, ainsi que la collecte d’échantillons chimiques, environnementaux et biologiques et l’audition des victimes, des témoins et du personnel médical.

Cependant, le passage du stade des rapports et des accusations à une enquête de terrain exhaustive reste lié à l’initiative d’un État partie au sein de l’organisation et au processus diplomatique qui en découle.

Les nouvelles preuves : un tournant

L’importance des développements récents tient à la nature des éléments publiés par The New York Times et The Washington Post.

Selon les deux journaux, ces éléments comprennent près de 150 documents, photographies, vidéos et messages vocaux, ainsi que des milliers de messages textuels, et fournissent des détails sur un programme chimique qui aurait duré près de six mois en 2024.

Les documents font état de la fabrication et des essais de munitions à base de chlore, ainsi que de plans, de photographies, de vidéos et de communications entre officiers. D’autres éléments indiquent qu’environ 300 munitions auraient été stockées en octobre de la même année.

The New York Times a également affirmé que des messages liés à al-Burhan indiquaient une supervision directe des efforts de développement d’armes chimiques ainsi que des tentatives visant à effacer les traces du programme après sa découverte par les États-Unis.

Alors que des experts ayant examiné ces éléments ont déclaré que les images indiquaient l’implication de l’armée dans le développement d’armes chimiques, la détermination définitive de la nature de ces substances, de leur mode d’utilisation et des parties qui en sont responsables reste tributaire d’une enquête technique indépendante capable d’examiner les preuves sur le terrain.

Ainsi, le dossier « chimique » soudanais entre dans une phase plus sensible : passer de rapports révélant de nouveaux éléments à une bataille internationale pour l’ouverture d’une enquête officielle, l’établissement des responsabilités et la mise en œuvre de mécanismes de reddition de comptes.

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