La rouille ternit la prestance de l’Abraham Lincoln : voici à quoi il ressemblait en Thaïlande
Lorsque le porte-avions américain « USS Abraham Lincoln » a accosté mercredi dernier dans le port de Pattaya, en Thaïlande, les images captées par les caméras étaient loin de correspondre à la représentation éclatante que la marine américaine a l’habitude de donner de ses bâtiments géants.
Au lieu de l’éclat métallique évoquant la puissance et la pleine capacité opérationnelle, le navire est apparu couvert de couches de rouille et d’algues marines, une image qui a suscité une vague d’interrogations sur les réseaux sociaux, selon le magazine National Interest.
Cependant, les spécialistes des affaires navales, notamment l’ancien capitaine Carl Schuster, qui a effectué trois périodes de service à bord de porte-avions de la même classe Nimitz, proposent une explication objective qui permet de relativiser largement ces impressions superficielles.
Le porte-avions avait passé 285 jours en mission maritime continue, ne faisant escale au port que pendant deux jours, ce qui signifie que sa coque avait été exposée presque en permanence aux facteurs de corrosion propres au milieu marin.
La rouille qui apparaît le long de la ligne de flottaison n’est pas un phénomène exceptionnel, explique Schuster, mais un phénomène prévisible pour tout navire passant plus de soixante jours en opérations maritimes ininterrompues.
La bataille perdue de Trump contre la rouille
Le paradoxe est que le président Trump, qui avait donné au printemps 2025 une directive directe au secrétaire à la Marine de l’époque, John Phelan, lui demandant de « réparer cette fichue rouille » qui recouvrait de nombreux bâtiments de la flotte, se retrouve aujourd’hui confronté à une réalité scientifique élémentaire : la rouille n’est pas un défaut que l’on peut « réparer » comme on réparerait un trou dans un mur. Il s’agit d’une réaction chimique naturelle, inévitable dans un environnement d’eau salée.
Cette simplification excessive du problème révèle un décalage entre le discours politique populiste et la nature des défis d’ingénierie auxquels est confrontée la marine la plus puissante du monde.
Comment la marine américaine traite-t-elle la corrosion ?
Le traitement de la rouille, expliquent les experts, est soumis à des protocoles précis qui dépendent de l’emplacement de la corrosion et de son degré de propagation. Durant les périodes de maintenance périodique planifiée, des équipes de sous-traitants et des ouvriers des chantiers navals restaurent des dizaines de milliers de pieds carrés de surfaces sur les coques des navires, les hangars aéronautiques et les pistes d’envol, en éliminant la rouille superficielle puis en appliquant des revêtements marins de haute qualité.
Cependant, le principal défi réside dans le fait que la rouille résultant du contact avec l’eau de mer sous la ligne de flottaison ne peut être traitée que lorsque le navire se trouve en cale sèche. La coque y est entièrement décapée, poncée puis repeinte.
Nettoyage d’urgence dans un port thaïlandais
Malgré cela, des ouvriers thaïlandais ont effectué, au cours des sept jours passés par le « Lincoln » au port, des opérations de nettoyage rapides visant les zones les plus touchées, notamment la proue du navire et les parties avant de la coque, qui sont soumises aux conditions de corrosion les plus sévères pendant la navigation.
Selon les estimations du capitaine Schuster, l’élimination complète de la rouille nécessiterait environ trente jours de travail continu, comprenant l’élimination de la rouille, l’application de deux couches d’apprêt anticorrosion, suivies de deux couches de peinture grise marine.
Il semble qu’une partie de ces opérations ait effectivement été réalisée avant que le navire ne quitte le port dimanche matin, puisqu’il est apparu dans un état nettement amélioré.
En réalité, le problème de la rouille ne se limite pas à l’« USS Abraham Lincoln » : il s’agit d’une difficulté mondiale qui touche la plupart des navires de guerre passant de longues périodes en mer. Le phénomène s’est aggravé durant la pandémie de Covid-19, lorsque les navires ont dû éviter les escales portuaires afin de préserver la sécurité de leurs équipages.
La gravité du problème de la corrosion a même conduit l’American Society of Naval Engineers à organiser, au début de cette année à San Diego, la conférence « Mega Rust », consacrée à l’examen des stratégies les plus récentes de lutte contre la corrosion, celle-ci étant considérée comme un facteur majeur dans la détermination du niveau de préparation opérationnelle des navires de guerre et de leur coût global d’exploitation.
Mais ce qui place le cas du « Lincoln » sous les projecteurs du monde entier, c’est la combinaison de plusieurs facteurs, notamment la durée exceptionnelle de son déploiement, qui en a fait un sujet d’actualité tout au long de l’été, ainsi que le rôle croissant des réseaux sociaux dans la diffusion de telles images — un rôle qui était auparavant absent en raison du contrôle exercé par la marine sur les photographies prises lors des arrivées dans les ports.
