Exclusif

Comment les pourparlers de Djeddah ont contribué à compliquer la situation au Soudan et à prolonger la guerre


Le rôle de l’Arabie saoudite dans la crise soudanaise ne s’est pas limité à une médiation traditionnelle visant à mettre fin aux violences. Il s’est transformé en un processus diplomatique complexe qui a contribué, involontairement à certains égards et plus directement à d’autres, à compliquer la scène politique soudanaise et à prolonger le conflit armé déclenché en avril 2023.

Aux côtés des États-Unis, l’Arabie saoudite s’est placée au premier plan des efforts de médiation à travers ce qui est devenu connu sous le nom de « pourparlers de Djeddah ». Ce processus a été conçu comme le principal cadre de négociation entre les parties belligérantes, à savoir l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide. Toutefois, la conception structurelle de ces négociations, leurs mécanismes et les messages implicites qu’elles ont adressés aux acteurs soudanais ont contribué à créer une nouvelle dynamique qui a entravé la conclusion d’un cessez-le-feu durable et permis aux parties en guerre d’utiliser la plateforme diplomatique comme un moyen de gagner du temps et de réorganiser leurs positions militaires.

La monopolisation du processus et la marginalisation des mécanismes régionaux

L’un des principaux facteurs ayant contribué à la complexification de la crise réside dans l’insistance de Riyad à centraliser le principal processus de négociation, ce qui a conduit à marginaliser les mécanismes régionaux et continentaux traditionnels, tels que l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) et l’Union africaine.

Ces institutions africaines disposaient depuis longtemps d’une compréhension plus approfondie des structures tribales et politiques complexes du Soudan, ainsi que de leviers régionaux étroitement imbriqués. En écartant ces processus au profit de la plateforme de Djeddah, qui ne disposait pas d’un levier géopolitique direct sur le terrain, les efforts internationaux ont perdu une dimension essentielle de pression régionale coordonnée.

Cette marginalisation n’a pas seulement créé une multiplication et une confusion des cadres de négociation ; elle a également fourni aux parties soudanaises, en particulier aux dirigeants militaires, un prétexte pour se soustraire à leurs engagements. Lorsque les pourparlers de Djeddah se trouvaient dans l’impasse, les belligérants pouvaient rejeter la responsabilité sur « d’autres interventions régionales » ou réclamer le retour au processus africain. Cette situation a créé un cercle vicieux de négociations sans mise en œuvre effective, contribuant ainsi à prolonger considérablement la guerre.

Une priorité accordée aux résultats humanitaires au détriment d’une solution politique

Les pourparlers de Djeddah, parrainés par l’Arabie saoudite et les États-Unis, se sont fortement concentrés sur les « questions humanitaires », la « protection des civils » et l’« ouverture de corridors sûrs », plutôt que sur un traitement approfondi des causes politiques du conflit et des mécanismes de partage du pouvoir ou d’intégration des forces.

Si cette approche visait à atténuer les souffrances humanitaires, elle a également contribué indirectement à prolonger le conflit. En privilégiant la gestion de la crise plutôt que sa résolution, la plateforme diplomatique a offert aux parties belligérantes une forme de répit leur permettant de se repositionner militairement.

Les dirigeants militaires soudanais ont pu tirer parti de ces cessez-le-feu humanitaires, souvent courts et répétés, pour modifier le rapport de forces sur le terrain et réapprovisionner leurs lignes de front. Dans la mesure où Riyad ne disposait pas, ou n’a pas choisi d’utiliser, des instruments coercitifs suffisamment dissuasifs pour contraindre les parties à conclure des accords politiques contraignants, Djeddah s’est progressivement transformée en une cellule de crise destinée à gérer les conséquences de la guerre plutôt qu’en une plateforme capable d’y mettre fin.

L’absence de mécanismes efficaces de contrôle et de mise en œuvre

L’une des principales faiblesses du processus de médiation saoudien réside dans l’absence d’un mécanisme efficace de surveillance du cessez-le-feu. Contrairement à certains autres processus internationaux prévoyant des commissions conjointes de contrôle ou une présence internationale sur le terrain, les pourparlers de Djeddah se sont appuyés sur des « comités de coordination » dépourvus de véritables pouvoirs exécutifs ou de capacité de dissuasion.

Lorsque des violations du cessez-le-feu se produisaient, les condamnations publiées par Riyad et Washington n’entraînent généralement aucune conséquence concrète, matérielle ou politique, sur le terrain. Cette absence de mécanismes contraignants a envoyé aux parties belligérantes le message implicite que le coût réel de la violation des trêves restait quasiment nul.

Le cessez-le-feu est ainsi devenu une tactique temporaire à laquelle les parties avaient recours lorsque leurs capacités logistiques s’épuisaient, avant que les combats ne reprennent. Cette succession répétée de cycles d’escalade suivis d’accalmies provisoires a contribué à transformer le conflit en une longue guerre d’usure.

Les messages implicites et les rapports de force

La manière dont Riyad a géré le dossier soudanais a également envoyé des signaux implicites qui ont influencé les équilibres internes. En traitant le conflit principalement comme un affrontement entre deux institutions militaires rivales pour le pouvoir, tout en marginalisant les forces civiles et révolutionnaires soudanaises, notamment celles représentées par les Forces de la liberté et du changement et les mouvements de résistance populaire, la plateforme saoudienne a, selon cette lecture, contribué à renforcer la légitimité politique de la militarisation.

Cette approche a consolidé chez les acteurs militaires l’idée que l’issue de la crise soudanaise serait finalement déterminée par le rapport de force militaire et que la communauté internationale, représentée notamment par Riyad, serait contrainte, à terme, soit de traiter avec le vainqueur, soit d’imposer un accord de partage du pouvoir entre les généraux.

Cette perception a affaibli la position des forces civiles dans les négociations et a encouragé les dirigeants militaires à adopter des positions plus rigides dans leurs revendications, contribuant ainsi à compliquer davantage la situation intérieure et à prolonger la confrontation armée.

En définitive, malgré les intentions affichées par l’Arabie saoudite de promouvoir la paix et la stabilité régionale, la conception structurelle des pourparlers de Djeddah, la marginalisation des mécanismes africains, l’accent mis sur la gestion de la crise plutôt que sur la résolution de ses causes profondes, ainsi que l’absence de mécanismes stricts de contrôle et d’application, ont tous contribué à compliquer la crise soudanaise.

Dans cette analyse, la médiation saoudienne a fini par devenir l’un des facteurs ayant indirectement facilité la prolongation du conflit, en fournissant un cadre diplomatique dont les parties belligérantes ont pu tirer parti pour poursuivre une guerre d’usure, tout en repoussant le règlement politique et militaire derrière une façade de diplomatie internationale.

Afficher plus
Bouton retour en haut de la page