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Qui détient le pouvoir de désigner une organisation terroriste aux États-Unis ? Analyse juridique du décret du gouverneur de l’Oklahoma contre les Frères musulmans et le CAIR


Le décret exécutif publié par le gouverneur de l’Oklahoma, Kevin Stitt, le 12 août 2026, concernant les Frères musulmans et le Conseil des relations américano-islamiques (CAIR), a suscité une vive controverse. Celle-ci ne porte pas uniquement sur les organisations visées par l’enquête, mais également sur une question juridique fondamentale : un gouverneur d’État américain peut-il désigner une organisation comme « organisation terroriste étrangère » ?

La réponse courte est : non. Cela ne signifie toutefois pas que la décision de Kevin Stitt soit dépourvue d’effets. Le décret exécutif a une portée différente : il charge les services de sécurité et de sécurité publique de l’État d’effectuer une évaluation fondée sur le renseignement afin de déterminer si les Frères musulmans, le CAIR, ou des individus et entités agissant en leur nom, représentent une menace terroriste ou un risque pour la sécurité publique en Oklahoma. Il demande également aux responsables de l’État de plaider en faveur d’une action fédérale concernant une éventuelle désignation.

Cette distinction entre « enquête » et « désignation » est essentielle pour comprendre cette évolution au-delà des titres et des déclarations politiques.

La désignation fédérale ne relève pas d’un gouverneur d’État

Le droit américain encadre la désignation des « organisations terroristes étrangères » en vertu de l’article 219 de la loi sur l’immigration et la nationalité, codifié à l’article 8 U.S.C. §1189. Selon ce cadre juridique, l’organisation concernée doit être étrangère, être impliquée dans une activité terroriste ou conserver la capacité et l’intention de s’y livrer, et ses activités doivent constituer une menace pour la sécurité des citoyens américains ou pour la sécurité nationale des États-Unis.

Plus important encore, la loi précise que le « secrétaire » compétent est le secrétaire d’État, en concertation avec le secrétaire au Trésor et le procureur général. Le pouvoir de procéder à une désignation fédérale relève donc de l’exécutif fédéral à Washington, et non du gouvernement d’un quelconque État.

La formulation la plus exacte pour décrire la décision de l’Oklahoma est donc la suivante : « Le gouverneur demande l’ouverture d’une enquête et appelle à une désignation fédérale », et non : « Le gouverneur a désigné les Frères musulmans ou le CAIR comme organisations terroristes étrangères ».

Que fait réellement le décret exécutif ?

Selon le bureau du gouverneur, le décret a été publié le 12 août et charge le Département de la sécurité publique ainsi que le Bureau de la sécurité intérieure de l’Oklahoma d’évaluer si les Frères musulmans et le CAIR, ou les individus et entités agissant pour leur compte, représentent une menace terroriste ou un danger pour la sécurité publique.

Il demande également au Bureau de la sécurité intérieure de réaliser une évaluation fondée sur le renseignement et de prendre les mesures préventives et d’enquête autorisées par la loi sur la base des résultats de cette évaluation.

Nous sommes donc face à trois niveaux distincts.

Le premier niveau : la collecte d’informations et l’évaluation.

Le deuxième niveau : les mesures locales légalement possibles si des preuves d’infractions ou de menaces apparaissent.

Le troisième niveau : la pression politique exercée sur le gouvernement fédéral afin qu’il envisage de désigner certaines entités.

Aucun de ces trois niveaux n’accorde au gouverneur de l’Oklahoma le pouvoir de désigner, à lui seul, une organisation comme FTO, c’est-à-dire comme organisation terroriste étrangère.

Pourquoi Kevin Stitt utilise-t-il le terme « terrorisme » ?

Le gouverneur inscrit son initiative dans un contexte américain plus large qui dure depuis plusieurs années, tout en faisant particulièrement référence aux récentes mesures présidentielles américaines visant certaines branches des Frères musulmans.

Le 24 novembre 2025, le président Donald Trump a signé le décret exécutif 14362, lançant une procédure destinée à examiner la possibilité de désigner certaines branches des Frères musulmans comme organisations terroristes étrangères, ainsi que de leur appliquer d’autres désignations prévues par la législation américaine sur les sanctions.

Le décret concernait notamment des branches au Liban, en Jordanie et en Égypte, en s’appuyant sur des accusations liées à la violence, au soutien à des groupes armés et à la déstabilisation du Moyen-Orient.

L’importance de cette évolution réside dans le fait qu’elle a replacé, pour la première fois depuis plusieurs années, certaines branches des Frères musulmans au cœur d’une politique américaine officielle plus ferme.

Cela ne signifie toutefois pas que toutes les institutions islamiques présentes aux États-Unis soient automatiquement concernées par ces éventuelles désignations. Les organisations américaines nécessitent une évaluation distincte si les autorités fédérales envisagent de les soumettre à des mesures spécifiques. En outre, le régime juridique applicable aux FTO exige que l’organisation soit « étrangère ».

Ce seul élément rend l’application d’une telle désignation à une organisation américaine comme le CAIR juridiquement complexe et suppose de déterminer précisément la nature de l’entité concernée, sa structure, ses relations avec des organisations étrangères ainsi que le fondement juridique de la compétence fédérale.

Le cas du CAIR et la frontière entre documents et condamnation

Le débat autour du CAIR repose en partie sur un long historique d’accusations et de documents liés à la Holy Land Foundation.

Le décret exécutif fait référence à cette affaire de financement du terrorisme et rappelle que le CAIR figurait parmi une liste de plus de 200 organisations et personnes qualifiées à l’époque de « co-conspirateurs non inculpés ». Cependant, plusieurs médias locaux ayant examiné le décret ont souligné que le CAIR n’avait pas été inculpé pour une infraction dans cette affaire.

Un principe juridique fondamental apparaît ici : la présence du nom d’une organisation dans un document ne constitue pas, en soi, la preuve qu’elle a commis une infraction.

Ces documents peuvent présenter un intérêt pour les services de renseignement et avoir une valeur dans le cadre d’une enquête. Toutefois, les utiliser comme fondement pour criminaliser une organisation ou la désigner comme terroriste exige une procédure juridique différente, reposant sur des preuves et des critères précis.

La question à laquelle devront donc répondre les services de l’Oklahoma ne sera pas seulement de savoir s’il existe des liens historiques ou idéologiques, mais également s’il existe des connexions réelles de nature criminelle ou terroriste susceptibles d’être établies par des preuves.

La Constitution en arrière-plan de l’affaire

Toute enquête gouvernementale visant une organisation civile touche directement à plusieurs droits constitutionnels fondamentaux, notamment la liberté d’expression, la liberté de religion et la liberté d’association.

Cela ne signifie pas que les organisations religieuses ou civiles bénéficient d’une immunité contre les enquêtes. S’il existe des preuves de blanchiment d’argent, de soutien matériel à une organisation terroriste ou de la commission d’infractions pénales, l’activité religieuse ou civile ne protège pas contre l’application de la loi.

Mais l’inverse est également vrai : l’appartenance religieuse, l’adoption d’un certain discours politique ou l’exercice d’activités de défense des droits civiques ne peuvent pas être automatiquement considérés comme des preuves de terrorisme.

C’est pourquoi la référence, dans le décret exécutif, à des mesures « légales » fondées sur les informations révélées par l’évaluation revêt une importance particulière.

Le décret n’autorise pas les services de l’État à contourner la loi. Il leur demande plutôt d’utiliser les compétences dont ils disposent déjà pour enquêter sur d’éventuelles menaces.

Qu’est-ce que cela signifie pour le CAIR ?

Pour le CAIR, le principal risque n’est peut-être pas une désignation immédiate, puisqu’aucune désignation émise par l’Oklahoma ne peut se substituer au système fédéral. Le principal enjeu réside dans le processus d’enquête lui-même.

Si les services de sécurité ouvrent une enquête de longue durée, celle-ci pourrait entraîner des coûts juridiques, institutionnels et politiques pour l’organisation. Elle pourrait également affecter sa capacité à collecter des fonds, à établir des partenariats ou à accéder aux responsables publics, même en l’absence d’accusation pénale.

Des experts cités par Oklahoma Voice ont indiqué que les enquêtes et les tentatives de désignation pourraient affecter la capacité du CAIR à fonctionner et à collecter des financements, tandis que certaines organisations de défense des droits ont présenté cette décision comme s’inscrivant dans un climat politique hostile aux musulmans.

À l’inverse, l’administration de Kevin Stitt affirme que l’objectif n’est pas de cibler les musulmans ou l’activité religieuse, mais d’utiliser les outils de sécurité publique afin de vérifier l’existence éventuelle de réseaux susceptibles de soutenir le terrorisme.

La possibilité d’une bataille judiciaire

La dimension juridique devrait constituer l’un des principaux éléments qui détermineront l’avenir de cette décision.

Toute mesure gouvernementale concrète résultant de l’enquête pourrait faire l’objet d’une contestation judiciaire si elle porte atteinte à des droits protégés ou dépasse les limites de compétence des autorités.

La bataille judiciaire pourrait devenir encore plus complexe si l’affaire évoluait d’une simple « évaluation fondée sur le renseignement » vers des mesures concernant le financement, l’enregistrement, les activités civiles ou l’accès aux institutions publiques.

Quant à une éventuelle désignation fédérale, si elle devait intervenir à l’avenir, elle serait elle aussi soumise à un cadre juridique précis et pourrait faire l’objet d’un contrôle judiciaire conformément aux conditions prévues par la législation fédérale.

Le décret du gouverneur ne représente donc pas la fin du processus, mais pourrait plutôt en constituer le point de départ.

Pourquoi faut-il être précis dans l’utilisation des termes ?

Dans les affaires liées au terrorisme, un seul mot peut modifier complètement la compréhension du lecteur.

Il existe une différence entre « une organisation inscrite sur une liste terroriste », « une organisation faisant l’objet d’une enquête », « une organisation qu’un responsable demande à faire désigner » et « une organisation désignée par le gouvernement fédéral ».

Il ne s’agit pas de simples nuances linguistiques, mais de distinctions juridiques fondamentales.

Présenter la décision de l’Oklahoma comme une « désignation » serait donc inexact, car elle n’a créé aucune nouvelle liste fédérale d’organisations terroristes.

En revanche, affirmer qu’elle « ouvre une enquête et appelle à une désignation fédérale » est plus précis et correspond au texte officiel du décret exécutif.

La portée plus large de l’affaire

L’affaire de l’Oklahoma révèle une extension du débat sur le terrorisme du niveau fédéral vers celui des États.

Après que Washington a lancé, en 2025, une procédure visant à examiner certaines branches des Frères musulmans, des gouvernements d’États conservateurs ont commencé à adopter des programmes locaux liés au même dossier. Cette évolution ouvre un débat sur les limites de la coordination entre les autorités fédérales chargées de la sécurité et les services des différents États.

Dans le même temps, des organisations civiles craignent que cette extension ne conduise à confondre l’activité politique, religieuse et civile légitime avec des activités terroristes.

L’équation que les prochains jours mettront à l’épreuve paraît simple dans sa formulation, mais complexe dans son application : existe-t-il des preuves d’une activité terroriste, ou le différend porte-t-il principalement sur une identité politique et idéologique ?

Si de véritables preuves pénales apparaissent, les autorités chargées de l’application de la loi disposent de leurs propres instruments juridiques.

Si aucune preuve ne se matérialise, la poursuite d’une enquête sans résultats clairs pourrait elle-même devenir une question politique et constitutionnelle.

En définitive, le résultat le plus solide de cette affaire ne serait ni un titre affirmant que « les Frères musulmans sont devenus terroristes », ni un titre opposé soutenant que « l’enquête est uniquement politique ».

Ce qui importe réellement est la production d’un rapport clair répondant aux questions imposées par le droit : quelle est l’entité faisant l’objet de l’enquête ? Quelle est la nature de sa relation avec une éventuelle organisation étrangère ? Quels actes précis lui sont reprochés ? Et quelles preuves permettent d’établir que ces actes relèvent de la définition juridique du terrorisme ?

Tant que des réponses documentées à ces questions n’auront pas été apportées, la décision de l’Oklahoma restera un décret ordonnant l’ouverture d’une enquête et exerçant une pression politique en faveur d’une action fédérale, et non une décision définitive de désignation.

C’est cette distinction qui doit rester clairement établie dans toute couverture de cette affaire.

 

 

 

 

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