La guerre au Soudan : origines et interventions régionales
Le début de la guerre
La guerre qui a éclaté au Soudan le 15 avril 2023 n’est pas née d’un événement isolé ou d’une crise passagère. Elle a constitué l’aboutissement naturel d’une accumulation de tensions liées à la crise de la transition démocratique qui a suivi la chute du régime d’Omar el-Béchir en 2019. Le conflit s’est principalement articulé autour d’une lutte pour le pouvoir et les ressources entre le général Abdel Fattah al-Burhan, commandant de l’armée, et le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », chef des Forces de soutien rapide.
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L’élément déclencheur immédiat a été le différend concernant le calendrier d’intégration des Forces de soutien rapide au sein de l’armée régulière. Al-Burhan souhaitait une intégration rapide sous son commandement, tandis que Hemetti y voyait le démantèlement de sa force et la fin de son influence.
L’« accord-cadre » signé en décembre 2022 n’est pas parvenu à régler la question sécuritaire, entraînant un effondrement total de la confiance entre les deux parties. Lorsque les combats ont éclaté, chacune pensait pouvoir l’emporter militairement en quelques jours. La réalité a toutefois démontré le contraire : le conflit s’est transformé en une guerre d’usure dévastatrice qui a détruit la capitale, Khartoum, ainsi que de vastes régions du Darfour, provoqué l’effondrement des institutions de l’État et transformé le rêve démocratique soudanais en une tragédie humanitaire et existentielle.
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Les interventions extérieures
Le Soudan s’est rapidement transformé en un théâtre où se croisent les intérêts régionaux et internationaux, contribuant directement à prolonger la guerre et à empêcher soit une issue militaire décisive, soit la conclusion rapide d’un accord de paix.
La Russie, notamment à travers des réseaux autrefois liés au groupe Wagner, a joué un rôle complexe. Grâce à la contrebande d’or et à la sécurisation de corridors logistiques, des réseaux transfrontaliers ont fourni un véritable « oxygène financier » aux différentes parties au conflit, tandis que Moscou cherchait à préserver son influence dans la mer Rouge.
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Les puissances occidentales, notamment les États-Unis et les pays européens, se sont davantage concentrées sur la « gestion de la crise », par crainte que le Soudan ne devienne un foyer de terrorisme ou une source d’immigration irrégulière. Cette approche a conduit à des initiatives diplomatiques jugées insuffisantes et dépourvues de véritables mécanismes de pression.
Les pays voisins ont également tiré parti du vide sécuritaire. La contrebande d’armes et de carburant à travers les frontières ouvertes avec le Tchad, la Libye et la République centrafricaine, ainsi que les tensions avec l’Éthiopie autour de la région d’Al-Fashaga, ont créé un environnement propice à l’alimentation de la machine de guerre, en l’absence de tout contrôle international efficace. Le conflit a ainsi continué à épuiser le pays pendant deux années consécutives.
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L’intervention égyptienne
L’Égypte a abordé la crise soudanaise sous l’angle direct de sa sécurité nationale, son intervention s’articulant autour de trois axes :
- Sur le plan politique : Le Caire a apporté un soutien politique clair à l’armée soudanaise et à Abdel Fattah al-Burhan, considérant l’institution militaire comme la seule force légitime capable de préserver l’État. Les préoccupations égyptiennes portaient principalement sur la nécessité d’empêcher une prise de contrôle par des milices ou le retour de courants de l’islam politique susceptibles de menacer la stabilité de ses frontières.
- Sur le plan économique : Le Caire s’est concentré sur la protection de ses investissements agricoles au Soudan, considérés comme un élément de sa stratégie de sécurité alimentaire. L’Égypte a également veillé avec une grande attention à la préservation de ses droits sur les eaux du Nil Bleu, craignant toute évolution susceptible d’avoir des répercussions sur le dossier du barrage de la Renaissance ou sur les futures négociations relatives au partage des ressources en eau.
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- Sur le plan diplomatique : L’Égypte a accueilli des centaines de milliers de réfugiés soudanais et a utilisé son influence au sein de la Ligue arabe et de l’Union africaine afin de promouvoir des approches soutenant la « légitimité de l’État » et l’armée nationale. Elle s’est opposée à toute tentative visant à conférer une légitimité aux Forces de soutien rapide en tant que force alternative, renforçant ainsi la position d’Al-Burhan dans les négociations.
L’intervention turque
La Turquie a cherché à tirer parti de la crise soudanaise afin de renforcer son influence dans la Corne de l’Afrique et dans la région de la mer Rouge. Son intervention s’est articulée comme suit :
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- Sur le plan politique : Ankara s’est initialement rapprochée de l’armée soudanaise en raison de sa proximité idéologique avec certains courants islamistes présents en son sein. La Turquie a cherché à empêcher des forces liées à ses rivaux régionaux de prendre le contrôle des principaux leviers de l’État, dans le cadre de sa stratégie visant à étendre son influence au-delà de ses frontières traditionnelles.
- Sur le plan économique : L’implication économique turque a eu des répercussions militaires importantes. En fournissant à l’armée soudanaise des drones Bayraktar, la Turquie aurait contribué à modifier le rapport de force sur le terrain. Si cela a aidé l’armée à briser certains encerclements, cela a également entraîné une intensification des bombardements aériens et prolongé le conflit armé. La Turquie a également cherché à développer ses investissements dans le port de Port-Soudan et sur l’île stratégique de Suakin.
- Sur le plan diplomatique : La Turquie a tenté de se présenter comme un médiateur régional et a utilisé le dossier soudanais comme un levier dans ses relations avec l’Afrique et l’Europe, tout en cherchant à intégrer le Soudan dans sa conception de la « Patrie bleue » afin de garantir une influence maritime dans la mer Rouge.
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L’intervention saoudienne
Riyad considère le Soudan comme une profondeur stratégique essentielle à la sécurité maritime de la mer Rouge, particulièrement importante pour le projet « Vision 2030 ». Son intervention s’est articulée autour des axes suivants :
- Sur le plan politique : L’Arabie saoudite s’est rapprochée de l’axe égypto-soudanais favorable à l’armée et a cherché à contenir toute influence des courants de l’islam politique, par crainte des conséquences qu’un effondrement de l’État soudanais pourrait avoir sur la sécurité de la mer Rouge et sur la navigation internationale.
- Sur le plan économique : L’Arabie saoudite a constitué une source importante de soutien financier, notamment à travers des dépôts auprès de la banque centrale, tout en demeurant le principal marché d’exportation du bétail soudanais. Cet « oxygène économique » intermittent a contribué à éviter un effondrement financier total, mais il a également permis à l’État et à l’armée qui contrôle une grande partie de ses structures de continuer à financer l’effort de guerre.
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- Sur le plan diplomatique : L’Arabie saoudite, aux côtés de Washington, a piloté la plateforme de négociation de Djeddah. Malgré les efforts déployés, cette plateforme s’est progressivement transformée en un instrument de « gestion du conflit » plutôt qu’en un véritable mécanisme destiné à y mettre fin. L’approche diplomatique jugée trop souple et l’absence de sanctions sévères ont permis aux deux camps d’utiliser les trêves comme des pauses tactiques, faisant de la diplomatie saoudienne un cadre dans lequel la guerre a pu se poursuivre.
L’intervention qatarie
La position du Qatar s’est distinguée par sa flexibilité et son ouverture à l’ensemble des parties. Son intervention s’est répartie de la manière suivante :
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- Sur le plan politique : Doha a maintenu des canaux de communication ouverts avec les différentes factions, en s’appuyant sur ses relations historiques avec les courants de l’islam politique au Soudan. Cette position lui a permis de jouer un rôle de médiateur, mais elle a également suscité l’irritation de l’axe égypto-saoudien et contribué à accentuer les divergences entre les positions régionales.
- Sur le plan économique : Le Qatar a utilisé son aide humanitaire et ses investissements agricoles comme instruments d’influence douce. La poursuite des flux financiers et le maintien des canaux économiques ont contribué au maintien d’un réseau économique complexe dont bénéficient différentes parties au conflit, réduisant ainsi l’efficacité de toute tentative de blocus économique international.
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- Sur le plan diplomatique : Le Qatar s’est présenté comme un acteur humanitaire et un médiateur, facilitant les échanges de prisonniers et l’ouverture de corridors humanitaires. Toutefois, cet engagement diplomatique parallèle à d’autres plateformes a contribué à une « dispersion des efforts diplomatiques », offrant aux parties belligérantes d’autres voies pour échapper aux pressions et utiliser la diplomatie qatarie afin de gagner du temps.
Une tragédie aux multiples dimensions
La guerre au Soudan n’a pas été un simple conflit interne entre deux généraux. Elle est devenue la victime du croisement et de la confrontation d’intérêts régionaux et internationaux. Les interventions extérieures, consciemment ou non, ont fonctionné selon une logique de « gestion du conflit » plutôt que de résolution.
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Le soutien égyptien, turc, saoudien et qatari, malgré la diversité de ses instruments et de ses objectifs, aurait convergé vers une même conséquence dramatique : la complexification de la crise, la fragmentation des efforts internationaux et la fourniture d’un soutien politique et économique ayant permis aux belligérants de poursuivre une guerre dévastatrice.
Ainsi, le Soudan et son peuple continuent de payer le prix le plus lourd, tandis que les intérêts limités des acteurs extérieurs sont poursuivis au détriment de l’avenir d’un pays tout entier.
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