Exclusif

Le Soudan entre intérêts régionaux


Lorsque la guerre au Soudan a éclaté en avril 2023, la situation semblait, à première vue, se résumer à un affrontement entre deux forces armées au sein d’un même État : l’armée soudanaise, dirigée par Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide, commandées par Mohamed Hamdan Dagalo.

Mais la position géographique du Soudan rendait presque impossible que le conflit reste confiné à ses frontières.

Situé à la jonction de l’Afrique du Nord et de la Corne de l’Afrique, le Soudan possède une ouverture sur la mer Rouge et partage ses frontières avec l’Égypte, le Tchad, la Libye, le Soudan du Sud, l’Éthiopie et l’Érythrée. Le pays dispose également de vastes terres agricoles, d’importantes ressources animales et de richesses minières.

Tous ces facteurs ont fait de la guerre soudanaise une crise dépassant largement le cadre intérieur.

Les origines de l’explosion

Après la chute d’Omar el-Béchir en 2019, un partenariat temporaire s’est formé entre les militaires et les forces civiles. Cette alliance est toutefois restée fragile. L’armée et les Forces de soutien rapide faisaient partie de la nouvelle structure du pouvoir, mais chacune a conservé son autonomie militaire ainsi que ses propres intérêts économiques.

Le coup d’État d’octobre 2021 a ensuite davantage affaibli la transition civile.

Un différend fondamental est alors apparu autour de la réorganisation de l’institution militaire. La question était la suivante : comment et à quel moment les Forces de soutien rapide devaient-elles être intégrées à l’armée ?

Cette question s’est progressivement transformée en une lutte pour le pouvoir.

Le 15 avril 2023, l’affrontement armé a éclaté et, en peu de temps, Khartoum est passée du statut de capitale politique à celui de zone de guerre.

Les analyses confirment que le désaccord concernant l’intégration des forces et les modalités de la transition politique figurait parmi les principales causes directes de l’explosion du conflit.

Mais la guerre ne s’est pas arrêtée à Khartoum.

L’extension de la guerre

Au fil du temps, les combats se sont étendus. L’armée a pris le contrôle de vastes zones dans l’est et le nord du pays, tandis que les Forces de soutien rapide ont conservé une influence importante dans l’ouest, notamment au Darfour.

Le Kordofan est ensuite devenu l’un des principaux théâtres du conflit, en raison de sa position entre les différentes zones d’influence.

Des estimations récentes indiquent que les combats se sont étendus, à des degrés divers, à la majorité des États soudanais et que les lignes de contrôle sont devenues de plus en plus complexes.

À mesure que la guerre s’est transformée en conflit d’usure, le soutien extérieur est devenu plus important.

L’Égypte : le Soudan comme frontière stratégique

Pour l’Égypte, le Soudan n’est pas un simple dossier de politique étrangère.

La sécurité des frontières, les eaux du Nil, la mer Rouge et les migrations irrégulières sont autant de questions directement liées à la stabilité du Soudan.

C’est pourquoi Le Caire a soutenu les institutions de l’État soudanais, s’est politiquement rangé aux côtés de l’armée et a refusé que les Forces de soutien rapide deviennent une force susceptible d’imposer une nouvelle réalité politique.

Sur le plan économique, l’Égypte a besoin d’un Soudan stable. Le commerce terrestre, l’agriculture et l’élevage pourraient constituer les piliers d’une relation économique étendue entre les deux pays.

Mais la poursuite de la guerre entraîne une hausse des coûts liés à la sécurité et au contrôle des frontières, ainsi qu’un recul du commerce et des investissements.

Sur le plan diplomatique, Le Caire a participé aux efforts de médiation, tout en faisant l’objet de critiques en raison de sa proximité avec l’armée.

En 2026, le rôle égyptien a pris une dimension sécuritaire plus visible. Reuters a notamment rapporté que l’Égypte avait déployé des drones turcs avancés près de la frontière soudanaise, une évolution que des analystes ont considérée comme un changement important dans le niveau d’implication du Caire.

La Turquie : économie, politique et armement

La présence turque au Soudan est antérieure à la guerre.

Ankara considérait le Soudan comme une porte d’entrée stratégique vers la mer Rouge et l’Afrique, et avait développé avec lui d’importantes relations politiques et économiques.

L’effondrement de l’État soudanais ne servait donc pas les intérêts de la Turquie.

Sur le plan économique, la Turquie possède des intérêts dans l’agriculture, le commerce, l’investissement et les infrastructures.

Politiquement, Ankara tend à coopérer avec les institutions officielles de l’État, ce qui a rapproché ses relations de l’armée soudanaise.

Sur le plan militaire, la Turquie est devenue associée au dossier des drones. Des rapports et analyses indiquent que les Forces armées soudanaises utilisent des drones turcs dans le cadre de leur dispositif aérien et que certains de ces équipements seraient arrivés via le territoire égyptien.

Cette technologie a offert à l’armée une capacité supplémentaire pour frapper des positions éloignées et a modifié la nature du conflit.

Dans ce contexte, l’assistance militaire peut devenir un facteur susceptible de prolonger la guerre, notamment lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une véritable pression politique en faveur de sa cessation.

Le Qatar : la diplomatie de l’influence

Le Qatar intervient au Soudan à travers des instruments différents.

Le pays possède une longue expérience en matière de médiation, notamment au Darfour. Cela lui a permis d’acquérir une expertise et de développer un réseau de relations avec diverses personnalités et forces soudanaises.

Sur le plan politique, Doha cherche à maintenir des canaux de communication avec plusieurs parties.

Sur le plan économique, le Qatar peut utiliser l’investissement, l’aide et les relations financières pour consolider sa présence.

Sur le plan diplomatique, il peut jouer un rôle de médiateur, mais cette fonction se heurte à la complexité du contexte soudanais et à la multiplicité des intermédiaires.

Par ailleurs, les relations historiques du Qatar avec certains courants islamistes au Soudan ont conduit certaines forces à considérer sa politique comme faisant partie des équilibres politiques plutôt que comme une médiation totalement neutre.

L’influence de Doha ne se mesure donc pas au nombre de soldats ou d’armes, mais à sa capacité à exercer une influence politique et à ouvrir ou fermer des canaux de communication.

L’Arabie saoudite : la mer Rouge avant tout

L’Arabie saoudite considère avant tout le Soudan à travers le prisme de la mer Rouge.

La stabilité du littoral soudanais constitue un intérêt direct pour la sécurité saoudienne et le commerce maritime.

Le Soudan représente également un espace important pour les investissements agricoles et dans l’élevage.

Il était donc naturel que Riyad s’implique dans les efforts visant à mettre fin à la guerre.

Sur le plan politique, l’Arabie saoudite souhaite préserver l’État soudanais et empêcher sa fragmentation.

Sur le plan économique, elle recherche un environnement stable pour ses investissements.

Sur le plan diplomatique, elle a joué un rôle important dans les négociations de Djeddah. Toutefois, la poursuite de la guerre a mis en évidence les limites de la médiation lorsqu’aucun mécanisme solide ne permet de contraindre les parties à respecter leurs engagements.

Parallèlement, Riyad s’est davantage intéressée à la réduction de l’influence des acteurs extérieurs susceptibles de modifier l’équilibre des forces au Soudan.

L’intervention extérieure ne se limite pas au domaine militaire

Il serait erroné de réduire l’intervention extérieure au Soudan aux avions et aux armes.

Il existe également une intervention économique.

Une intervention politique.

Une intervention diplomatique.

Et une intervention par l’intermédiaire de réseaux d’influence et de médiation.

Un État qui accorde une légitimité politique à une partie peut exercer une influence comparable à celle d’un État qui lui fournit des armes.

De même, un pays qui offre un soutien financier ou un accès à des circuits commerciaux peut permettre à une partie de poursuivre la guerre sans tirer un seul coup de feu.

C’est précisément ce qui rend le dossier soudanais extrêmement complexe.

Même lorsqu’un État affirme vouloir la paix, ses intérêts économiques et politiques peuvent l’inciter à maintenir des relations étroites avec l’une des parties au conflit.

Pourquoi les médiations ont-elles échoué ?

Le problème est que la médiation au Soudan n’a pas toujours été unifiée.

Il existe différents médiateurs, de nombreuses initiatives et, parfois, des visions contradictoires de l’avenir de l’État.

Des études récentes indiquent que la multiplication des cadres diplomatiques régionaux et internationaux a créé un paysage de négociation complexe et entravé l’émergence d’un processus unique et cohérent.

Si l’armée estime avoir une chance de remporter la guerre et que les Forces de soutien rapide pensent pouvoir résister, chaque trêve risque alors de devenir une simple pause.

Et si les deux camps bénéficient d’un soutien extérieur, la pression interne à elle seule devient moins efficace.

L’économie de guerre

Il est impossible de dissocier la politique de l’économie.

La guerre au Soudan a engendré une économie parallèle fondée sur les ressources, la contrebande, le commerce informel et le contrôle des routes de transport ainsi que des zones de production.

La guerre devient ainsi une source d’intérêts pour certains réseaux.

Les puissances étrangères, quant à elles, recherchent également leurs propres intérêts économiques dans l’agriculture, l’or, l’élevage et les ports.

Une étude du Conseil européen des relations extérieures a notamment souligné que les intérêts des pays du Golfe au Soudan sont également liés aux ressources agricoles, animales et minières.

Par conséquent, mettre fin à la guerre exige non seulement la signature d’un accord politique, mais aussi le démantèlement de l’économie de guerre.

Le Soudan n’est pas devenu un théâtre de rivalités régionales parce que les Soudanais l’auraient souhaité.

Sa position géographique, ses ressources et son importance stratégique en matière de sécurité ont fait de cette guerre à la fois une source d’opportunités et de risques pour les États de la région.

L’Égypte cherche à protéger la sécurité de ses frontières.

La Turquie souhaite préserver son influence et ses intérêts.

Le Qatar cherche à maintenir sa présence diplomatique et politique.

L’Arabie saoudite veut protéger ses intérêts en mer Rouge, ses investissements et la stabilité régionale.

Mais la multiplicité des intérêts ne produit pas nécessairement la paix.

Dans le cas du Soudan, le problème réside peut-être dans le fait que chaque État observe la guerre depuis sa propre perspective, alors que le Soudan a besoin d’une approche unique : mettre fin aux combats, protéger les civils, reconstruire l’État et démanteler l’économie de guerre.

Sans cela, le Soudan restera prisonnier d’un conflit né d’un différend interne, mais désormais étroitement lié à des calculs et à des intérêts extérieurs.

Afficher plus
Bouton retour en haut de la page