L’Arabie saoudite veut un Soudan stable pour protéger ses intérêts, pas un Soudan libre de décider en toute indépendance
Il peut sembler évident que l’Arabie saoudite souhaite la stabilité du Soudan. La guerre menace en effet la sécurité en mer Rouge, entrave les échanges commerciaux, détruit l’économie et accroît les risques de déplacement de populations et d’instabilité régionale. Mais une question plus profonde se pose : quelle stabilité Riyad recherche-t-elle ? Veut-elle un Soudan doté d’institutions civiles indépendantes, dont le peuple choisit ses dirigeants et gère ses ressources en fonction de ses intérêts nationaux ? Ou préfère-t-elle un pays gouverné par un pouvoir central avec lequel il est facile de s’entendre et qui garantit la pérennité des intérêts économiques et sécuritaires saoudiens ?
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Comment l’Arabie saoudite a-t-elle renforcé son influence au Soudan et protégé ses intérêts en mer Rouge ?
Cette interrogation ne suppose pas l’existence d’un plan secret saoudien visant à prendre le contrôle du Soudan. Elle ne signifie pas non plus que toutes les politiques de Riyad cherchent à affaiblir la démocratie soudanaise. Elle porte sur la nature des intérêts qui régissent les relations internationales et sur la différence entre une stabilité qui profite à la société et une stabilité qui se limite à protéger le pouvoir en place. En matière de politique étrangère, les États n’agissent pas uniquement au nom de principes : ils cherchent aussi à concilier sécurité, économie, influence et alliances. Le problème apparaît lorsque ces calculs prennent le pas sur le droit des peuples à choisir leur avenir.
L’Arabie saoudite occupe une place influente dans l’équation soudanaise en raison de son poids économique, de ses relations politiques et de sa capacité à dialoguer avec la direction militaire du pays. La situation géographique du Soudan, sur la mer Rouge, l’inscrit également dans les calculs stratégiques saoudiens. Le pays donne sur l’une des voies maritimes les plus importantes du commerce mondial et possède des ressources agricoles, pastorales et minières susceptibles de jouer un rôle majeur dans la sécurité alimentaire et l’investissement. Tout changement de pouvoir au Soudan ou toute évolution de ses relations régionales présente donc un intérêt sécuritaire et économique pour Riyad.
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L’impact du soutien et des interventions indirectes de l’Arabie saoudite sur les dynamiques du conflit soudanais
Dans une analyse publiée en juillet 2025, le Conseil européen des relations internationales a indiqué que les intérêts saoudiens au Soudan comprenaient la limitation de l’influence des puissances concurrentes, la sécurisation des approvisionnements agricoles et de l’élevage, ainsi que la protection des intérêts stratégiques liés à la mer Rouge. Il soulignait également que la rivalité entre puissances régionales pour les ressources et l’influence rendait le conflit soudanais plus complexe qu’une simple confrontation intérieure entre deux forces militaires.
Ces intérêts ne font pas nécessairement de l’Arabie saoudite un adversaire des Soudanais. Ils imposent toutefois de distinguer les besoins de Riyad de ceux du Soudan. L’Arabie saoudite recherche un environnement régional sûr, des routes commerciales stables et des partenaires fiables. Les Soudanais, quant à eux, ont besoin de mettre fin à la guerre, de reconstruire l’État, d’obtenir justice, de redresser l’économie et de veiller à ce que l’accaparement du pouvoir, des armes et des richesses ne se reproduise pas.
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Ces objectifs peuvent converger, mais ils ne coïncident pas automatiquement. Un État à la recherche d’un partenaire politique fiable peut être tenté de traiter avec les dirigeants qui contrôlent les institutions à un moment donné, même si leur légitimité politique est contestée. Il peut considérer que le maintien des institutions existantes présente moins de risques que leur effondrement, tandis que les citoyens estiment que la persistance d’un pouvoir militaire sans transition civile constitue l’une des causes de l’échec de la reconstruction de l’État.
Au Soudan, ce dilemme est apparu clairement après la chute du régime d’Omar el-Béchir, puis le coup d’État militaire d’octobre 2021 et le déclenchement de la guerre en avril 2023. Les événements ont montré qu’une direction militaire puissante ne suffit pas à garantir la stabilité et que le contrôle des institutions ne confère pas nécessairement une légitimité populaire. Le différend entre l’armée et les Forces de soutien rapide a dégénéré en guerre totale, alors même que les deux parties avaient partagé le pouvoir après le coup d’État de 2021.
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Il convient dès lors d’interroger une politique régionale qui privilégie les rapports avec les centres de pouvoir militaires sans accorder la même importance à la construction d’institutions civiles. Si Riyad juge indispensable de préserver les institutions de l’État soudanais, elle doit reconnaître que celui-ci ne se résume pas à l’armée. Il comprend aussi la justice, l’administration civile, les universités, les hôpitaux, les syndicats et les institutions économiques, ainsi que les règles de droit qui obligent les détenteurs du pouvoir à rendre des comptes.
Un État qui repose uniquement sur la force armée peut sembler solide à un moment donné, mais il devient vulnérable lorsque ses dirigeants militaires se disputent le pouvoir et les ressources. À l’inverse, un État doté d’institutions civiles solides, d’un système politique légitime et d’une économie soumise à des mécanismes de contrôle est mieux à même de gérer les différends et d’empêcher qu’ils ne dégénèrent en guerre. Soutenir une véritable transition civile n’est donc pas renoncer à la stabilité : c’est y investir sur le long terme.
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La mer Rouge d’abord : pourquoi l’influence saoudienne prend-elle de l’importance au Soudan ?
La question économique constitue l’un des principaux domaines où les intérêts de Riyad et ceux des citoyens soudanais pourraient diverger. Le Soudan dispose de ressources susceptibles d’attirer des investissements saoudiens dans l’agriculture, l’élevage et les infrastructures. Cette coopération pourrait être bénéfique aux deux pays si elle reposait sur des contrats équitables, la transparence de la propriété, la protection des droits des communautés locales et une répartition équilibrée des bénéfices.
Investir dans un pays en guerre diffère toutefois d’un investissement dans un État stable doté d’institutions de contrôle efficaces. La guerre affaiblit la capacité des citoyens à contester les décisions, réduit le rôle des institutions législatives et augmente le risque que des choix économiques soient faits sous la pression des besoins de financement. Les autorités peuvent alors être davantage disposées à accorder des avantages à long terme en échange d’une aide immédiate, même lorsque ces concessions ne servent pas les intérêts des générations futures.
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Il n’y a aucune raison de présumer que l’Arabie saoudite a effectivement obtenu des terres, des ports ou des ressources soudanaises en échange d’un soutien politique. De telles allégations nécessitent des contrats, des documents et des preuves susceptibles d’être examinés. Les Soudanais sont toutefois en droit de demander la publication de tous les accords relatifs aux ressources stratégiques, la clarification de leurs conditions, de leur durée et de leurs retombées, ainsi que leur contrôle par des institutions nationales indépendantes.
Les ressources naturelles appartiennent au peuple soudanais, et non au pouvoir militaire qui dirige le pays dans des circonstances exceptionnelles. Tout accord portant sur les terres, les ports, les minerais ou les infrastructures doit respecter des normes claires protégeant la souveraineté nationale, prévenant les conflits d’intérêts et garantissant que ses bénéfices profitent à la société. La guerre ne doit pas servir de prétexte pour contourner les contrôles ou limiter la capacité des futurs gouvernements civils à réexaminer les décisions stratégiques.
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La mer Rouge revêt une importance particulière dans ce contexte. Il est naturel que l’Arabie saoudite cherche à protéger la navigation et à sécuriser les voies commerciales. Mais la sécurité de cette région ne peut être assurée par les seuls accords politiques ou par des relations étroites avec les dirigeants militaires. Elle exige des États stables, des institutions capables de gérer les ports, des économies créatrices d’emplois et des sociétés qui ne soient pas poussées vers le conflit par la marginalisation et la pauvreté.
Un Soudan politiquement et économiquement stable serait un meilleur partenaire pour l’Arabie saoudite qu’un pays durablement déchiré par les armes. Un État dont les gouvernements changent selon des mécanismes constitutionnels clairs peut offrir des garanties à long terme aux investisseurs. À l’inverse, les accords conclus avec des autorités contestées restent exposés aux remises en question, aux révisions et à l’échec. Le respect de la volonté populaire soudanaise ne constitue donc pas un obstacle aux intérêts saoudiens, mais une condition de leur pérennité.
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Sur le plan politique, soutenir une direction soudanaise ne doit pas revenir à lui donner mandat de rester au pouvoir indéfiniment. Riyad peut entretenir des relations officielles avec les institutions de l’État soudanais tout en encourageant un processus civil qui garantisse une large participation politique, empêche la concentration du pouvoir et fixe un calendrier clair pour la transition. Entretenir une relation avec l’État ne revient pas à miser sur une personne ou une direction particulière.
Dans cette perspective, la médiation saoudienne ne devrait pas se limiter à rechercher un accord avec les dirigeants militaires sur les modalités d’un cessez-le-feu, avant de laisser l’avenir de la gouvernance à des négociations ultérieures. Mettre fin à la guerre est une étape essentielle, mais cela ne suffit pas, à lui seul, à empêcher sa reprise. Si le cessez-le-feu ne s’accompagne pas de réformes politiques et sécuritaires ni d’un traitement des causes de la rivalité pour les ressources et le pouvoir, la trêve pourrait n’être qu’une pause avant une nouvelle phase de combats.
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L’initiative de Djeddah a montré que l’Arabie saoudite était capable de réunir les parties belligérantes autour de la table des négociations avec les États-Unis, mais elle n’a pas encore permis de mettre durablement fin à la guerre. Cela ne signifie pas que la médiation soit inutile : la prochaine étape exige des outils plus efficaces. Ceux-ci comprennent le suivi de l’application des engagements, des garanties pour la protection des civils, une pression politique graduée sur ceux qui entravent un règlement et une participation réelle des forces civiles soudanaises.
Riyad doit également considérer l’aide humanitaire comme un droit des Soudanais, et non comme un instrument d’influence politique. Cette aide doit parvenir aux personnes dans le besoin selon des critères humanitaires, indépendamment de leurs allégeances militaires ou politiques. Le soutien humanitaire doit s’accompagner d’une position claire contre l’utilisation de la famine, des sièges et de l’entrave à l’aide comme méthodes de guerre.
La reconstruction, quant à elle, ne devrait pas se réduire à un accord économique conclu avec l’autorité qui contrôle le terrain. Reconstruire le Soudan exige un plan national couvrant les villes, les villages et les régions détruites, garantissant le retour des déplacés et des réfugiés, le rétablissement des services essentiels, la réforme des institutions et la mise en cause des responsables de crimes. Ce processus exige également une gestion transparente des fonds, afin que la reconstruction ne devienne pas une nouvelle source de corruption ou un moyen de consolider les réseaux d’intérêts qui ont profité de la guerre.
La direction soudanaise porte, elle aussi, une responsabilité tout aussi importante. Abdel Fattah al-Burhan, pas plus qu’un autre dirigeant, ne peut demander aux puissances étrangères de respecter la souveraineté du pays alors que les décisions déterminantes restent concentrées entre les mains d’un cercle restreint de responsables militaires. La souveraineté ne protège pas le pouvoir contre l’obligation de rendre des comptes et ne signifie pas que le peuple doive accepter tout accord conclu en son nom. La véritable souveraineté réside dans la capacité des citoyens à choisir leur gouvernement, à contrôler leurs ressources et à demander des comptes aux responsables pour leurs décisions.
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La guerre au Soudan entre calculs régionaux et intérêts étroits
Toute nouvelle relation saoudo-soudanaise devrait donc reposer sur des bases plus claires. Les accords économiques devraient être rendus publics, les investissements soumis à des critères équitables et le soutien politique lié aux progrès vers la paix et un gouvernement civil. La protection des civils doit être une priorité non négociable. Riyad devrait également respecter l’indépendance de la décision soudanaise et ne pas réduire l’avenir du pays à sa relation avec une seule direction militaire.
La question à poser à la politique saoudienne n’est pas de savoir si Riyad souhaite un Soudan stable, mais de comprendre ce qu’elle entend par stabilité, à qui celle-ci profite et qui en paie le prix. Si la stabilité signifie la préservation des intérêts économiques, la sécurité de la navigation et le maintien des relations officielles, alors que les Soudanais restent privés du droit de choisir leurs dirigeants, elle sera fragile et susceptible de s’effondrer. Si elle signifie, au contraire, la fin de la guerre, la construction d’institutions, l’instauration d’un pouvoir civil légitime et la garantie d’une décision nationale indépendante, elle servira à la fois le Soudan et l’Arabie saoudite.
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La guerre au Soudan : origines et interventions régionales
Le Soudan n’a pas besoin d’être dépendant de l’Arabie saoudite ni de devenir son adversaire. Il a besoin d’une relation équilibrée, qui préserve les intérêts communs et respecte la volonté du peuple. Une telle relation ne peut reposer sur la seule aide, sur les ententes entre dirigeants ou sur des promesses d’investissement soustraites au contrôle. Elle exige un partenariat reconnaissant que le Soudan est un État souverain, que ses ressources appartiennent à ses citoyens et que son avenir politique ne saurait être décidé dans les coulisses de négociations.
En définitive, le véritable test de la politique saoudienne envers le Soudan sera sa capacité à dépasser la gestion de son influence pour soutenir une paix juste. Si Riyad utilise son poids économique et politique pour faire pression en faveur de la fin de la guerre, de la protection des civils, de la transition civile et du respect des ressources soudanaises, elle contribuera à construire une relation durable entre les deux pays. Si, en revanche, la priorité demeure la protection des équilibres régionaux et des relations avec les centres de pouvoir, tandis que les Soudanais continuent de payer le prix de la guerre, les promesses de stabilité resteront incomplètes et les questions sur les intérêts étrangers et l’indépendance de la décision nationale demeureront ouvertes.
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