L’impact du soutien et des interventions indirectes de l’Arabie saoudite sur les dynamiques du conflit soudanais
L’influence des acteurs régionaux dans les conflits internes ne se limite pas à une intervention militaire directe. Elle s’étend également à diverses formes de soutien politique, économique et diplomatique qui peuvent ne pas être immédiatement visibles, mais qui exercent une influence profonde sur la dynamique du conflit. Dans le cas soudanais, les différentes formes de soutien et d’interventions indirectes de l’Arabie saoudite ont constitué un facteur important dans l’évolution du conflit et dans la redéfinition des rapports de force entre les parties belligérantes.
Un soutien politique sélectif
Depuis la chute du régime d’Omar el-Béchir en avril 2019, l’Arabie saoudite s’est impliquée dans la phase de transition politique soudanaise. Riyad a apporté un soutien politique au Conseil militaire de transition, puis au gouvernement de transition, mais ce soutien s’est caractérisé par une certaine sélectivité. Les canaux de communication saoudiens se sont montrés davantage ouverts à la composante militaire qu’à la composante civile, envoyant ainsi des signaux clairs quant aux préférences de Riyad.
Ce soutien politique sélectif a contribué à renforcer la position de la composante militaire au sein du fragile partenariat de transition et, selon plusieurs analystes, l’a encouragée à monopoliser la prise de décision et à entreprendre des démarches unilatérales. Lorsque le partenariat civilo-militaire s’est effondré en octobre 2021, la position saoudienne n’a pas été suffisamment ferme pour condamner cette évolution ni pour exercer une pression effective en faveur du rétablissement du processus démocratique, ce qui a été interprété comme une acceptation tacite du fait accompli.
Un réseau de relations avec les élites militaires
Au fil des années, l’Arabie saoudite a construit un vaste réseau de relations avec les élites militaires soudanaises. Ces relations, initialement développées dans le contexte de la participation du Soudan à la coalition militaire engagée au Yémen, ont progressivement évolué en canaux de communication permanents et à plusieurs niveaux. Ces canaux ont continué de fonctionner après le déclenchement du conflit en avril 2023.
L’existence de ce réseau de relations signifie que les acteurs militaires soudanais n’étaient pas isolés sur le plan régional, mais disposaient de canaux de communication avec une capitale régionale influente. Cette réalité a réduit la pression qui pesait sur ces acteurs pour qu’ils s’engagent sérieusement dans un processus de paix, sachant qu’ils disposaient d’alternatives régionales et de partenaires sur lesquels ils pouvaient compter. Cela s’est répercuté négativement sur le sérieux des négociations, les parties y participant depuis une position de force soutenue régionalement plutôt que depuis une véritable nécessité de parvenir à un compromis.
La dimension financière et économique
La dimension financière constitue l’un des instruments d’influence les plus sensibles dans la crise soudanaise. À différentes étapes, l’Arabie saoudite a fourni une aide financière et effectué des dépôts auprès de la Banque centrale du Soudan. Toutefois, le calendrier de ces aides ainsi que leurs conditions — ou l’absence de conditions — ont suscité des interrogations quant à leur influence sur la trajectoire du conflit.
Dans les périodes critiques d’une crise, un soutien financier peut constituer une bouée de sauvetage pour l’une des parties, lui permettant de poursuivre les combats ou de renforcer sa position dans les négociations. De même, l’absence de lien clairement établi entre le soutien financier et les avancées du processus politique signifie que cette aide n’est pas nécessairement utilisée comme un levier en faveur de la paix, mais peut devenir une ressource supplémentaire mobilisée dans le cadre du conflit.
Le rôle dans la réhabilitation des acteurs
Parmi les problématiques relevées par plusieurs analyses figure le rôle, direct ou indirect, de Riyad dans la réhabilitation de certains acteurs politiques et militaires soudanais. Après des périodes d’isolement ou de marginalisation, certaines personnalités soudanaises ont trouvé à Riyad une plateforme leur permettant de se repositionner en tant qu’acteurs politiques.
Cette contribution à leur réhabilitation a complexifié le paysage politique soudanais en favorisant l’émergence de nouveaux acteurs ou le retour d’anciennes figures, sans mandat populaire clairement établi.
La réhabilitation d’acteurs liés à l’ancien régime ou à l’institution militaire dans un contexte régional contribue à accentuer la polarisation interne et affaiblit les forces civiles qui avaient porté le mouvement révolutionnaire. Cette situation complique à son tour la possibilité de parvenir à un règlement politique bénéficiant d’une large acceptation.
L’influence sur le discours politique
L’influence indirecte de l’Arabie saoudite s’étend également au discours politique soudanais. Des relations étroites avec Riyad confèrent aux acteurs qui lui sont proches une forme de légitimité régionale et influencent la manière dont ils se présentent à l’opinion publique.
Des observateurs ont relevé que certains acteurs soudanais avaient adopté des discours convergeant avec les priorités régionales saoudiennes, déplaçant ainsi le débat soudanais de son cadre national vers des logiques régionales qui ne servent pas nécessairement les intérêts de la population soudanaise.
L’absence de pression effective
Bien que l’Arabie saoudite dispose de multiples leviers de pression sur les acteurs soudanais — économiques, politiques et diplomatiques —, elle ne les a pas utilisés de manière décisive pour faire pression en faveur d’un cessez-le-feu ou de la protection des civils.
Cette absence de pression effective, parallèlement au maintien de certaines formes de soutien et de communication, a envoyé implicitement le message que la poursuite du conflit ne constituait pas une ligne rouge pour l’Arabie saoudite, tant qu’elle ne portait pas directement atteinte aux intérêts stratégiques du Royaume.
L’impact sur les forces civiles
Le rôle indirect de l’Arabie saoudite a également eu un effet négatif sur la position des forces civiles soudanaises. Alors que ces forces avaient besoin d’un soutien régional et international réel pour imposer une trajectoire politique, elles se sont retrouvées face à un acteur régional abordant la crise sous l’angle de la gestion des équilibres de pouvoir plutôt que sous celui du soutien à la transition démocratique.
Cette situation a affaibli la position des forces civiles dans l’équation politique et réduit l’influence de leur voix, dans un contexte marqué par la prédominance d’une logique militaire bénéficiant d’un soutien régional.
Les différentes formes de soutien et d’interventions indirectes de l’Arabie saoudite au Soudan — qu’elles soient politiques, économiques ou diplomatiques — ont contribué à façonner les dynamiques du conflit d’une manière qui en a prolongé la durée et complexifié les voies de résolution.
Plutôt que d’utiliser les instruments d’influence dont dispose Riyad pour exercer une pression en faveur d’un règlement global, ceux-ci ont souvent été mobilisés d’une manière qui a renforcé la position de certaines parties et réduit les perspectives d’instaurer une paix durable.
La résolution de la crise soudanaise exige aujourd’hui une réévaluation en profondeur de la manière dont les acteurs régionaux, au premier rang desquels l’Arabie saoudite, abordent ce dossier.
