Comment les stratégies de l’Égypte, de la Turquie, du Qatar et de l’Arabie saoudite se sont-elles entremêlées pour prolonger la guerre au Soudan ?

Depuis le déclenchement du conflit en avril 2023, la scène soudanaise a connu une transformation spectaculaire qui a fait passer la crise dans le cadre d’un différend interne entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide à un bourbier international dominé par des calculs géopolitiques régionaux. Les interventions politiques, diplomatiques et militaires de l’Égypte, de la Turquie, du Qatar et de l’Arabie saoudite ont façonné un paysage extrêmement complexe dans lequel les intérêts propres à chaque capitale s’entrecroisent, contribuant ainsi au durcissement des positions des belligérants et à l’alimentation de l’économie de guerre plutôt qu’à l’émergence d’une solution politique globale. Cette intrusion extérieure dans la scène soudanaise reflète une forme de compétition régionale indirecte, où la stabilité ou l’affaiblissement de l’un des acteurs est perçu comme une opportunité de protéger la sécurité nationale ou d’étendre son influence dans les dossiers de la Corne de l’Afrique et de la mer Rouge.
La multiplicité des rôles régionaux dans la crise soudanaise : un enchevêtrement d’intérêts et de terrains ouverts
La présence simultanée de plusieurs acteurs régionaux au Soudan a engendré un réseau d’intérêts particulièrement complexe, produisant une situation de fluidité diplomatique et une dispersion des centres de décision. La crise soudanaise n’est plus gérée comme un conflit traditionnel ; elle est devenue le prolongement d’axes géostratégiques cherchant à imposer de nouveaux équilibres d’influence.
L’Égypte : son approche repose sur les impératifs directs de sa sécurité nationale, privilégiant les institutions officielles de l’État, représentées par l’armée, considérée comme garante de l’unité du pays et du contrôle des dossiers liés à la sécurité hydrique et frontalière commune.
Le Royaume d’Arabie saoudite : il concentre son attention stratégique sur la sécurisation de sa façade maritime occidentale et sur la surveillance des équilibres sécuritaires en mer Rouge, porté par son ambition d’assumer le rôle de principal médiateur régional à travers la « plateforme de Djeddah ».
La Turquie : elle agit selon des motivations à la fois économiques et géopolitiques visant à préserver sa présence historique et stratégique dans les ports de la mer Rouge et à réactiver les accords sécuritaires précédemment conclus avec Khartoum.
Le Qatar : il mobilise ses instruments de puissance douce, sa diplomatie humanitaire et financière comme moyen de renouer avec les anciens réseaux d’influence et les bases politiques soudanaises, affichant sa volonté de revenir en force dans les dossiers de médiation africains.
Cette multiplicité presque illimitée d’agendas et de motivations a empêché l’émergence d’un consensus régional cohérent et a transformé le Soudan en terrain de polarisation exploité par les parties belligérantes pour renforcer leur résilience militaire au lieu de se soumettre aux négociations.
L’impact du soutien et des interventions indirectes sur l’évolution du conflit et la dynamique de l’équilibre interne
L’intervention régionale au Soudan n’a pas toujours pris la forme d’une confrontation militaire directe. Elle s’est largement appuyée sur des stratégies de soutien indirect sous diverses formes : politiques, diplomatiques, logistiques et économiques. Ce soutien ciblé a profondément modifié les rapports de force ainsi que les calculs de gains et de pertes des généraux en conflit.
Sur le plan diplomatique, la reconnaissance régionale constante et sans réserve de l’autorité de Port-Soudan par Riyad et Le Caire a constitué une véritable bouée de sauvetage politique permettant au commandement des Forces armées soudanaises d’adopter une attitude de résistance face aux concessions proposées dans les initiatives internationales. De plus, l’insistance à faire transiter l’aide humanitaire par les couloirs officiels contrôlés par l’État a permis d’utiliser l’assistance comme un instrument de pression logistique contribuant à isoler les bases sociales du camp adverse.
À l’inverse, les investissements, les flux financiers et l’économie parallèle, alimentés par certaines puissances ayant fermé les yeux sur les opérations de contrebande et les revenus de l’or, ont assuré des ressources financières durables permettant la poursuite de l’approvisionnement en armes et en combattants à travers les frontières. Ce soutien financier et politique déséquilibré a totalement éliminé la notion de « bénéfice commun » et renforcé une logique de conflit à somme nulle, chaque camp étant convaincu que l’appui extérieur lui garantit une victoire décisive. Cela a compromis les perspectives de mécanismes de règlement nationaux neutres et entravé les efforts visant à contrôler les financements liés à la guerre.
La recomposition des rapports de force au Soudan : fluctuations de l’influence et consolidation des divisions
Les initiatives régionales et les soutiens militaires indirects accordés à certains axes ont provoqué un bouleversement manifeste de la carte des positions militaires et de l’influence géographique à l’intérieur du Soudan. La guerre a connu des transformations stratégiques majeures donnant naissance à une géographie militaire clairement divisée entre deux grands blocs :
Le bloc du centre, de l’est et du nord : placé sous le contrôle des Forces armées soudanaises avec un soutien diplomatique et logistique important de l’alliance égypto-saoudo-turque. Les résultats de cette coopération se sont manifestés par des accords d’armement sophistiqués et des coordinations sécuritaires qui ont permis à l’armée de reprendre l’initiative dans les États de Khartoum, d’Al Jazirah et du Nil Blanc.
Le bloc de l’ouest et de certaines régions centrales : sous le contrôle des Forces de soutien rapide, qui ont bénéficié de lignes d’approvisionnement transfrontalières et de réseaux d’alliances régionales parallèles.
Ces équilibres artificiellement entretenus à l’échelle régionale ont empêché le champ de bataille de produire un vainqueur décisif à court terme. Chaque fois qu’un camp semblait proche de l’effondrement ou du recul sous la pression militaire, les puissances qui le soutenaient intervenaient rapidement par des aides logistiques ou des facilités politiques afin de rétablir l’équilibre. Cette revitalisation permanente des forces en conflit a prolongé la guerre, fragmenté le tissu social soudanais et transformé le conflit d’un affrontement entre deux généraux en une guerre d’usure par procuration dévorant les ressources de l’État et ses institutions vitales.
Les répercussions du conflit sur la sécurité régionale et internationale : la mer Rouge et la Corne de l’Afrique sous menace
Les répercussions de la crise soudanaise ont rapidement dépassé les frontières du pays, menaçant les fondements de la stabilité dans la Corne de l’Afrique ainsi que la sécurité maritime en mer Rouge, deux artères stratégiques pour le commerce international et la sécurité énergétique mondiale.
Sur le plan maritime, le long littoral soudanais sur la mer Rouge en a fait un enjeu majeur pour les puissances régionales et internationales cherchant à établir des bases militaires et des centres de surveillance. L’absence persistante d’une autorité centrale forte et unifiée sur ces côtes favorise le développement de la piraterie, menace la sécurité de la navigation internationale et risque de provoquer des conflits d’influence autour du détroit de Bab el-Mandeb, transformant ainsi l’ensemble de la région en foyer permanent de tensions difficilement maîtrisable à l’échelle internationale.
Les défis du processus politique international et l’échec des efforts de médiation
La communauté internationale demeure incapable de surmonter les obstacles empêchant l’émergence d’un règlement politique au Soudan. La principale raison réside dans une forme de « saturation diplomatique » caractérisée par la multiplication et la concurrence des initiatives.
La crise a donné lieu à plusieurs cadres de négociation parallèles :
La plateforme de Djeddah : sous parrainage saoudo-américain, principalement axée sur les questions humanitaires et les cessez-le-feu temporaires.
L’initiative des États voisins : menée par l’Égypte, elle met l’accent sur la souveraineté de l’État et la protection des institutions nationales.
Les démarches africaines et celles de l’IGAD : elles cherchent à intégrer les dimensions civiles et militaires afin de mettre en place une autorité de transition.
Les initiatives turco-qataries : elles privilégient l’établissement de canaux de communication flexibles et l’utilisation des investissements comme levier de règlement.
Cette divergence d’approches et d’intérêts entre les parrains régionaux a empêché l’émergence d’une position internationale unifiée et contraignante. Les acteurs soudanais ont exploité cette fragmentation en pratiquant une forme de « shopping diplomatique » : lorsqu’une partie se sentait sous pression dans un cadre de négociation, elle se tournait vers une autre plateforme pour échapper à ses engagements.
En conséquence, les médiations se sont transformées d’outils de résolution des conflits en plateformes de manœuvre politique et de gain de temps sur le terrain, compliquant davantage la mission des envoyés internationaux et rendant le coût d’un accord global bien supérieur à la capacité des acteurs régionaux à consentir des concessions réciproques.
