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Al-Burhan a sacrifié l’autonomie de décision du Soudan et livré le pays aux marchandages régionaux


Le Soudan n’avait besoin ni d’une nouvelle guerre, ni d’une dépendance politique accrue, ni de dirigeants considérant l’avenir du pays comme une bataille pour se maintenir au pouvoir. Les Soudanais attendaient une transition civile ouvrant la voie à la reconstruction de l’État, à la mise en cause des responsables de crimes et de violations, ainsi qu’à la réforme d’une économie épuisée par des décennies de corruption et de guerres. Mais le conflit déclenché en avril 2023 a replongé le pays dans la logique des armes et ouvert la porte à des interventions étrangères, rendant les décisions soudanaises plus dépendantes des calculs des puissances régionales et internationales.

Évoquer la responsabilité d’Abdel Fattah Al-Burhan ne revient pas à prétendre qu’il détient seul toutes les clés de la guerre, ni à ignorer celle des dirigeants des Forces de soutien rapide dans leurs décisions et les violations qui leur sont reprochées. Il s’agit du chef de l’armée et du président du Conseil de souveraineté, qui porte une lourde responsabilité politique du fait de sa fonction et de son rôle dans le processus ayant conduit au coup d’État, puis à la guerre. Les combats entre l’armée et les Forces de soutien rapide ont éclaté sur fond de désaccords concernant l’intégration des forces, le commandement militaire, le contrôle des institutions de l’État et la forme de la transition politique.

Qualifier les actes d’Al-Burhan de « vente du Soudan » relève d’une expression politique dénonçant un abandon de l’autonomie nationale. Ce n’est pas un jugement judiciaire établissant qu’il aurait littéralement vendu le pays ou conclu un accord secret précis. Cette formule prend son sens lorsque l’on observe comment la guerre a servi à réorganiser les alliances, à répartir les reconnaissances politiques et à échanger des promesses sur l’avenir de l’État et de ses ressources, tandis que les Soudanais en payaient le prix par la perte de leur sécurité, de leur foyer, de leurs moyens de subsistance et de leurs perspectives d’avenir.

Le coup d’État militaire d’octobre 2021 a marqué un tournant dans la transition soudanaise. Au lieu de résoudre les différends politiques par les institutions civiles et la négociation, il a interrompu le processus de transition et aggravé la crise entre les forces militaires et civiles. Il n’a conduit ni à une unification de la prise de décision sécuritaire ni à la construction d’institutions plus stables. Il a, au contraire, débouché sur une confrontation entre deux forces armées qui avaient partagé le pouvoir, avant que leur différend ne dégénère en guerre dévastatrice.

La responsabilité première incombe ici aux dirigeants qui ont choisi de conserver le pouvoir militaire plutôt que de construire un système politique plaçant les forces armées et les services de sécurité sous une autorité civile. Dans un État moderne, l’armée nationale n’est pas propriétaire du pays et ne détient pas le droit de décider indéfiniment qui le gouverne. Sa mission est de protéger l’État, ses frontières et ses citoyens, et de se soumettre à la Constitution et à la loi, non de faire de la guerre un prétexte permanent au report de la transition politique.

Après le déclenchement de la guerre, Al-Burhan s’est retrouvé face à une équation complexe. Il commande l’armée contre une force armée rivale, a besoin d’un soutien politique, économique et militaire et cherche à consolider sa position dans les institutions administrant les zones sous contrôle de l’armée. Il doit aussi montrer que son autorité représente l’État soudanais et qu’il peut préserver l’unité du pays. Ces impératifs ne lui donnent toutefois pas carte blanche pour négocier l’avenir du Soudan sans son peuple.

Les visites et les rencontres officielles d’Al-Burhan avec les dirigeants saoudiens illustrent l’importance des relations entre les deux parties. Le 28 mars 2025, il a rencontré le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane à La Mecque. Selon les médias officiels soudanais et saoudiens, les deux parties ont convenu de créer un conseil de coordination destiné à renforcer leurs relations bilatérales. Les discussions ont porté sur l’évolution de la situation au Soudan, les efforts en faveur de la sécurité et de la stabilité et la coopération dans plusieurs domaines.

Cette rencontre ne prouve ni qu’Al-Burhan a vendu le Soudan ni que l’Arabie saoudite a obtenu des concessions secrètes en échange d’un soutien politique ou économique. Elle soulève néanmoins des questions légitimes sur la nature des arrangements conclus en temps de guerre, leur contrôle par le public et le cadre dans lequel sont prises les décisions économiques et stratégiques touchant à l’avenir du pays : relèvent-elles d’institutions soudanaises transparentes ou d’ententes entre dirigeants ?

Le problème ne réside pas dans le fait qu’un président soudanais rencontre des responsables saoudiens ou demande une aide économique et humanitaire. Les relations internationales sont naturelles et le Soudan a besoin de partenaires pour mettre fin à la guerre et reconstruire le pays. La difficulté apparaît lorsque l’accès au soutien extérieur devient plus important que la reconquête d’une légitimité intérieure, et lorsque la souveraineté se réduit à la reconnaissance de la direction en place par des États étrangers, au lieu d’être liée au droit du peuple de choisir son gouvernement et de le contrôler.

La souveraineté nationale ne se limite pas à un drapeau hissé lors des conférences, à des communiqués du ministère des Affaires étrangères ou à des affirmations répétées selon lesquelles l’armée représente l’État. Elle signifie que les décisions concernant les terres, les ressources, les ports et la politique étrangère relèvent d’institutions nationales légitimes, que les citoyens savent ce qui est convenu en leur nom et qu’ils peuvent demander des comptes aux responsables qui compromettent leurs droits.

L’une des conséquences les plus dangereuses de la guerre serait donc que le besoin de soutien extérieur serve à remodeler l’État selon les intérêts du pouvoir militaire. La poursuite des combats peut accroître la dépendance des dirigeants envers leurs alliés, tandis que la destruction de l’économie rend le pays plus tributaire des investissements, des prêts et de l’aide. Dans ces circonstances, les accords à long terme concernant l’agriculture, les minerais, les ports ou la reconstruction deviennent particulièrement sensibles, surtout en l’absence de transparence et de contrôle parlementaire et judiciaire.

Il serait injustifié d’affirmer qu’Al-Burhan a déjà conclu de tels accords sans documents ni contrats permettant de l’établir. Les Soudanais sont néanmoins en droit de demander la divulgation de tous les accords stratégiques conclus pendant la guerre, la publication de leurs conditions, l’identification des acteurs qui les ont négociés et des précisions sur les bénéfices qui en reviendront à la population. La guerre ne doit pas servir à faire adopter des engagements que de futurs gouvernements civils auraient du mal à revoir.

Il en va de même des ressources naturelles. Le Soudan possède des terres agricoles, un cheptel important, des minerais et une position stratégique sur la mer Rouge. Ces ressources peuvent constituer les fondements d’un véritable renouveau économique si elles sont gérées de manière transparente. Elles peuvent aussi devenir des instruments de marchandage si le pouvoir militaire monopolise les décisions relatives à leur utilisation. Lorsque les institutions sont affaiblies, des règles claires sur la propriété publique, les contrats, la fiscalité et les recettes deviennent encore plus nécessaires.

Al-Burhan ne peut demander aux Soudanais des sacrifices au nom de la patrie tout en considérant que le contrôle des décisions des dirigeants est secondaire. Il ne peut pas davantage lier la survie de l’État à son propre maintien au pouvoir. L’État dépasse les généraux, l’armée dépasse son commandement actuel et le peuple n’est pas un acteur marginal de la guerre : il détient le droit fondamental de décider de l’avenir politique du pays.

L’utilisation du discours sur la souveraineté pour justifier l’exclusion des forces civiles constitue une autre manifestation du dysfonctionnement politique. La souveraineté ne signifie pas que les dirigeants militaires décident seuls, mais que les Soudanais, par l’intermédiaire d’institutions légitimes, peuvent déterminer leurs priorités et leurs relations extérieures. Si Al-Burhan veut démontrer l’indépendance des décisions soudanaises, il lui faudra plus que rejeter les pressions étrangères dans ses discours : il devra construire des institutions capables de refuser tout accord contraire à l’intérêt général, quel qu’en soit l’auteur.

Cela suppose un calendrier clair pour mettre fin à la guerre, une restructuration professionnelle du secteur de la sécurité, le retrait des institutions militaires de la concurrence partisane et économique, ainsi qu’un processus politique ouvert aux forces civiles indépendantes. Il faut également établir des mécanismes de responsabilisation pour les violations et reconstruire les institutions chargées de gérer les ressources publiques à l’abri des intérêts personnels ou partisans.

La responsabilité de l’Arabie saoudite consiste, dans ce dossier, à ne pas faire de sa relation avec Al-Burhan un substitut à sa relation avec le peuple soudanais. Traiter avec les dirigeants en place peut être nécessaire pour parvenir à des arrangements urgents, mais ne devrait pas devenir un mandat politique permanent. Riyad peut utiliser ses relations pour encourager la transition civile, la transparence des contrats et la fin de la guerre, tout en veillant à ce que l’aide ne serve pas à renforcer les réseaux d’influence liés au conflit.

Les relations entre le Soudan et l’Arabie saoudite doivent reposer sur un partenariat entre deux États, et non sur un rapport entre un acteur disposant d’argent et d’influence et un autre dépendant d’un soutien en temps de guerre. Cela exige le respect de la souveraineté soudanaise et du droit des citoyens à décider de la gestion de leurs ressources, sans exploiter les circonstances exceptionnelles pour installer des arrangements échappant à tout contrôle.

Les Soudanais ont beaucoup perdu à cause des décisions de leurs dirigeants militaires et politiques : des vies, des logements et des moyens de subsistance, mais aussi des institutions éducatives, sanitaires et productives. Si la guerre a révélé la faiblesse de l’État, elle a également montré le danger de laisser les décisions nationales dépendre des calculs personnels et des alliances. Ce dysfonctionnement ne peut être corrigé en remplaçant un allié étranger par un autre ou en redistribuant l’influence entre généraux.

La reconstruction du Soudan commence par le rétablissement du droit des Soudanais à décider. Les aides, les investissements et les relations extérieures doivent servir cet objectif, non s’y substituer. Pour Al-Burhan, la véritable épreuve ne sera pas le nombre de rencontres ou de communiqués, mais sa capacité à mettre fin à la guerre, à empêcher le bradage des ressources, à accepter un contrôle indépendant et à remettre le pouvoir à un régime civil légitime.

Si « vendre le Soudan » signifie sacrifier son autonomie, ses richesses et son avenir, les slogans ne suffiront pas à empêcher ce destin. Il faut rendre publics les accords, bâtir des institutions, soumettre les armes à la loi et refuser toute entente conclue au nom du peuple sans lui reconnaître le droit d’en connaître les termes et de demander des comptes. Le Soudan n’appartient ni à Al-Burhan, ni à un quelconque chef militaire, ni à une puissance régionale. C’est le pays d’un peuple dont l’avenir ne saurait être réduit à des calculs de maintien au pouvoir.

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