La dynamique saoudo-qatarie au Soudan
Si l’axe turco-égyptien représente une lutte autour de la profondeur stratégique et du Nil, la dynamique saoudo-qatarie traduit plutôt une rivalité pour l’influence économique, la sécurité maritime et les orientations politiques futures du Soudan. Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023, Riyad a tenté de s’imposer comme médiateur incontournable à travers la « plateforme de Djeddah », avec le soutien de Washington. Mais au fil du temps, et alors que nous entrons dans l’année 2026, cette plateforme est passée d’un processus de paix à un espace de gestion du conflit.
De son côté, Doha a mobilisé ses réseaux diplomatiques, financiers et médiatiques étendus afin de jouer un rôle parallèle. Cette rivalité saoudo-qatarie, bien que moins intense sur le plan militaire que l’interaction turco-égyptienne, a néanmoins contribué de manière substantielle à la prolongation de la guerre en offrant aux parties belligérantes des alternatives financières et politiques, leur permettant ainsi de poursuivre les combats plutôt que de céder aux pressions en faveur de la paix.
Les intérêts saoudiens : mer Rouge, frontières et investissements agricoles
L’Arabie saoudite considère le Soudan avant tout sous l’angle de la sécurité et de l’économie. La sécurité de la mer Rouge et des voies de navigation internationales est directement liée au littoral soudanais, et toute instabilité dans cette zone menace des intérêts saoudiens essentiels, notamment les projets de logistique associés à la Vision 2030 ainsi que les investissements agricoles de grande ampleur que Riyad envisageait dans les terres soudanaises.
C’est pourquoi la première orientation saoudienne a été de favoriser un retour rapide à la stabilité, ce que les observateurs ont interprété comme une tendance initiale à soutenir l’armée soudanaise, considérée comme la force la mieux à même d’imposer l’ordre. Toutefois, face à l’enlisement de la confrontation militaire, Riyad s’est progressivement tourné vers une stratégie visant à « acheter » des loyautés ou à imposer des compromis conformes à ses intérêts.
Le soutien financier saoudien, qu’il prenne la forme de dépôts bancaires ou d’un appui logistique transitant par la mer Rouge, visait souvent à maintenir les différentes parties sous pression ou à récompenser celles qui manifestaient leur adhésion aux orientations saoudiennes, contribuant ainsi à l’émergence d’une économie de guerre dépendante des impulsions extérieures.
Le rôle du Qatar : soft power et influence politique
À l’opposé de l’approche sécuritaire saoudienne, le Qatar privilégie le recours aux instruments du soft power, à l’influence financière directe ainsi qu’à ses réseaux médiatiques et politiques. Doha entretient depuis longtemps des relations étroites avec de nombreuses forces politiques soudanaises, notamment des partis à référence islamiste ainsi que des dirigeants civils et militaires influents.
Pendant la guerre, le Qatar a utilisé son influence financière et médiatique pour soutenir certaines factions politiques et exercer des pressions afin de garantir leur maintien dans la future équation du pouvoir. Ce soutien a offert aux dirigeants soudanais engagés dans le conflit des alternatives à une dépendance totale à l’égard des axes saoudien ou égyptien.
Lorsque Riyad fait pression en faveur d’un cessez-le-feu répondant à ses propres intérêts, les parties belligérantes peuvent trouver une marge de manœuvre dans les canaux qataris, susceptibles de leur fournir un soutien politique ou financier leur permettant de poursuivre la guerre ou de rejeter des conditions qu’elles jugent défavorables.
L’économie de guerre et le financement de l’usure
L’un des principaux mécanismes par lesquels la dynamique saoudo-qatarie contribue à prolonger la guerre réside dans la manière dont est gérée « l’économie de guerre ». Les deux États disposent d’importantes ressources financières et d’une capacité considérable à influencer les marchés régionaux.
Les interventions financières, qu’il s’agisse de dépôts, de facilités commerciales ou d’opérations complexes liées à l’or, ont contribué à maintenir en mouvement la machine de guerre. L’armée soudanaise a besoin de salaires, de carburant et de munitions, tandis que les Forces de soutien rapide doivent financer leurs réseaux logistiques et acheter des loyautés tribales.
L’existence d’une concurrence entre Riyad et Doha pour s’attirer les faveurs de ces parties, ou du moins pour éviter leur effondrement complet, a entraîné un afflux de fonds, directement ou indirectement. Cela a fourni aux parties au conflit les ressources nécessaires pour poursuivre les combats pendant des années sans que l’une d’elles n’atteigne le point d’un effondrement financier total.
Les voies parallèles et la confusion de la communauté internationale
La rivalité saoudo-qatarie a également créé des canaux diplomatiques parallèles et parfois contradictoires, contribuant à désorienter la communauté internationale. Alors que les États-Unis et l’Union européenne se concentrent sur le processus de Djeddah, des canaux officieux passant par Doha ou d’autres capitales ont cherché à négocier des aspects différents du conflit.
Cette multiplicité des voies diplomatiques a donné aux parties soudanaises en guerre la possibilité de « faire la tournée des capitales » régionales, l’armée soudanaise pouvant rejeter une initiative saoudienne au motif qu’elle ne répond pas à ses ambitions, tout en recherchant parallèlement le soutien d’un autre acteur.
Cette confusion diplomatique a rendu extrêmement difficile l’imposition de sanctions internationales coordonnées ou d’un embargo efficace sur les armes, chaque puissance régionale utilisant son influence au Conseil de sécurité ou auprès de ses alliés occidentaux afin de protéger ses intérêts et ses relais à Khartoum.
La dynamique saoudo-qatarie, malgré des instruments différents de ceux mobilisés dans l’axe turco-égyptien, aboutit finalement au même résultat : la prolongation de la guerre. Alors que Riyad cherche à garantir la sécurité de ses frontières et ses intérêts économiques en imposant une réalité militaire ou politique déterminée, Doha cherche à préserver son influence politique et économique à travers des réseaux complexes d’alliances.
Cette rivalité a transformé le Soudan en un marché des surenchères régionales, où l’avenir du pays se négocie en échange de concessions régionales sur d’autres dossiers. Tant que cette compétition se poursuivra, le Soudan restera prisonnier des calculs de gains et de pertes opérés dans les capitales du Golfe, tandis que sa population continuera de payer le prix de cette dynamique complexe.
