La guerre au Soudan n’est plus seulement soudanaise : comment les ingérences extérieures ont-elles contribué à prolonger le conflit ?
Lorsque la guerre a éclaté au Soudan en avril 2023, le conflit apparaissait à première vue comme une confrontation interne entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide autour du pouvoir et de l’avenir de l’État. Mais au fil du temps, il est devenu évident que la guerre n’était plus entièrement soudanaise. Les intérêts régionaux se sont progressivement invités sur le champ de bataille, transformant Khartoum, le Darfour, le Kordofan, Port-Soudan et d’autres régions en espaces où se croisent des considérations sécuritaires, politiques, économiques et liées à l’influence régionale.
Cette intervention extérieure n’a pas pris une forme unique. Certains États ont agi sur le plan politique, d’autres ont apporté un soutien diplomatique ou économique, tandis que d’autres encore ont été associés à la fourniture de technologies et d’équipements militaires. Dans certains cas, des accusations ont également été formulées concernant un soutien secret ou non déclaré dont tous les détails n’ont pas pu être établis de manière indépendante. Le résultat général est toutefois que la guerre est désormais liée à un vaste réseau d’intérêts extérieurs, ce qui a rendu sa résolution plus complexe.
L’Égypte a été l’un des premiers pays à définir clairement sa position. Pour Le Caire, le Soudan n’est pas simplement un voisin méridional : il constitue une composante de l’architecture de la sécurité nationale égyptienne. La longue frontière entre les deux pays, la question du Nil, ainsi que les risques liés à la prolifération des armes et des groupes armés sont autant de facteurs qui font de la stabilité du Soudan une question directement liée aux intérêts égyptiens.
C’est pourquoi Le Caire a apporté un soutien politique à l’institution militaire soudanaise, considérant que la préservation de l’État soudanais et de ses institutions constituait une priorité. Avec l’évolution de la guerre, des informations ont fait état d’une coopération militaire plus large. En février 2026, Reuters a publié des images et des analyses satellitaires affirmant montrer la présence de drones turcs de type Akıncı sur une base égyptienne située près de la frontière soudanaise. Des sources citées par l’agence ont estimé que cette présence pouvait refléter une implication égyptienne plus profonde dans le conflit, tandis que Le Caire a rejeté les accusations des Forces de soutien rapide selon lesquelles l’Égypte aurait mené des frappes aériennes à l’intérieur du Soudan.
L’Arabie saoudite a suivi une voie différente, mais qui n’était pas indépendante du conflit. Riyad a accueilli, en coopération avec les États-Unis, les pourparlers de Djeddah, qui visaient à mettre fin aux combats et à protéger les civils. Le processus saoudien a constitué l’une des principales initiatives diplomatiques depuis le début de la guerre, mais il n’a pas permis d’aboutir à un cessez-le-feu durable.
Dans le même temps, l’Arabie saoudite s’est montrée soucieuse de préserver ses relations avec l’institution militaire soudanaise ainsi que la stabilité de la région de la mer Rouge. Sa politique à l’égard du Soudan repose donc sur plusieurs considérations imbriquées : empêcher l’effondrement de l’État, protéger la sécurité de la mer Rouge, préserver son influence régionale et tenter de pousser les parties vers un règlement politique.
La Turquie est entrée dans cette équation à travers ses relations antérieures avec le Soudan, notamment dans les domaines économique et de la défense. Avec la poursuite de la guerre, son nom a été associé aux capacités militaires dont l’armée soudanaise a bénéficié, notamment aux drones turcs. Ces appareils sont devenus un facteur important dans les opérations militaires de l’armée, en particulier à mesure que le conflit évoluait progressivement vers un mode de guerre reposant davantage sur la reconnaissance aérienne et sur des frappes relativement précises.
La guerre des drones a révélé une transformation majeure de la nature du conflit. Les armes modernes ne sont plus l’apanage des armées régulières, et les groupes et forces irréguliers sont eux aussi capables d’utiliser des drones et de développer leurs capacités offensives. Avec l’accès des parties à des technologies avancées, de vastes zones du Soudan sont devenues exposées aux attaques.
Quant au Qatar, sa présence était moins visible sur le plan militaire, mais elle n’était pas inexistante sur le plan politique. Des médias spécialisés ont fait état de relations politiques et financières avec la direction de l’armée, ainsi que d’allégations concernant un soutien militaire. De tels rapports doivent être distingués entre ce qui peut être documenté et ce qui demeure au stade des allégations. Toutefois, le réseau de relations régionales autour de la direction militaire soudanaise confirme que la guerre est désormais largement liée à des soutiens extérieurs.
La principale conséquence de cette intervention multiple est que la guerre a acquis une capacité accrue à se prolonger. Dans les conflits internes, d’importantes pertes militaires peuvent pousser les parties à négocier, notamment lorsque les ressources commencent à s’épuiser. Mais lorsque des canaux extérieurs permettent d’obtenir des armes, des financements et des technologies, ce moment peut être retardé.
C’est progressivement ce qui s’est produit au Soudan. Chaque fois qu’une partie perdait une position, une arme ou une zone, elle pouvait chercher de nouveaux moyens de reprendre l’initiative. Et chaque fois qu’une partie obtenait une nouvelle technologie, l’autre était contrainte de rechercher des moyens de riposte. La guerre s’est ainsi transformée en une course permanente aux ressources et aux capacités.
Les drones ont constitué l’une des manifestations les plus visibles de cette course. L’armée et les Forces de soutien rapide ont utilisé ce type d’armes à des degrés différents, transformant les drones en moyens de frapper des cibles militaires, des infrastructures et des sites stratégiques. En septembre 2026, les Nations unies ont averti que l’afflux d’armes, de technologies et de soutien logistique extérieur renforçait la capacité des parties au conflit à mener des attaques de plus grande ampleur.
Cette évolution n’a pas seulement affecté les fronts militaires : elle s’est également étendue aux civils. Avec l’élargissement du champ des attaques, les villes, les aéroports, les centres logistiques et les infrastructures sont devenus des cibles potentielles, ce qui complique l’acheminement de l’aide et aggrave la crise humanitaire.
Port-Soudan a été la cible d’attaques de drones en mai 2025, dans un développement qui a montré que la guerre pouvait atteindre des zones relativement éloignées des lignes de front traditionnelles. Cela a eu un impact important sur les activités humanitaires et économiques, la ville étant devenue pendant la guerre un centre majeur pour le gouvernement et les opérations d’aide.
L’intervention extérieure n’a donc pas nécessairement été le facteur à l’origine de la guerre, mais elle est devenue l’un des facteurs ayant contribué à en modifier la nature et à en prolonger la durée. Ce point est essentiel dans l’analyse de la crise : attribuer l’entière responsabilité de la guerre aux acteurs extérieurs reviendrait à simplifier excessivement le conflit, tout comme ignorer leur rôle reviendrait à négliger un facteur désormais important dans sa prolongation.
La responsabilité première de la décision d’entrer en guerre incombe aux parties soudanaises qui ont engagé les combats, mais la poursuite du conflit a été influencée par l’environnement extérieur qui l’entoure. Plus le réseau de soutiens s’est élargi, plus il est devenu difficile pour les Soudanais de contrôler seuls l’évolution de la bataille.
C’est pourquoi tout véritable projet de paix doit prendre en compte ce réseau. Il ne suffit pas que les représentants de l’armée et des Forces de soutien rapide négocient tandis que les lignes d’approvisionnement extérieures continuent de fonctionner. Il ne suffit pas non plus de proclamer une trêve si les parties peuvent rapidement reconstituer leurs capacités militaires.
Ce qui est nécessaire, c’est une entente régionale et internationale visant à mettre fin à la transformation du Soudan en théâtre de rivalité entre différentes puissances, à empêcher les flux d’armes vers les parties au conflit et, parallèlement, à exercer des pressions en faveur d’un processus politique soudanais auquel les civils participeraient.
Mettre fin à la guerre suppose également de reconnaître que les intérêts des puissances extérieures ne disparaîtront pas simplement après la signature d’un accord de paix. L’Égypte restera préoccupée par la sécurité de ses frontières et par le Nil, l’Arabie saoudite continuera de s’intéresser à la mer Rouge, la Turquie restera attentive à ses relations économiques et militaires, et le Qatar conservera ses relations politiques au Soudan. Une solution durable devra donc traiter ces intérêts au moyen de dispositions politiques, économiques et sécuritaires claires, plutôt que de les laisser se transformer en soutiens concurrents aux différentes parties au conflit.
Le Soudan est aujourd’hui confronté à un risque qui dépasse la simple poursuite des combats. Chaque année supplémentaire de guerre signifie davantage de désintégration des institutions de l’État, une augmentation des déplacements de population, un affaiblissement de l’économie et un approfondissement des divisions sociales et politiques. Plus le conflit se prolonge, plus la reconstruction d’un État unifié après la guerre devient difficile.
La véritable question n’est donc plus seulement de savoir : qui dispose de la plus grande puissance militaire à l’intérieur du Soudan ? Elle est également devenue : qu’est-ce qui pousse les puissances extérieures à continuer de soutenir telle ou telle partie ?
Si cette équation ne change pas, la guerre pourrait se poursuivre même après une modification de l’équilibre des forces sur le terrain. Si, en revanche, la communauté internationale et les États régionaux influents parviennent à s’accorder pour interrompre les flux d’armes et soutenir un processus politique inclusif, les perspectives de règlement du conflit dépendront davantage de la volonté des Soudanais eux-mêmes que des calculs des puissances extérieures.
La guerre au Soudan a commencé comme une lutte pour le pouvoir, mais elle s’est progressivement transformée en une crise régionale et internationale. C’est pourquoi le chemin vers la paix ne passera pas uniquement par Khartoum, mais également par les capitales qui disposent de moyens d’influencer les parties belligérantes. En définitive, mettre fin à la guerre suppose que la stabilité du Soudan devienne un intérêt commun plutôt qu’un terrain ouvert à la concurrence pour l’influence et les armements.
