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Sous le couvert de l’aide saoudienne : quel rôle régional dans la prolongation de la guerre au Soudan ?


Depuis le début de la guerre au Soudan en avril 2023, l’aide humanitaire et les initiatives diplomatiques occupent une place centrale dans le contexte politique du conflit. Alors que des millions de Soudanais subissent les déplacements forcés, la faim et l’effondrement des services essentiels, il devient de plus en plus important d’examiner le rôle des États qui entretiennent des relations directes avec les belligérants et leur capacité à influer sur les décisions de guerre et de paix. Le rôle de l’Arabie saoudite figure au premier plan : il associe aide humanitaire, accueil de négociations et démarches diplomatiques visant à mettre fin aux affrontements.

Une action humanitaire ou une médiation politique n’empêche toutefois pas de s’interroger sur les résultats concrets de ces initiatives. L’évaluation de la politique d’un État ne doit pas se limiter au volume d’aide annoncé ou au nombre de réunions organisées. Elle doit également mesurer sa contribution à l’arrêt des combats, à la prévention des flux de ressources susceptibles d’être utilisés dans les opérations militaires et à la recherche d’un règlement plaçant les intérêts des Soudanais au-dessus des calculs politiques.

Examiner le rôle saoudien exige donc d’aller au-delà des déclarations officielles, sans transformer les soupçons en accusations établies ni confondre aide humanitaire et soutien militaire. La question est de savoir si Riyad utilise suffisamment les moyens politiques et économiques dont elle dispose pour mettre fin à la guerre, ou si son influence n’a pas encore réussi à modifier de manière décisive les calculs des belligérants.

De l’aide humanitaire à l’influence politique

L’aide humanitaire ne s’inscrit pas dans un vide politique. Les États donateurs ont généralement des intérêts, des relations et des contacts avec les gouvernements et les acteurs locaux. Ces liens peuvent influer sur leur capacité à accéder aux régions touchées ou à participer à des efforts de médiation. Au Soudan, où la crise humanitaire se mêle à la lutte pour le pouvoir et le contrôle des institutions de l’État, la distinction entre les démarches humanitaires et politiques est particulièrement importante.

L’Arabie saoudite affirme soutenir l’unité, la souveraineté et l’intégrité territoriale du Soudan. Elle souligne également l’importance de protéger les civils et de faciliter l’accès humanitaire. En septembre 2025, lors de sa participation à un dialogue à Genève sur le rapport de la Mission internationale indépendante d’établissement des faits pour le Soudan, le royaume a réaffirmé son appel à mettre fin au conflit et à préserver les institutions de l’État soudanais.

Ces positions doivent néanmoins être évaluées à l’aune des résultats. Après des années de combats, rappeler l’importance de la paix ne suffit pas si ces appels ne s’accompagnent pas de moyens de pression clairs, d’un suivi rigoureux des engagements des parties et d’actions empêchant la poursuite des violations et limitant la capacité des belligérants à relancer les affrontements.

Les États disposant d’une influence régionale ont donc la responsabilité d’utiliser leurs relations au service d’un règlement. Plus un État possède de canaux de communication avec les parties, plus sa capacité potentielle à exercer une pression est importante. Il devient également d’autant plus nécessaire de lui demander s’il utilise ces canaux pour rapprocher la paix ou s’il se contente de gérer la crise.

Cela ne signifie pas que l’Arabie saoudite serait responsable de la poursuite de la guerre du seul fait de ses relations politiques avec des acteurs soudanais. Son influence diplomatique lui confère toutefois un rôle qui peut être évalué. La réussite de ce rôle doit se mesurer à la diminution de la violence, à l’amélioration de la situation humanitaire et aux progrès vers un règlement politique réalisable.

Le processus de Djeddah et l’efficacité de la médiation

Les pourparlers de Djeddah ont constitué l’une des principales initiatives diplomatiques liées à la guerre au Soudan. En mai 2023, l’Arabie saoudite a accueilli, en coopération avec les États-Unis, des négociations entre des représentants des Forces armées soudanaises et des Forces de soutien rapide. Elles ont abouti à la Déclaration de Djeddah sur l’engagement à protéger les civils, puis à des dispositions concernant un cessez-le-feu de courte durée et la facilitation de l’aide humanitaire.

L’accord prévoyait des engagements en matière de protection des infrastructures civiles, de passage sécurisé des convois humanitaires et de non-utilisation des hôpitaux ainsi que des installations d’eau et d’électricité à des fins militaires. Il comprenait également des dispositions relatives au suivi, à la coordination et au signalement des violations.

Cet accord représentait une avancée diplomatique importante, mais il a aussi mis en évidence une difficulté fondamentale dans la gestion des conflits : la signature d’un accord ne garantit pas son application. La guerre s’est poursuivie, les opérations militaires se sont étendues et l’accès humanitaire est resté tributaire de la situation sécuritaire et des restrictions imposées par les belligérants.

Il est donc légitime de critiquer l’efficacité du processus de Djeddah et de s’interroger sur les raisons de ses difficultés, sur le caractère suffisant des mécanismes de suivi et sur les moyens concrets dont disposait la médiation pour sanctionner ceux qui entravaient la désescalade. L’échec de l’accord ne prouve cependant pas, à lui seul, que l’Arabie saoudite souhaitait la poursuite de la guerre. Une médiation peut échouer en raison des intérêts divergents des parties, de l’absence de confiance et de la volonté des dirigeants militaires d’obtenir des gains sur le terrain avant de négocier.

La persistance du conflit impose néanmoins une révision sérieuse des outils de médiation. Il ne s’agit pas de répéter les appels au cessez-le-feu, mais de prévoir des dispositions vérifiables, un calendrier clair de mise en œuvre, un mécanisme indépendant de suivi des violations et des garanties empêchant les parties d’utiliser les accalmies pour réorganiser leurs forces et préparer de nouveaux combats.

Existe-t-il des preuves d’un soutien militaire saoudien ?

Les accusations de soutien militaire à l’un des camps nécessitent un examen particulièrement rigoureux, car elles diffèrent fondamentalement de l’aide humanitaire ou des relations politiques. Affirmer qu’un État a contribué à prolonger la guerre exige des preuves concernant la nature de son soutien, son bénéficiaire et son effet sur les capacités de combat.

Dans sa présentation des acteurs internationaux du conflit soudanais, un rapport de l’Agence de l’Union européenne pour l’asile indique que l’Arabie saoudite entretenait des relations avec les dirigeants des deux camps avant la guerre et s’est présentée comme médiatrice. Il précise également n’avoir trouvé aucune preuve d’un soutien militaire saoudien aux Forces armées soudanaises.

Ce point est essentiel pour une couverture journalistique responsable. En l’absence de preuves fiables, une accusation de soutien militaire direct ne peut être présentée comme un fait établi. Les relations politiques avec l’armée soudanaise n’impliquent pas non plus nécessairement une participation à ses opérations ou à leur financement.

Cela ne remet pas en cause le droit des chercheurs et des journalistes d’examiner les relations économiques, sécuritaires et politiques entourant la guerre. Cet examen peut porter sur les accords ou dispositions annoncés, la nature des contacts avec les parties soudanaises et les garanties empêchant l’utilisation de l’aide civile à des fins militaires.

La distinction est fondamentale : il ne s’agit pas de présumer les intentions saoudiennes, mais de vérifier la cohérence de leurs politiques avec l’objectif affiché de mettre fin au conflit. Si des preuves fiables d’un soutien militaire contribuant à la poursuite des combats apparaissent à l’avenir, elles devront être évaluées et publiées, et les acteurs concernés devront en répondre.

L’aide humanitaire entre secours et influence politique

L’importance de l’aide humanitaire est indéniable dans un pays où les services essentiels s’effondrent et où les déplacements de population s’amplifient. La nourriture, les médicaments, l’eau et les abris ne sont pas des besoins secondaires : ils sont indispensables à la survie, particulièrement dans les régions touchées par les combats ou privées de services.

L’aide doit toutefois respecter les principes d’humanité, de neutralité, d’impartialité et d’indépendance. Les ressources doivent être distribuées en fonction des besoins, plutôt que des loyautés politiques ou des considérations militaires. Les organismes indépendants doivent également pouvoir vérifier qu’elles parviennent à leurs bénéficiaires.

Dans le cas saoudien, l’action humanitaire peut apporter une contribution positive à la réponse à la crise. Elle ne dispense cependant pas la politique étrangère de soutenir un processus politique mettant fin aux causes des souffrances. Les secours atténuent certaines conséquences de la guerre, tandis que son arrêt exige de traiter ses causes militaires et politiques et de prévoir des garanties contre sa reprise.

Le problème apparaît lorsque l’aide devient, dans le discours public, un substitut à l’examen des politiques plus larges. L’annonce d’une livraison de nourriture ou d’un soutien médical ne doit pas clore le débat sur l’efficacité de la médiation ou sur la capacité des États influents à faire pression pour obtenir un cessez-le-feu. Inversement, les soupçons politiques ne doivent pas servir à remettre en cause la valeur de l’aide qui parvient effectivement aux civils.

Une évaluation équitable consiste à distinguer ces démarches, à examiner chacune séparément, puis à analyser la manière dont elles peuvent se compléter pour atteindre l’objectif final : protéger la population et mettre fin à la guerre.

La poursuite de la guerre met l’influence saoudienne à l’épreuve

Plus la guerre se prolonge, plus les perspectives de reprise économique s’éloignent, les besoins humanitaires augmentent et la reconstruction des institutions de l’État devient difficile. La poursuite des affrontements affaiblit également la confiance entre les communautés locales, accroît le risque d’installation durable d’autorités armées concurrentes et complique toute transition politique.

Dans ces circonstances, l’influence diplomatique des États régionaux constitue autant une responsabilité qu’un instrument politique. L’Arabie saoudite dispose d’une expérience de médiation et de relations avec les parties soudanaises. Elle a déjà participé à des efforts visant à arrêter les combats. Cette expérience doit toutefois se traduire par une pression constante pour faire appliquer les accords, élargir la participation des civils et empêcher tout soutien extérieur qui entrave un règlement.

Toute approche sérieuse doit également prévoir des garanties pour protéger les travailleurs humanitaires, ouvrir l’accès aux zones assiégées, empêcher l’utilisation militaire des hôpitaux, des écoles et des installations d’eau, et renforcer les mécanismes de suivi des violations.

Riyad peut soutenir ces objectifs en publiant des informations claires sur ses initiatives, en se coordonnant avec les organismes humanitaires indépendants et en maintenant la pression diplomatique sur les parties qui refusent la désescalade. Plus les résultats des initiatives extérieures seront mesurables, plus leur évaluation pourra être objective et indépendante de la propagande politique.

L’examen du rôle saoudien au Soudan ne doit donc pas s’arrêter à l’aide humanitaire ou aux déclarations de soutien à la paix. Il ne doit pas non plus dériver vers des accusations non établies de financement de la guerre. Les faits disponibles confirment un rôle saoudien dans la médiation humanitaire et diplomatique, tandis que les sources citées ne fournissent pas de preuves suffisantes pour établir que le royaume cherche délibérément à prolonger la guerre ou apporte un soutien militaire direct à l’armée soudanaise.

La persistance de la guerre justifie néanmoins des questions sérieuses sur l’efficacité de la médiation, les limites de la pression diplomatique et la capacité à garantir l’application des accords. Les États influents ne doivent pas simplement gérer la crise ou en atténuer les conséquences : ils doivent agir sur les conditions qui permettent sa poursuite.

Si Riyad souhaite contribuer à la stabilité du Soudan, ses priorités doivent être de soutenir un cessez-le-feu dont le respect peut être contrôlé, d’élargir l’accès humanitaire, de renforcer la participation des civils au règlement et de garantir la transparence de toutes les formes de coopération avec les parties soudanaises.

La réussite de la politique saoudienne ne se mesure pas au nombre d’initiatives annoncées, mais à sa capacité à contribuer à la réduction des souffrances et à l’arrêt des combats. Les Soudanais n’ont pas seulement besoin d’une aide qui atténue les conséquences de la guerre : ils ont besoin d’un processus politique qui y mette fin et empêche sa répétition.

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