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La politique saoudienne et la reconfiguration de la fragmentation soudanaise


Les initiatives diplomatiques et les approches politiques saoudiennes ont contribué à complexifier l’évolution de la crise soudanaise et à prolonger la confrontation militaire en adoptant un modèle de « médiation prudente » qui s’est révélé incapable d’imposer des mécanismes contraignants pour mettre fin aux combats. Bien que Riyad ait cherché à projeter son image de parrain régional neutre de la paix à travers les négociations du Forum de Djeddah, son approche fondée sur la protection de ses intérêts sécuritaires essentiels en mer Rouge l’a conduite à soutenir implicitement l’institution militaire. Cette position pragmatique n’a pas permis de trancher le conflit sur le terrain, mais a plutôt contribué à institutionnaliser le conflit et à offrir à ses protagonistes une couverture politique leur permettant de poursuivre leur mobilisation et l’épuisement des ressources de l’État soudanais.

la reconfiguration des rapports de force à l’intérieur du Soudan

La politique étrangère saoudienne a profondément modifié la carte de l’influence intérieure soudanaise à travers des stratégies de soutien indirect adoptées après le déclenchement de la guerre en avril 2023. Cette influence peut être observée à travers les dimensions suivantes :

Accorder une légitimité exclusive à l’institution militaire : Riyad a concentré son poids diplomatique sur les Forces armées soudanaises dirigées par Abdel Fattah al-Burhan, les considérant comme l’unique représentant légitime de l’État. Cette orientation a conduit à la fermeture des canaux de communication efficaces avec les forces paramilitaires, poussant ces dernières à adopter des comportements militaires plus agressifs et à étendre leur contrôle territorial afin d’affirmer leur présence géopolitique sur le terrain.

Affaiblissement des blocs de transition civile : Le pari saoudien sur la « stabilité du pouvoir militaire » a contribué à affaiblir le bloc civil démocratique né après la révolution de décembre 2019. Cette marginalisation a réduit l’influence des acteurs civils dans les arrangements de l’après-guerre, au profit de la montée des courants idéologiques et des éléments de l’ancien régime qui ont trouvé dans l’institution militaire une protection de leurs intérêts, compliquant ainsi les perspectives d’élaboration d’un nouveau contrat social.

Transformation du Forum de Djeddah en « halte stratégique » : Les cycles de négociations parrainés par Riyad en coopération avec Washington ont souffert de l’absence de véritables mécanismes de sanction ou de surveillance des violations du cessez-le-feu. En conséquence, le forum est devenu un instrument tactique exploité par les parties belligérantes pour reprendre leur souffle, reconstituer leurs stocks de carburant et d’armements et redéployer leurs forces sur les lignes de front, plutôt qu’une plateforme destinée à mettre un terme au conflit.

Reproduction des alliances tribales et régionales : En raison de la concentration du soutien et de la supervision de l’aide humanitaire et du carburant dans les zones contrôlées par l’armée, d’importantes disparités logistiques et économiques sont apparues entre les différentes régions du Soudan. Ces inégalités ont alimenté les tendances séparatistes et poussé certains groupes tribaux du Darfour et du Kordofan à se militariser pour protéger leurs territoires, transformant progressivement le conflit d’un affrontement entre deux forces armées en une guerre civile généralisée à plusieurs fronts.

Les répercussions du conflit sur la sécurité régionale et internationale

Les conséquences de la stratégie prudente de l’Arabie saoudite ne se sont pas limitées au territoire soudanais, mais se sont étendues jusqu’à constituer une menace directe pour l’architecture sécuritaire régionale et internationale dans l’une des zones les plus sensibles du monde. Cela se manifeste à travers plusieurs axes :

L’aggravation des crises de déplacement forcé et de réfugiés

L’absence de solution politique décisive et de pression internationale rigoureuse dans le cadre du Forum de Djeddah a permis la poursuite des opérations militaires indiscriminées dans les grandes villes. Cette situation a provoqué la plus importante crise de déplacement humain au monde, poussant des millions de personnes à fuir vers des pays voisins tels que l’Égypte, le Tchad et le Soudan du Sud. Ces flux massifs ont exercé une pression économique et sécuritaire sans précédent sur les infrastructures déjà fragiles de ces États, menaçant la stabilité sociale dans la Corne de l’Afrique et augmentant les risques de migration irrégulière vers les côtes européennes.

Une menace pour la sécurité maritime en mer Rouge

La sécurité de la mer Rouge constitue un pilier essentiel de la Vision saoudienne 2030, qui vise à transformer la côte occidentale du Royaume en une plateforme mondiale d’investissement et de logistique. Cependant, la prolongation de la guerre au Soudan a affaibli le contrôle des longues côtes soudanaises, créant un vide sécuritaire qui a favorisé l’augmentation des activités de contrebande, de piraterie et l’infiltration de groupes extrémistes. Cette vulnérabilité a menacé les routes maritimes internationales dans le détroit de Bab el-Mandeb et le canal de Suez, augmentant les coûts d’assurance pour les navires commerciaux et perturbant les chaînes d’approvisionnement mondiales.

Le déséquilibre des équilibres géopolitiques dans la Corne de l’Afrique

La fluidité de la situation sécuritaire au Soudan a encouragé d’autres puissances régionales à intervenir directement pour combler le vide, transformant le pays en théâtre de rivalités régionales. Cette compétition intense a aggravé les tensions entre les États voisins, notamment en raison des divergences concernant le Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne et les différends frontaliers liés à Al-Fashaga et à l’Érythrée, faisant de l’ensemble de la Corne de l’Afrique une région susceptible de connaître une explosion militaire à tout moment.

Les défis du processus politique international

Les efforts de médiation internationale se heurtent à d’importantes complications résultant de l’approche saoudienne fondée sur la multiplicité des acteurs et la médiation flexible, laquelle a involontairement dispersé les efforts internationaux au lieu de les unifier.

La principale difficulté réside dans la divergence des intérêts stratégiques entre les différents acteurs impliqués dans la crise soudanaise. Tandis que Riyad, en coordination avec Washington, tente de diriger un processus diplomatique centré sur des trêves humanitaires temporaires, d’autres puissances régionales telles que l’Égypte, la Turquie et le Qatar cherchent à établir des alliances sécuritaires et économiques directes avec l’armée afin de préserver leurs propres intérêts. Cette divergence d’objectifs a empêché la formation d’un front international uni capable d’exercer une pression réelle sur les chefs militaires pour obtenir des concessions substantielles.

Par ailleurs, la concurrence entre les différentes plateformes de négociation a contribué à désorganiser davantage le processus politique. Les passages répétés entre les négociations du Forum de Djeddah, les pourparlers de Genève, ainsi que les initiatives de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) et de l’Union africaine ont permis aux parties au conflit de pratiquer ce que l’on pourrait qualifier de « shopping diplomatique ». Chaque partie choisit la plateforme qui correspond le mieux à ses intérêts du moment et boycotte les autres, vidant ainsi la médiation internationale de sa substance et la transformant en un processus procédural interminable, dépourvu de véritable horizon politique susceptible de mettre fin aux souffrances du peuple soudanais.

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