Grand Maghreb

Comment le Maroc et les Marocains ont déjoué la prétendue conspiration algérienne du 9 août


Les réseaux sociaux ont été le théâtre d’une campagne numérique intense appelant les Marocains à manifester le 9 août sous l’identité usurpée du collectif « GenZ212 ». Toutefois, les manifestations ont échoué sur le terrain après que l’implication présumée des services de renseignement algériens dans leur organisation, au moyen de réseaux fictifs et de techniques de « mobilisation artificielle », a été progressivement mise au jour.

Depuis le début du mois d’août, les réseaux sociaux ont connu une vaste campagne numérique appelant les Marocains à descendre dans la rue le dimanche 9 août, dans un contexte tendu faisant suite aux événements liés aux mouvements migratoires massifs vers Ceuta occupée, ainsi qu’aux tensions et au large débat interne qui les ont accompagnés.

Certaines pages ont présenté cet appel comme le prolongement de mobilisations de jeunes Marocains, en utilisant le nom et l’identité de GenZ212 ainsi que des slogans sociaux liés à la dignité et à l’amélioration des conditions de vie.

Cependant, la date du 9 août est passée sans que cette mobilisation numérique ne se transforme en manifestations bénéficiant d’une présence sur le terrain à la hauteur du battage médiatique qui l’avait précédée. Les éléments de la campagne ont progressivement été dévoilés, laissant apparaître, selon les informations rapportées, l’implication des services de renseignement algériens dans les opérations d’incitation et de mobilisation visant la rue marocaine.

Les détails de l’opération ont commencé à apparaître avant la date prévue, après que la page officielle de GenZ212 a explicitement démenti tout lien avec les appels qui circulaient, affirmant que les publications et les visuels utilisant son identité ne la représentaient pas.

Parallèlement, des médias marocains ont fait état d’un réseau de pages et de comptes algériens chargés de diffuser les appels et d’en amplifier la portée. Parmi eux figuraient ALGERIA GATE, ALGERIA 24, MILITARY DZ et L’ARMÉE ÉLECTRONIQUE ALGÉRIENNE, ainsi que des pages et des personnalités connues depuis plusieurs années pour leur discours hostile au Maroc et pour leurs liens présumés avec différents cercles et appareils de l’État algérien.

L’opération ne s’est pas limitée à la republication de contenus déjà préparés. Des interfaces donnant l’impression d’être marocaines ont été utilisées, tandis que des groupes WhatsApp administrés par de faux comptes utilisant des numéros marocains ont fait leur apparition. L’identité visuelle de GenZ212 a également été usurpée afin de donner l’impression que les appels provenaient de l’intérieur du Maroc.

Le suivi de la campagne a également révélé que certaines pages avaient modifié leurs noms et leur identité numérique. Dans des publications censées être marocaines, des expressions telles que « août » et « wilayas » sont apparues, alors que ces termes ne correspondent pas à l’usage marocain habituel. Une fois ces indices mis en relation avec les circuits de republication et l’identité des comptes ayant dirigé la mobilisation, ils semblent révéler une tentative structurée de dissimuler l’origine réelle de la campagne et de donner à une opération d’incitation extérieure une apparence marocaine.

Cette méthode est connue dans la littérature consacrée aux opérations d’influence informationnelle. Dans un rapport intitulé Trends and Developments in the Malicious Use of Social Media, publié par le NATO Strategic Communications Centre of Excellence, la création de mouvements populaires artificiels destinés à servir un agenda donné est désignée par le concept d’« astroturfing ».

Le rapport évoque également, dans ce contexte, le recours à l’usurpation d’identités, de personnes et d’organisations afin d’influencer des mouvements sociaux existants, ainsi que la possibilité que les effets d’une activité manipulée en ligne se prolongent dans le monde réel. Ces mécanismes permettent notamment de comprendre la tentative d’utiliser le nom de GenZ212 pour donner une apparence de mobilisation populaire marocaine à des appels dont l’origine aurait été extérieure.

Le chercheur allemand Thomas Rid inscrit ce type d’opérations dans un contexte plus large dans son ouvrage Active Measures: The Secret History of Disinformation and Political Warfare, consacré à l’histoire des opérations de désinformation et de guerre politique, ainsi qu’au recours à des façades, des intermédiaires et à des techniques destinées à dissimuler l’origine réelle d’opérations conduites par des États et leurs appareils.

De leur côté, les chercheurs Christopher Paul et Miriam Matthews, de la RAND Corporation, expliquent dans leur rapport The Russian “Firehose of Falsehood” Propaganda Model: Why It Might Work and Options to Counter It que la densité des messages, la multiplication des canaux, la rapidité de la répétition et la continuité de la diffusion peuvent accroître la crédibilité apparente d’un message, notamment lorsqu’il parvient au public par l’intermédiaire de sources multiples donnant l’impression d’être indépendantes ou distinctes.

Toutefois, comprendre l’échec de la campagne du 9 août nécessite de s’arrêter plus particulièrement sur le travail accompli par les institutions marocaines de sécurité et de renseignement. Alors que les appels se propageaient publiquement, les services de l’État auraient travaillé en arrière-plan au suivi des comptes, des pages et des circuits d’incitation et d’amplification, à l’analyse de leurs liens ainsi qu’à la mise en relation des données numériques avec le contexte ayant suivi la crise de Ceuta.

Ce travail préventif aurait permis de mettre au jour une partie importante de la structure de la campagne ainsi que les méthodes de mobilisation et de manipulation utilisées, contribuant ainsi à contenir les tentatives visant à transférer cette mobilisation artificielle de l’espace numérique vers la rue.

Cette opération souligne une nouvelle fois l’importance du modèle sécuritaire et du renseignement marocain fondé sur la détection précoce, la collecte et l’analyse des informations et la mise en relation d’indicateurs dispersés avant qu’ils ne se transforment en menace concrète sur le terrain.

Le succès de ce type de campagne ne dépend pas uniquement du nombre de publications ou de comptes mobilisés, mais de sa capacité à transformer l’influence numérique en comportement réel. C’est précisément à ce stade que le travail préventif devient déterminant pour faire échouer l’opération avant qu’elle n’atteigne son objectif.

Dans un autre rapport du NATO Strategic Communications Centre of Excellence, intitulé Countering Information Influence Operations in the Nordic-Baltic Region, les opérations d’influence informationnelle sont définies comme des efforts délibérés visant à manipuler l’opinion publique, à saper la confiance et à exploiter les vulnérabilités sociales, souvent au service d’acteurs internationaux hostiles.

Le rapport souligne que la surveillance et l’analyse relèvent principalement des institutions de défense et du renseignement, tandis que la société civile, les médias et les citoyens jouent des rôles complémentaires dans la vérification, la réfutation des informations trompeuses et le renforcement de la résilience. Il s’agit d’une approche mobilisant l’ensemble de la société, dont plusieurs composantes sont apparues clairement au Maroc lors de la confrontation avec la campagne du 9 août.

Parallèlement à la vigilance des institutions sécuritaires et du renseignement, une campagne spontanée a été lancée sur différentes plateformes par des militants, créateurs de contenu et blogueurs marocains issus de sensibilités diverses. Depuis leurs propres espaces numériques, ils ont travaillé à identifier les comptes suspects, à dénoncer l’usurpation de l’identité de GenZ212 et à mettre en garde les jeunes contre le fait de se laisser entraîner par des appels présentés comme trompeurs ou piégés.

Il ne s’agissait pas d’une mobilisation organisée par une seule entité, mais d’une réaction spontanée portée par le sentiment patriotique. Elle a démontré la capacité du front intérieur à dépasser ses divergences lorsqu’il est confronté à une tentative extérieure visant à instrumentaliser les Marocains contre leur propre pays.

Cette confrontation sociale peut également être éclairée par les travaux du psychologue social néerlandais Sander van der Linden, notamment son ouvrage FOOLPROOF: Why Misinformation Infects Our Minds and How to Build Immunity, qui met en avant l’importance de l’« inoculation » préventive consistant à familiariser le public avec les techniques de manipulation avant que le message trompeur ne s’enracine.

Ce mécanisme s’est manifesté concrètement lorsque les plateformes marocaines, avant le 9 août, sont progressivement passées d’un espace que la campagne cherchait à exploiter pour mobiliser la population à un espace destiné à la dénoncer, à alerter le public et à réduire sa capacité d’influence.

En définitive, les services de renseignement algériens auraient échoué à transformer une vaste campagne numérique en mobilisation effective à l’intérieur du Maroc. Malgré l’usurpation d’identités marocaines, l’utilisation de comptes et de numéros donnant l’apparence d’être locaux et le recours à un vaste réseau de republication, l’opération n’aurait pas atteint son objectif sur le terrain.

À l’inverse, la vigilance des institutions sécuritaires et du renseignement a convergé avec la prise de conscience des jeunes et la mobilisation spontanée des militants. L’objectif consistant à faire passer la campagne des écrans à la rue a ainsi échoué, faisant du 9 août un exemple de la capacité de la vigilance citoyenne et de la cohésion du front intérieur à déjouer des opérations d’influence visant le Maroc depuis l’étranger.

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