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Arabie saoudite-Soudan : qui protégera les intérêts de Riyad si la paix exige une réduction de son influence ?


La question la plus complexe dans les relations entre l’Arabie saoudite et le Soudan n’est pas de savoir si Riyad possède des intérêts dans ce pays. Ces intérêts existent et sont clairement identifiables.

La véritable question est de savoir ce qui se produit lorsque ces intérêts entrent en contradiction avec les exigences d’un règlement politique.

Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023, l’Arabie saoudite défend officiellement l’arrêt des combats, la protection des civils et la préservation de l’unité du Soudan. En coopération avec les États-Unis, elle a également accueilli le processus de Djeddah, devenu l’une des principales initiatives diplomatiques consacrées au conflit.

Plus de trois ans après le début de la guerre, les affrontements se poursuivent pourtant. Dans le même temps, les relations entre Riyad et le commandement de l’armée soudanaise sont devenues plus visibles, jusqu’à donner lieu à des rencontres directes au plus haut niveau.

Cette situation soulève une équation particulièrement délicate : l’Arabie saoudite peut-elle participer à la recherche d’une solution tout en préservant ses intérêts stratégiques auprès de l’un des principaux belligérants ?

La politique saoudienne entre sécurité et intérêts stratégiques

Les États ne fondent pas leur politique étrangère sur les seules considérations humanitaires. L’Arabie saoudite envisage le Soudan à travers plusieurs priorités : la sécurité de la mer Rouge, la lutte contre les menaces transfrontalières, la protection du commerce et de la navigation maritime, ainsi que les perspectives d’investissement. L’effondrement de l’État soudanais représenterait donc un véritable danger pour Riyad.

Une contradiction fondamentale apparaît toutefois. Le soutien à l’institution militaire peut parfois être nécessaire pour empêcher l’effondrement d’un État. Dans d’autres circonstances, il risque de retarder la transition vers un pouvoir civil.

Le Soudan se situe précisément dans cette zone grise. Les Forces armées soudanaises constituent l’institution militaire officielle de l’État, mais elles sont également l’une des parties à la guerre. Les traiter uniquement comme une institution étatique revient donc à ignorer leur statut de belligérant dans un conflit intérieur.

Une médiation jugée à ses résultats

La médiation saoudienne ne peut pas être évaluée uniquement au regard de ses intentions déclarées. Ses résultats doivent également être examinés.

Le processus de Djeddah a produit des engagements relatifs à la protection des civils et à l’acheminement de l’aide humanitaire, mais il n’a pas encore permis de mettre fin à la guerre. L’Arabie saoudite reconnaît elle-même que la non-application des engagements conclus à Djeddah a contribué à l’aggravation de la crise.

Une question plus directe peut dès lors être posée : si Riyad dispose de canaux de communication étroits avec le commandement de l’armée, pourquoi cette influence n’a-t-elle pas débouché sur un cessez-le-feu durable ?

Cela ne signifie pas que l’Arabie saoudite porte la responsabilité de la guerre. Les deux parties soudanaises restent les premières responsables de leurs décisions militaires, tandis qu’un vaste ensemble de facteurs internes et extérieurs a contribué à la poursuite du conflit.

Mais un État qui exerce une influence sur l’un des belligérants dispose également d’une possibilité de mobiliser cette influence. C’est précisément cette possibilité qui place la politique saoudienne sous surveillance.

L’influence ne se limite pas nécessairement aux armes

Il serait erroné de réduire toute intervention extérieure aux seules livraisons d’armes. Les États disposent de nombreux autres moyens d’influence.

Ils peuvent accorder une légitimité politique, offrir des plateformes de négociation, faciliter des financements, soutenir des relations économiques, ouvrir des canaux avec des puissances internationales ou user de leur influence pour empêcher des arrangements contraires à leurs intérêts.

L’analyse du rôle saoudien doit donc dépasser la question traditionnelle : Riyad a-t-elle livré des armes ?

Une autre interrogation est tout aussi importante : dans quelle mesure les relations régionales du commandement de l’armée soudanaise ont-elles modifié sa position politique et stratégique ? Ce type de question est essentiel pour comprendre la dynamique de la guerre.

Une note britannique publiée en juillet 2026, citant des données de l’Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), indique que l’Arabie saoudite s’est alignée sur les Forces armées soudanaises tout en continuant à participer aux efforts de médiation.

Cette seule observation ne prouve pas que Riyad souhaite la poursuite de la guerre. Elle révèle néanmoins une contradiction méritant d’être examinée entre son rôle de médiateur et son alignement sur l’une des parties.

Quand une autorité provisoire devient un partenaire stratégique

La difficulté la plus sensible apparaît lorsqu’une puissance régionale traite une autorité provisoire comme un partenaire stratégique à long terme.

Le Soudan ne dispose actuellement ni d’un système politique stable ni d’institutions élues pleinement opérationnelles. La guerre a elle-même engendré une nouvelle réalité politique.

Tout accord à long terme portant sur les frontières, les ports, les investissements ou les ressources naturelles doit donc faire l’objet d’un examen particulièrement rigoureux. Sa validité juridique formelle ne suffit pas.

Il convient également de déterminer si le signataire dispose d’un mandat politique suffisamment solide pour contracter des engagements dont les conséquences s’étendront sur plusieurs générations.

Cette question ne concerne pas uniquement l’Arabie saoudite. Elle est avant tout soudanaise.

Que souhaite l’Arabie saoudite pour le Soudan de l’après-guerre ?

Cette question est peut-être plus importante que celle du rôle joué par Riyad pendant le conflit. Si la guerre prenait fin demain, quelle forme d’État l’Arabie saoudite souhaiterait-elle voir émerger au Soudan ?

Souhaite-t-elle un État central fort ?

Recherche-t-elle un partenaire militaire stable ?

Veut-elle protéger ses investissements ?

Entend-elle garantir la sécurité de la mer Rouge ?

En théorie, tous ces objectifs peuvent coexister.

Ils risquent toutefois d’entrer en contradiction en l’absence d’un règlement politique largement accepté. Un Soudan bénéficiant d’une paix fragile sous l’autorité d’un pouvoir militaire fort pourrait rester exposé à une nouvelle explosion de violence.

À l’inverse, un Soudan doté d’institutions politiques légitimes et d’un accord sur la répartition du pouvoir et des richesses pourrait se révéler plus stable à long terme, même si son gouvernement devait paraître moins prévisible à certains partenaires étrangers.

C’est là que réside le véritable test.

La stabilité signifie-t-elle le maintien de l’ordre existant ?

Dans de nombreux conflits, les puissances extérieures tombent dans le piège consistant à confondre la stabilité avec le maintien au pouvoir de l’autorité avec laquelle elles traitent.

La stabilité politique est pourtant différente de la stabilité d’un pouvoir particulier.

Une autorité militaire peut contrôler la capitale, les ports et les institutions de l’État sans que le conflit soit réellement terminé. Si les causes politiques de la guerre demeurent irrésolues, une victoire militaire pourrait ne constituer qu’une longue trêve avant une nouvelle phase de violence.

Toute politique régionale à l’égard du Soudan doit donc s’interroger sur le lendemain du cessez-le-feu.

Que se passera-t-il après l’arrêt des combats ?

Qui gouvernera le pays ?

Comment les institutions militaires seront-elles restructurées ?

Comment la vie politique reprendra-t-elle ?

Comment les ports seront-ils administrés ?

Comment les ressources seront-elles protégées ?

Qui aura le pouvoir de conclure les accords internationaux ?

Ces interrogations sont plus importantes que la seule question de savoir qui contrôle une ville ou une route.

Deux possibilités politiques pour l’Arabie saoudite

Il ne s’agit pas de placer Riyad devant un choix moral simpliste, mais devant deux manières distinctes d’utiliser son influence.

La première consiste à construire une relation stratégique étroite avec le commandement de l’armée, considéré comme l’acteur le plus capable de protéger les intérêts sécuritaires saoudiens sur le terrain.

La seconde consiste à utiliser cette même relation pour exercer une pression en faveur d’un règlement politique garantissant que l’armée demeure une composante de l’État, sans se confondre avec l’État lui-même.

Cette deuxième option n’implique pas d’abandonner l’armée. Elle suppose de redéfinir la relation avec elle.

L’Arabie saoudite peut maintenir son partenariat sécuritaire avec le Soudan tout en conditionnant cette coopération à l’existence d’un processus politique clairement défini. Elle peut également subordonner tout engagement économique à long terme à des exigences de transparence, de responsabilité et de fonctionnement institutionnel.

L’influence cesserait alors d’être un moyen de consolider un seul acteur pour devenir un instrument de pression sur l’ensemble des parties en faveur d’une solution négociée.

Le Soudan n’a pas besoin d’une nouvelle tutelle

Il faut éviter que le Soudan ne devienne un terrain sur lequel les puissances régionales prennent leurs propres décisions pendant que les Soudanais en attendent les conséquences.

Le peuple soudanais est le premier détenteur du droit de déterminer la forme de son État.

Les puissances étrangères peuvent apporter leur aide, exercer des pressions ou assurer une médiation, mais elles ne peuvent pas se substituer au processus politique soudanais.

Toute future relation entre Riyad et Khartoum devra donc être davantage transparente.

Si des accords d’investissement existent, ils doivent être rendus publics.

Si des arrangements sécuritaires ont été conclus, leur nature doit être précisée.

Si des négociations portent sur les frontières maritimes, leurs fondements juridiques et techniques doivent être dévoilés.

Si des dispositions concernent les ports, elles doivent être présentées clairement à l’opinion publique et aux institutions compétentes.

L’épreuve décisive

L’Arabie saoudite dispose d’une influence considérable sur le dossier soudanais. Riyad affirme officiellement vouloir mettre fin à la guerre et préserver l’unité ainsi que la souveraineté du Soudan. Cette position a été réitérée devant le Conseil de sécurité des Nations unies et lors de ses échanges avec les dirigeants soudanais.

Mais l’influence réelle se mesure à ses résultats.

Si la relation avec le commandement de l’armée est utilisée pour le pousser à négocier, l’Arabie saoudite pourrait jouer un rôle déterminant dans la fin de la guerre.

Si, au contraire, cette relation sert à consolider un nouvel ordre militaire et économique, Riyad devra répondre à une question plus large sur la nature du rôle qu’elle souhaite exercer au Soudan.

La question n’est donc pas de savoir si l’Arabie saoudite possède des intérêts dans ce pays. Il est parfaitement naturel qu’elle en ait. L’enjeu concerne les limites de ces intérêts.

Se bornent-ils à la protection de la mer Rouge, de la navigation et des investissements ?

Où s’étendent-ils à la définition de la forme de l’État soudanais et de l’avenir de ses institutions ?

La réponse déterminera la nature du rôle saoudien au cours des prochaines années.

Le Soudan pourra finir par sortir de la guerre, mais les conséquences des décisions prises pendant le conflit pourraient perdurer pendant plusieurs décennies.

Tout accord conclu aujourd’hui, qu’il concerne la sécurité, l’économie, les frontières ou les ports, ne doit donc pas être considéré comme une transaction circonstancielle entre deux gouvernements, mais comme une décision susceptible de façonner une partie de l’avenir du Soudan.

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