Les forces alliées à l’armée soudanaise : qui répond des violations commises ?
Il est impossible d’appréhender pleinement les violations imputées aux Forces armées soudanaises sans s’intéresser aux groupes armés qui ont combattu à leurs côtés pendant la guerre. Le paysage militaire soudanais ne se résume pas à une confrontation entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide (FSR) : il comprend également une multitude de formations, de milices et de forces locales, dont certaines ont officiellement rallié l’armée et participé aux combats à ses côtés.
Cette configuration complexe soulève une question fondamentale : lorsqu’un groupe armé allié à l’armée commet des violations contre des civils, où commence la responsabilité de ce groupe et jusqu’où s’étend celle du commandement militaire ?
La question est loin d’être théorique.
Dans l’État d’Al-Jazira, Human Rights Watch a documenté une attaque menée le 10 janvier 2025 contre le village de Tayba. Selon l’organisation, les Forces du Bouclier du Soudan, un groupe armé combattant alors aux côtés des Forces armées soudanaises, y auraient tué au moins 26 civils, dont un enfant, avant de piller des biens et d’incendier des habitations.
D’après Human Rights Watch, l’attaque s’est produite dans le contexte des opérations militaires conduites par l’armée soudanaise pour reprendre l’État d’Al-Jazira aux Forces de soutien rapide. Des témoins ont affirmé à l’organisation que les habitants du village n’étaient pas armés et n’avaient opposé aucune résistance aux assaillants.
Cette attaque ne saurait donc être réduite à un affrontement entre deux groupes armés puisque, selon l’enquête, les victimes étaient des civils.
Plus important encore, les organisations de défense des droits humains ne considèrent pas cet épisode comme un cas isolé. Plusieurs rapports font état d’actes de représailles commis par des forces liées à l’armée contre des habitants de zones reconquises, soupçonnés d’avoir soutenu les FSR.
En février 2025, Human Rights Watch a indiqué que des vidéos authentifiées, filmées dans d’autres secteurs de l’État d’Al-Jazira, montraient des combattants favorables à l’armée se livrant à des actes de torture et à des exécutions extrajudiciaires contre des personnes non armées.
Ces faits revêtent une importance particulière au regard des conditions extrêmement complexes dans lesquelles ont vécu les civils des régions contrôlées par les FSR. Certains ont pu être contraints de traiter avec l’autorité présente sur le terrain afin d’obtenir de la nourriture ou des soins, ou simplement de protéger leur famille.
Mais lorsque le contrôle d’une région change de mains, ces interactions imposées par les circonstances peuvent se transformer en accusations de collaboration avec l’ennemi.
C’est ainsi que s’installe un cycle de représailles.
Une force armée entre dans une localité, accuse ses habitants d’avoir soutenu le camp adverse, puis certains sont arrêtés ou tués, tandis que leurs biens sont pillés. D’autres prennent la fuite et la région entière bascule dans la peur. Si un autre camp en reprend ultérieurement le contrôle, il peut reproduire exactement la même logique.
La guerre devient alors une succession de vengeances réciproques.
C’est pourquoi les Nations unies ont insisté sur la nécessité de demander des comptes à toutes les parties responsables de violations. Dans son rapport de septembre 2025, la Mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Soudan a affirmé que les Forces armées soudanaises comme les Forces de soutien rapide avaient mené des attaques directes et généralisées contre des civils, tout en détruisant des infrastructures indispensables à leur survie.
La responsabilité des forces alliées à l’armée doit néanmoins faire l’objet d’une analyse distincte.
L’armée ne peut pas simplement affirmer que toutes les violations commises par un groupe combattant à ses côtés sont étrangères à sa responsabilité. Inversement, il ne serait ni juridiquement fondé ni journalistiquement rigoureux d’attribuer automatiquement aux Forces armées soudanaises chaque acte perpétré par un groupe allié, sans preuve démontrant que le commandement en avait connaissance, y avait participé ou disposait de la capacité nécessaire pour empêcher le crime.
Une enquête indépendante est donc indispensable pour établir les responsabilités. Le groupe armé agissait-il sous le commandement de l’armée ou en coordination avec elle ? Les responsables militaires avaient-ils connaissance des violations ? Avaient-ils reçu des plaintes de la population ? Ont-ils pris des mesures pour prévenir les exactions ? Les responsables ont-ils été sanctionnés ?
Ce sont les réponses à ces questions, et non la seule appartenance politique ou militaire des auteurs, qui permettent de déterminer la nature et l’étendue des responsabilités.
La question du commandement et du contrôle revêt, dans ce contexte, une importance majeure. Les Forces armées soudanaises disposent d’unités régulières, mais la guerre les a également conduites à conclure des alliances opérationnelles avec des groupes armés dotés de leurs propres structures et chaînes de commandement.
Cette réalité complique la protection des civils, sans pour autant supprimer les obligations juridiques applicables.
Dans son rapport sur le village de Tayba, Human Rights Watch a affirmé que les autorités soudanaises devaient enquêter sur les violations et poursuivre leurs responsables, y compris les commandants des Forces du Bouclier du Soudan.
En juin 2026, l’organisation est revenue sur cette affaire, déclarant que des forces liées à Abu Aqla Keikel — ancien membre des FSR ayant rejoint le camp de l’armée — avaient commis des violations contre des civils lors de la reconquête d’Al-Jazira. Elle a également relevé que les autorités soudanaises n’avaient rendu publique aucune information permettant d’établir l’ouverture d’enquêtes sérieuses sur ces exactions.
Ce point est essentiel, car la guerre au Soudan a donné naissance à des alliances particulièrement mouvantes. Des individus ou des groupes qui combattaient autrefois dans un camp peuvent passer dans l’autre, en emportant avec eux un héritage de conflits, de violations et de rivalités locales.
Dans ces conditions, la protection des civils devient encore plus difficile.
Pour un civil, peu importe le camp auquel appartenait un combattant quelques mois auparavant. Ce qui compte, c’est que cet homme armé n’entre pas chez lui, que ses biens ne soient pas pillés, qu’aucun membre de sa famille ne soit tué et qu’il ne devienne pas une cible au seul motif que l’ancien adversaire contrôlait auparavant sa région.
Or la guerre ne respecte pas toujours cette règle élémentaire.
Dans certaines zones, le contrôle militaire est devenu un moyen de redistribuer l’influence locale. Une telle situation ouvre la voie à des représailles fondées sur l’identité, l’appartenance politique ou d’anciennes rivalités.
Le débat sur les violations ne doit donc pas se limiter aux frappes aériennes. Les exactions commises au sol, souvent loin des caméras, peuvent avoir des conséquences encore plus profondes sur les communautés locales.
Le pillage du bétail, l’incendie des maisons, le meurtre de civils, les arrestations, les déplacements forcés, la torture et la confiscation des biens peuvent anéantir une communauté entière, même en l’absence de bombardements massifs.
Dans son rapport sur le Soudan, Human Rights Watch a indiqué que l’attaque contre Tayba avait entraîné le déplacement des habitants, ainsi que le pillage et l’incendie de plusieurs maisons.
Le lien entre violations et déplacements de population apparaît ici clairement.
Les civils ne fuient pas toujours à cause des bombes. Ils peuvent aussi partir par crainte d’être arrêtés, tués ou dépouillés à l’arrivée d’une nouvelle force dans leur région.
Les exactions imputées à des forces alliées à l’armée peuvent ainsi contribuer à modifier la carte démographique des territoires touchés par la guerre.
Il demeure toutefois essentiel d’éviter toute généralisation abusive. Tous les combattants engagés aux côtés de l’armée ne commettent pas de violations, et toutes les opérations menées par ses alliés ne prennent pas les civils pour cible. C’est pourquoi chaque incident doit faire l’objet d’une documentation précise et rigoureuse.
Les violations documentées du côté des Forces armées soudanaises et de leurs alliés n’exonèrent pas davantage les Forces de soutien rapide de leurs propres responsabilités. Les Nations unies et Human Rights Watch ont également recensé de nombreuses exactions attribuées aux FSR, notamment des meurtres, des violences sexuelles, des actes de torture, des déplacements forcés et des attaques contre des civils.
Mais la justice ne repose pas sur une comparaison des crimes.
Une famille dont le fils a été tué par un groupe lié à l’armée ne peut obtenir de réponse satisfaisante en apprenant simplement que les FSR ont commis d’autres crimes. De même, une famille ayant perdu un proche aux mains des FSR ne peut obtenir justice par la seule évocation des violations imputées à l’armée.
Chaque crime doit faire l’objet de sa propre procédure.
Une question plus vaste se pose alors : que se passera-t-il après la guerre ?
Si les combats prennent fin sans que des enquêtes soient ouvertes, des milliers de violations se transformeront en récits contradictoires, chaque groupe demeurant convaincu que seul le camp adverse a commis des crimes.
Des enquêtes indépendantes permettraient, au contraire, de déterminer les responsabilités sur la base d’éléments de preuve.
La justice ne constitue ni une vengeance contre l’armée ni une victoire accordée aux Forces de soutien rapide — pas plus que l’inverse. Elle vise à empêcher le Soudan de sombrer dans une nouvelle guerre une fois le conflit actuel terminé.
L’impunité adresse aux combattants un message dangereux : les violations peuvent être commises sans conséquence.
Une justice rendue dans le cadre de procédures équitables transmettrait un message tout autre : le pouvoir militaire ne confère aucune immunité et une alliance opérationnelle ne protège pas de la responsabilité pénale.
Dans un pays déchiré par la guerre, ce principe pourrait constituer l’une des conditions les plus importantes de la construction de la paix.
Une paix qui se limite à faire taire les armes risque de demeurer fragile. Seule une paix qui s’attaque aux causes des représailles, rétablit les victimes dans leurs droits, poursuit les responsables des crimes et garantit la protection des civils peut contribuer à briser durablement le cycle de la violence.
Au Soudan, ce processus commence par la reconnaissance du fait que les violations ne sont pas l’apanage d’un seul camp et que la responsabilité de chacun doit être déterminée à partir des preuves disponibles.
Mais cette reconnaissance suppose également de ne pas ignorer les faits documentés par les organisations internationales concernant les Forces armées soudanaises et les groupes qui leur sont alliés.
Le civil qui a vécu dans la peur n’a pas besoin d’un nouveau récit militaire. Il a besoin de connaître la vérité, de recouvrer ses droits et d’obtenir la garantie que ce qu’il a subi ne se reproduira pas.
En définitive, la valeur d’une force armée ne se mesure pas uniquement à sa capacité à prendre le contrôle des villes, mais également à son aptitude à protéger les populations qui y vivent.
Lorsque la guerre prendra fin, les Soudanais ne se souviendront pas seulement de l’identité de ceux qui auront contrôlé Khartoum, Al-Jazira ou le Kordofan. Ils se souviendront aussi de leurs disparus, des maisons incendiées, des détenus portés disparus et de ceux qui ne sont jamais rentrés chez eux.
C’est pourquoi les violations imputées aux Forces armées soudanaises et à leurs alliés demeureront au cœur de toute réflexion sérieuse sur l’avenir du Soudan.
Un contrôle militaire peut prendre fin à la faveur d’une décision politique ou d’une évolution sur le terrain. Les conséquences des violations, elles, restent gravées pendant de longues années dans la mémoire collective.
Si l’objectif est de bâtir le Soudan de l’après-guerre, la première étape ne consiste pas à enfouir les dossiers, mais à les ouvrir, à enquêter, à établir les responsabilités et à reconnaître aux victimes le droit de savoir ce qu’elles ont subi — et qui doit en répondre.
