Violations attribuées à l’armée soudanaise : des civils détenus et torturés sans jugement
Dans les guerres civiles, le danger ne se trouve pas toujours dans les rues ou sur les lignes de front. Parfois, la violation commence lorsque des hommes armés frappent à la porte d’une maison au milieu de la nuit, lorsqu’une personne est arrêtée à un poste de contrôle ou lorsque son nom, sa profession ou son lieu de résidence suffisent à éveiller les soupçons.
Dans les zones contrôlées par les Forces armées soudanaises, des organisations de défense des droits humains ont documenté des cas de détention arbitraire, de torture et de mauvais traitements visant des civils accusés de collaborer avec les Forces de soutien rapide (FSR).
En avril 2026, Human Rights Watch a affirmé que des forces liées aux Forces armées soudanaises et des services de sécurité avaient arbitrairement arrêté des civils et les avaient détenus dans des conditions les privant des garanties d’un procès équitable.
Les cas documentés concernaient des territoires contrôlés par l’armée depuis le début de la guerre, ainsi que d’autres repris aux FSR, notamment à Khartoum et dans l’État d’Al-Jazira.
Des soupçons fondés sur l’identité ou le lieu de résidence
L’un des éléments les plus préoccupants du rapport tient au fait que les motifs de suspicion n’étaient pas toujours liés à des activités militaires clairement établies.
Selon l’organisation, certaines personnes ont été arrêtées parce qu’elles étaient accusées de collaborer avec les FSR. Dans d’autres cas, les soupçons reposaient sur l’identité ethnique, l’activité politique, le travail humanitaire ou le simple fait d’avoir vécu dans une zone précédemment contrôlée par les FSR.
C’est là que réside le problème fondamental : l’appartenance présumée ou le lieu de résidence devient lui-même une preuve de culpabilité.
Dans les conditions créées par la guerre, des millions de civils vivent dans des territoires qui passent successivement sous le contrôle de l’un ou l’autre camp.
Une personne peut être restée chez elle parce qu’elle ne disposait ni de l’argent ni des moyens nécessaires pour fuir, parce qu’elle s’occupait d’un proche ou simplement parce qu’elle refusait d’abandonner ses biens.
Le fait d’avoir vécu dans une zone contrôlée par les FSR ne signifie pas automatiquement que cette personne soit un combattant ou qu’elle ait collaboré avec le groupe.
Mais lorsque cette seule circonstance devient un motif d’arrestation, les civils risquent d’être punis pour des situations qu’ils n’ont pas choisies.
Human Rights Watch a indiqué avoir interrogé 28 personnes entre juin 2025 et février 2026. Parmi elles figuraient d’anciens détenus, des proches de prisonniers, des avocats, des militants et un membre des forces de sécurité.
Leurs témoignages ont décrit un ensemble récurrent de violations dans des régions contrôlées par les Forces armées soudanaises ou reprises aux FSR.
Détention au secret et disparition des prisonniers
La détention au secret figure parmi les pratiques les plus graves documentées par l’organisation.
Dans une telle situation, le détenu se trouve dans l’incapacité de communiquer avec sa famille ou son avocat, tandis que ses proches ignorent son lieu de détention et son état de santé.
Dans un contexte de guerre, ce type de détention présente un danger supplémentaire. L’absence de surveillance accroît le risque de violations et empêche les institutions judiciaires comme les organisations de défense des droits humains de vérifier les conditions dans lesquelles les prisonniers sont détenus.
Le rapport fait état de réseaux ou de cellules sécuritaires comprenant le Service général de renseignement, le renseignement militaire et, dans certains cas, des groupes armés liés à l’armée.
Certains détenus auraient été enfermés dans des habitations ou des sites non officiels, tandis que d’autres auraient été placés dans des installations militaires.
La situation devient encore plus grave lorsque les interrogatoires donnent lieu à des actes de torture.
Human Rights Watch a documenté cinq cas qui auraient impliqué des actes de torture ou des traitements cruels, inhumains et dégradants. L’organisation a également signalé deux décès en détention qui auraient résulté de tortures ou de mauvais traitements.
Parmi les témoignages recueillis figure celui d’un homme arrêté par des forces à un poste de contrôle d’Omdourman. Il aurait été accusé d’acheminer clandestinement des fournitures vers des zones contrôlées par les FSR.
L’homme affirme avoir été battu pendant son interrogatoire et détenu pendant plusieurs heures sans nourriture avant d’être relâché.
Dans une autre affaire, un travailleur humanitaire a déclaré avoir été détenu et violemment frappé au cours d’un interrogatoire mené, selon lui, par des hommes s’étant présentés comme des membres du renseignement militaire.
Si leur authenticité est confirmée, ces témoignages placent la question de la torture au cœur de la guerre soudanaise.
La torture est interdite en toutes circonstances, y compris dans les situations d’urgence et en temps de guerre. Elle ne peut être justifiée ni par la recherche de renseignements ni par la poursuite de suspects.
La détention arbitraire porte également atteinte à l’un des principes fondamentaux de l’État de droit : nul ne peut être privé de liberté en dehors du cadre légal et sans contrôle judiciaire.
Une souffrance qui touche des familles entières
Les conséquences ne s’arrêtent pas à la personne détenue. Derrière chaque prisonnier se trouve une famille : une mère attendant le retour de son fils, une épouse ignorant où se trouve son mari, des enfants ne comprenant pas pourquoi leur père a disparu et des proches parcourant les centres de détention sans obtenir de réponse.
À mesure que la guerre se prolonge, cette souffrance devient moins visible que les images de bombardements et de destructions, mais elle n’en est pas moins grave.
Des rapports de défense des droits humains indiquent que certains détenus ont été transférés entre différents lieux de détention, rendant leur localisation encore plus difficile pour leurs familles et leurs avocats.
Human Rights Watch a également signalé l’insuffisance du contrôle judiciaire sur les pratiques de détention.
En janvier 2026, le commandant de l’armée soudanaise, Abdel Fattah al-Burhane, a visité la prison pour femmes d’Omdourman. Selon Human Rights Watch, il a ordonné la libération de 400 femmes, parmi lesquelles figuraient des détenues accusées de collaboration avec les FSR, et demandé un réexamen de la situation des prisonniers.
L’organisation a toutefois rapporté que des avocats et des observateurs confirmaient la présence persistante de femmes détenues à Omdourman et dans d’autres prisons sans procédures judiciaires suffisantes.
Cet épisode révèle une dimension essentielle de la crise : même lorsque les dirigeants politiques ou militaires ordonnent la libération d’un groupe de détenus, la question demeure de savoir quel mécanisme a conduit à leur arrestation.
Si la détention repose sur des preuves réelles, l’affaire doit être soumise à la justice. En l’absence de preuves, le maintien en détention devient une peine infligée sans procès.
La situation est encore plus préoccupante lorsque les soupçons reposent sur l’identité, le lieu de résidence ou les opinions politiques.
Une guerre propice aux accusations
Ce dossier revêt une importance particulière parce que la guerre soudanaise a créé un environnement favorable à la multiplication des accusations.
Chaque camp accuse l’autre de collaborer avec l’ennemi, tandis que les civils se retrouvent pris entre deux récits militaires contradictoires.
Cette situation risque de faire apparaître des listes informelles de « personnes suspectes », comprenant des militants, des journalistes, des travailleurs humanitaires et de simples citoyens.
La protection des civils ne consiste donc pas uniquement à les préserver des balles et des bombes. Elle exige également de les protéger contre les arrestations arbitraires.
Le droit international humanitaire impose la protection des personnes qui ne participent pas aux hostilités. Le droit international des droits humains prévoit, quant à lui, des garanties fondamentales contre la détention arbitraire, la torture et les mauvais traitements.
Toute violation présumée de ces règles doit faire l’objet d’une enquête.
La responsabilité exige plus que des condamnations
La reddition de comptes nécessite davantage que de simples déclarations de condamnation.
Elle exige la tenue de registres complets des détenus, l’existence de lieux de détention officiellement connus, l’accès aux avocats, une surveillance indépendante, des enquêtes sur les décès en détention et la poursuite des responsables d’actes de torture lorsque les faits sont établis.
Elle nécessite également une volonté politique claire empêchant les services de sécurité de considérer les civils comme une extension de l’ennemi.
Il demeure par ailleurs essentiel de rappeler que les Forces de soutien rapide ont elles aussi commis de graves violations contre les civils.
Documenter les abus attribués aux Forces armées soudanaises ne signifie pas ignorer les crimes commis par l’autre camp. La mission d’établissement des faits des Nations unies a affirmé que les deux parties avaient commis de graves crimes et violations contre les populations civiles.
Cette réalité ne supprime toutefois pas la nécessité d’enquêter sur les violations imputées à l’armée.
La justice ne fonctionne pas selon une logique de compensation. Les crimes plus graves d’un camp ne rendent pas acceptables ceux de l’autre. Chaque victime a droit à la justice et chaque crime doit faire l’objet d’une enquête.
Les prisons, test de la reconstruction de l’État
Si le Soudan veut sortir de la guerre avec un État viable, la manière dont il traite les détenus constituera l’un des principaux indicateurs de sa capacité à se reconstruire.
Une armée affirmant défendre l’État ne peut permettre que les prisons deviennent des espaces échappant au droit. Les services de sécurité qui prétendent protéger la société doivent être les premiers à respecter la loi.
La question des détenus n’est donc pas un aspect marginal de la guerre soudanaise. Elle représente un test direct des limites du pouvoir militaire.
Lorsque chaque citoyen peut connaître les raisons de son arrestation, contacter un avocat, informer sa famille de son lieu de détention et saisir une autorité indépendante pour enquêter sur toute allégation de torture, l’État commence à retrouver son sens.
Mais lorsqu’un être humain disparaît derrière une porte fermée, sans procès ni surveillance, la guerre se poursuit à l’intérieur de cette prison, même si le bruit des canons s’est tu à l’extérieur.
