Accusations de ciblage de civils par l’aviation militaire au Soudan : le ciel de la guerre au-dessus du Kordofan du Nord
La guerre au Soudan ne se mesure plus seulement à l’aune des combats et des opérations militaires menés au sol : le ciel du pays est lui aussi devenu un théâtre d’affrontement. Alors que la guerre entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR) se poursuit, les informations faisant état du recours à des drones et à des frappes aériennes dans des zones habitées se multiplient, tandis que les organisations de défense des droits humains et les acteurs humanitaires avertissent que les civils paient un tribut de plus en plus lourd au conflit.
Dans le Kordofan du Nord, l’un des principaux théâtres d’affrontements au cours des derniers mois, les signalements de victimes civiles causées par des frappes aériennes se sont multipliés, alors que des villes, des villages, des routes commerciales et des infrastructures civiles se retrouvent à proximité des lignes de front ou dans des zones disputées.
Des organisations de défense des droits humains et des sources locales affirment que certaines frappes ont été attribuées à l’armée soudanaise, tandis que les circonstances de plusieurs incidents et l’identité de leurs auteurs demeurent à établir au moyen d’enquêtes indépendantes. De son côté, l’armée soudanaise poursuit ses opérations militaires contre les Forces de soutien rapide et affirme que ses actions aériennes et terrestres visent les positions et les combattants de la force adverse.
Kordofan du Nord : un front en expansion
La région du Kordofan a connu une nette intensification des combats en 2026. Elle est devenue un axe stratégique du conflit en raison de sa position géographique reliant le centre et l’ouest du Soudan, ainsi que de la présence de routes majeures et de zones revêtant une importance militaire et économique.
L’armée soudanaise avait réalisé des avancées militaires dans le Kordofan du Nord, notamment en reprenant la ville de Bara à un stade du conflit, tandis que les affrontements et les attaques réciproques se poursuivaient dans d’autres secteurs de l’État.
Avec l’évolution des lignes de contrôle, les populations civiles vivent désormais dans un environnement extrêmement dangereux. Les villages, les marchés et les routes empruntées par les habitants peuvent se retrouver à proximité des opérations militaires, tandis que la dégradation des moyens de transport, des communications et des services rend difficile l’identification des zones sûres et l’évacuation des populations.
Des organisations de défense des droits humains ont documenté une série d’attaques ayant fait des victimes civiles dans le Kordofan du Nord en 2026. L’African Centre for Justice and Peace Studies a déclaré que la situation sécuritaire dans l’État s’était considérablement détériorée et que des attaques de drones ainsi que d’autres opérations militaires avaient causé des pertes civiles et endommagé des infrastructures civiles.
Frappes aériennes et question des cibles
Le principal problème soulevé par ces développements ne réside pas uniquement dans la présence de l’aviation sur le théâtre des opérations, mais également dans la nature des cibles touchées et dans le degré de précaution pris pour protéger les civils.
Dans les conflits armés, les installations militaires peuvent, dans certaines circonstances, constituer des cibles légitimes. Toutefois, la présence de combattants ou d’infrastructures militaires à proximité d’une zone civile ne dispense pas les parties au conflit de leur obligation de protéger la population civile. Chaque incident ayant entraîné des victimes civiles doit donc faire l’objet d’une vérification portant sur la nature de la cible, les circonstances entourant la frappe, sa proportionnalité et les précautions prises avant son exécution.
La vérification indépendante est d’autant plus difficile au Soudan en raison des restrictions d’accès aux zones de combat, des coupures de communications dans certaines régions et des déplacements massifs de population.
Cette situation rend les chiffres communiqués par les différentes parties susceptibles de fortes divergences et fait de l’établissement des responsabilités pour certaines attaques une question nécessitant des enquêtes indépendantes fondées sur des sources multiples.
Des incidents meurtriers dans le Kordofan du Nord
En juin 2026, le groupe Avocats d’urgence (Emergency Lawyers) a affirmé que des frappes de drones dans la localité de Hamrat al-Sheikh, dans le Kordofan du Nord, avaient fait au moins 13 morts parmi les civils et des dizaines de blessés. Le groupe a indiqué que l’une des frappes avait touché un marché dans la zone d’Abu Zaima, faisant 11 morts parmi les civils selon un premier bilan.
Cet incident illustre l’ampleur du danger auquel sont confrontés les civils lorsque les opérations aériennes atteignent les lieux dont dépendent les populations dans leur vie quotidienne.
Un marché, par exemple, n’est pas simplement un espace commercial. Il constitue un lieu de rassemblement pour les vendeurs, les acheteurs, les travailleurs et les conducteurs de véhicules. Pour les habitants des zones rurales, il peut également représenter l’un des principaux points d’accès à la nourriture, aux médicaments et aux produits de première nécessité.
Lorsque ces lieux deviennent des zones de bombardement, les conséquences de l’attaque ne se limitent pas aux victimes directes. Elles s’étendent à l’économie locale, à l’approvisionnement alimentaire et aux déplacements des populations.
Les civils sont-ils désormais intégrés au coût de la guerre ?
Depuis le déclenchement de la guerre soudanaise en avril 2023, les civils ont été victimes de violations généralisées commises par différentes parties, selon les rapports des Nations unies et des organisations de défense des droits humains.
Human Rights Watch affirme que les deux camps ont commis de graves violations, soulignant que les Forces armées soudanaises ont également mené des frappes aériennes dans différentes régions, lesquelles auraient fait des victimes civiles. L’organisation a également documenté des attaques des Forces de soutien rapide ayant causé un nombre élevé de morts parmi les civils.
Cette réalité est essentielle pour comprendre la nature du conflit actuel : il ne s’agit pas simplement d’une confrontation entre deux forces militaires éloignées des populations, mais d’un conflit dans lequel les lignes de front militaires se confondent avec les villes, les villages, les marchés, les routes et les infrastructures civiles.
Par conséquent, les victimes civiles ne doivent pas devenir un instrument de propagande au profit d’une partie contre une autre. Elles doivent plutôt constituer un point de départ pour réclamer des enquêtes, l’établissement des responsabilités et la protection des populations.
Armée soudanaise : ciblage de positions militaires ou dommages infligés aux civils ?
L’armée soudanaise affirme que ses opérations militaires ciblent les Forces de soutien rapide et leurs positions, et que l’aviation constitue l’un de ses moyens de combattre la force adverse.
Cette version s’inscrit dans le contexte des combats qui se déroulent au Kordofan, où les Forces de soutien rapide disposent de zones sous leur contrôle ou leur influence et où l’armée cherche à reprendre des routes et des positions stratégiques.
Cependant, l’existence d’une cible militaire potentielle ne suffit pas, à elle seule, à répondre à la question des victimes civiles.
Pour chaque incident, il faut déterminer si la cible était effectivement militaire, si la présence de civils a été prise en compte et s’il était possible de choisir un moyen ou un moment permettant de réduire le risque de les atteindre.
Ces éléments ne peuvent pas toujours être établis à partir des communiqués militaires ou des récits des parties belligérantes. Ils nécessitent une enquête indépendante s’appuyant, lorsque cela est possible, sur les témoignages des habitants, les photographies, les vidéos et les données géographiques.
Les drones transforment la nature de la guerre
L’un des principaux changements observés dans la guerre soudanaise en 2026 réside dans l’extension du recours aux drones.
Les drones sont devenus un élément essentiel des opérations militaires des parties au conflit, permettant aux attaques de s’étendre bien au-delà des lignes de front traditionnelles.
En juin, des informations ont fait état de victimes civiles lors d’attaques de drones dans le Kordofan du Nord. En juillet, les signalements de frappes aériennes visant des zones civiles, des véhicules et des infrastructures de services publics dans l’État se sont poursuivis.
Cette évolution a de graves conséquences pour les populations, car les civils peuvent désormais être exposés au danger même dans des zones où aucun affrontement terrestre direct n’a lieu.
Le danger n’est donc plus nécessairement lié à l’arrivée de forces militaires dans un village ou une ville : il peut surgir du ciel en quelques minutes.
Oum Qorfa et d’autres zones : la nécessité de vérifier les faits
La zone d’Oum Qorfa, dans le Kordofan du Nord, figure parmi les secteurs ayant fait l’objet de signalements de frappes aériennes. En juillet, des images présentées comme montrant les conséquences d’une frappe aérienne dans cette zone ont été diffusées. Toutefois, de tels éléments visuels ne suffisent pas, à eux seuls, à établir la responsabilité, la nature de la cible ou le nombre de victimes, à moins qu’ils ne soient corroborés par des informations indépendantes et vérifiables.
C’est là que le rôle du journalisme indépendant dans la couverture de la guerre devient essentiel.
Plutôt que de se contenter d’affirmer que « l’armée a bombardé des civils », il convient de poser une série de questions : où la frappe a-t-elle eu lieu ? Quand ? Quelle était sa cible ? Des forces militaires étaient-elles présentes dans la zone ? Combien de civils s’y trouvaient ? D’où provenait la munition ? Et quelles preuves permettent d’attribuer l’attaque à une partie précise ?
Ces questions peuvent sembler lentes par rapport à la rapidité avec laquelle les informations circulent sur les réseaux sociaux, mais elles sont indispensables lorsqu’il s’agit d’accusations qui, si les faits et circonstances sont établis, pourraient constituer de graves violations du droit international humanitaire.
Les civils entre bombardements et déplacements
Le plus grand danger ne réside pas uniquement dans le nombre de personnes tuées lors de chaque frappe, mais également dans les effets cumulatifs de la guerre.
Lorsque les marchés, les routes, les points d’eau et les infrastructures sanitaires sont menacés, la capacité des populations à rester dans leurs régions diminue. Cela entraîne de nouvelles vagues de déplacements, tandis que les personnes déplacées se retrouvent privées de nourriture, d’eau, de soins médicaux et d’abris suffisants.
Dans les environs de la ville d’El-Obeid et des zones voisines, les Nations unies et les agences humanitaires ont alerté sur la dégradation de la situation humanitaire et l’augmentation des besoins alors que les combats se poursuivent.
Ainsi, une frappe aérienne dépasse largement le seul instant de l’explosion. Elle peut entraîner la fermeture d’un marché, l’interruption d’une route, la destruction d’une source d’eau ou la fuite de familles entières de leurs villages.
Une guerre prolongée et un coût humain croissant
Plus de trois ans après le déclenchement de la guerre, les civils soudanais semblent toujours supporter la plus grande part du coût du conflit.
Les rapports des organisations de défense des droits humains indiquent que les violations ne sont pas limitées à une seule partie et que les civils ont été victimes de meurtres, de bombardements, de déplacements forcés et de privations de services essentiels dans différentes régions du Soudan.
Cela ne signifie toutefois pas que la documentation des violations attribuées à l’armée soudanaise doit cesser, pas plus que les violations attribuées aux Forces de soutien rapide ne doivent être ignorées.
Le principe fondamental demeure que la protection des civils doit primer sur les considérations militaires et politiques.
Que faut-il faire désormais ?
Face à la contradiction des récits, la nécessité d’enquêtes indépendantes et transparentes sur les attaques ayant fait des victimes civiles dans le Kordofan du Nord et dans d’autres régions du Soudan apparaît urgente.
Ces enquêtes doivent notamment permettre d’identifier les auteurs des frappes, la nature des cibles, le type d’armes utilisées, les circonstances ayant précédé les attaques ainsi que l’ampleur des pertes humaines et matérielles.
La protection des civils exige également de toutes les parties qu’elles respectent le droit international humanitaire et prennent toutes les mesures possibles pour réduire les dommages causés aux populations et aux infrastructures civiles.
La guerre oppose peut-être l’armée aux Forces de soutien rapide, mais ses conséquences ne s’arrêtent pas aux combattants.
Dans le Kordofan du Nord, comme dans d’autres régions du Soudan, les civils vivent au cœur d’une équation implacable : des routes devenues dangereuses, des marchés menacés par les frappes, des villages pris entre les lignes de feu et un ciel qui n’est plus synonyme de sécurité.
La question la plus urgente demeure donc la suivante : combien de temps les civils pourront-ils supporter une guerre dans laquelle la distance entre le front et le domicile se réduit, tandis que le retour à une vie normale s’éloigne chaque jour davantage ?
