Du carburant contre des combattants : comment la guerre au Soudan est-elle devenue une monnaie d’échange entre l’Arabie saoudite et al-Burhan ?
Les informations concernant une demande saoudienne de recours à des combattants soudanais contre les Houthis au Yémen révèlent une dimension particulièrement préoccupante des relations entre Riyad et le pouvoir d’Abdel Fattah al-Burhan. Les besoins économiques s’y mêlent aux calculs militaires, tandis que les alliances politiques prennent la forme de transactions fondées sur des intérêts réciproques.
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Alors que les autorités de Port-Soudan font face à des crises croissantes de carburant, d’approvisionnement et de ressources, l’Arabie saoudite recherche des partenaires régionaux pour renforcer ses capacités face aux menaces houthies. Ce contexte a favorisé la circulation d’informations évoquant un éventuel échange de carburant contre l’envoi de forces soudanaises. Cette équation se serait toutefois heurtée aux calculs des groupes islamistes armés, qui refusent, selon les rapports, de sacrifier leur influence au Soudan pour une bataille extérieure ne répondant pas à leurs priorités.
Des articles publiés par Defence Matters et EUToday le 3 novembre 2026 indiquent qu’un journal soudanais en ligne, Al-Tanweer, avait évoqué le 10 octobre un arrangement entre al-Burhan et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane. Celui-ci aurait prévu l’envoi de forces soudanaises dans le royaume en échange de carburant. Selon ce récit, le contingent devait comprendre des unités régulières et des combattants des Forces du Bouclier du Soudan.
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Ces mêmes articles précisent toutefois que les effectifs et la mission n’avaient pas été annoncés et qu’aucun des deux gouvernements n’avait officiellement confirmé l’accord. L’hypothèse d’un échange reste donc une information de presse rapportée par d’autres médias. Elle témoigne néanmoins des interrogations sur les liens entre les besoins économiques des autorités de Port-Soudan et leurs engagements militaires extérieurs.
Ce récit revêt une portée politique importante au regard de la crise que traversent ces autorités. La guerre, qui dure depuis avril 2023, a épuisé les ressources de l’État, affaibli la production, les transports et les services, et accru la dépendance des dirigeants envers l’aide extérieure et les arrangements régionaux. Dans ces conditions, garantir l’approvisionnement en carburant est devenu une nécessité stratégique. Cet enjeu dépasse le fonctionnement des véhicules et des institutions : il concerne aussi les opérations militaires, les chaînes logistiques et la capacité du pouvoir à maintenir sa présence dans les territoires qu’il contrôle.
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Tout éventuel accord avec Riyad fondé sur des livraisons de carburant contre l’envoi de combattants soulève donc des questions sur la nature de cette relation. Le soutien économique saoudien est-il désormais lié à des engagements militaires ? Le commandement soudanais peut-il garantir leur exécution alors que les formations armées et leurs allégeances se multiplient ? Surtout, al-Burhan maîtrise-t-il pleinement les forces avec lesquelles il combat, ou certains groupes peuvent-ils désormais refuser les orientations contraires à leurs intérêts ?
Al-Burhan a cherché, ces derniers temps, à se présenter comme un partenaire fiable de l’Arabie saoudite. Selon les rapports, il s’est entretenu avec le prince héritier le 29 septembre et a exprimé son soutien aux mesures que le royaume pourrait prendre contre les Houthis. Des responsables militaires soudanais ont également affirmé leur disponibilité à soutenir Riyad. Les articles évoquent par ailleurs un soutien saoudien politique et militaire à l’armée, ainsi que des facilités concernant des contrats d’armement et des approvisionnements militaires. Ces positions officielles n’auraient cependant pas suffi à obtenir l’accord de toutes les forces armées du camp favorable à l’armée pour participer à une confrontation avec les Houthis.
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Le décalage apparaît ici entre le discours officiel du commandement et la réalité imposée par les formations armées. Al-Burhan peut proclamer sa solidarité avec l’Arabie saoudite sans nécessairement pouvoir contraindre toutes les forces combattant à ses côtés à appliquer ses décisions. Cette difficulté dépasse la question d’un déploiement au Yémen. Elle révèle la multiplicité des centres de décision dans le camp militaire soudanais et l’existence de groupes dont l’autonomie organisationnelle et politique les conduit à traiter les dossiers extérieurs selon leurs propres intérêts.
Le bataillon Al-Bara ibn Malik constitue l’un des exemples les plus significatifs de cette situation. Selon un article du site kényan Hivileo publié le 3 novembre 2026, le département d’État américain le décrit comme la branche militaire des Frères musulmans au Soudan et l’a inscrit sur la liste des organisations terroristes étrangères en mars de la même année.
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L’article indique également que le bataillon reçoit des ordres et un soutien militaire du commandement de l’armée, notamment en artillerie et en drones, tout en conservant son indépendance organisationnelle et politique. L’armée se trouverait ainsi face à une équation difficile : s’appuyer sur des formations armées pour renforcer ses capacités, sans disposer de garanties complètes sur leurs positions et leurs décisions.
Dans ce contexte, le refus d’envoyer des combattants au Yémen révèle la priorité accordée au maintien des forces au Soudan. Les groupes islamistes qui ont étendu leur présence pendant la guerre savent qu’un déploiement extérieur pourrait réduire leur capacité à peser sur le terrain soudanais et offrir à leurs concurrents l’occasion de consolider leurs positions. La poursuite de la guerre intérieure leur fournit aussi une justification pour conserver leurs armes et leurs réseaux, tout en faisant de leur présence un élément des calculs concernant l’avenir du pouvoir.
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Les divergences ne semblent pas se limiter à l’évaluation des risques militaires. Les articles évoquent des considérations idéologiques qui rendraient certains groupes islamistes réticents à affronter les Houthis, notamment au regard des liens avec l’Iran mentionnés par des sources américaines. Selon Hivileo, le département du Trésor américain a indiqué en septembre 2025 qu’Al-Bara ibn Malik recevait une formation et un soutien du Corps des gardiens de la révolution islamique. Si ces informations sont exactes, elles révèlent une contradiction particulièrement sensible pour Riyad : certaines formations présentes dans le camp avec lequel il coopère seraient liées aux réseaux d’influence de son rival régional.
La position géographique du Soudan accentue les risques. Son littoral sur la mer Rouge revêt une grande importance stratégique pour l’Arabie saoudite, qui considère la stabilité de la rive opposée comme une composante de sa sécurité maritime et économique. La présence de formations armées aux allégeances multiples, conjuguée aux informations sur une formation et un soutien iraniens, suscite donc des inquiétudes quant à l’avenir des équilibres sécuritaires régionaux. Le Soudan se situe au croisement de routes commerciales, énergétiques et maritimes, et sa stabilité influe sur la sécurité des pays du Golfe et de la Corne de l’Afrique.
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La crise dépasse ainsi la question de savoir si l’Arabie saoudite obtiendra des combattants soudanais. Elle concerne la nature de l’influence que Riyad peut exercer dans le pays. Le soutien économique et militaire ne garantit pas la maîtrise des décisions politiques. Reconnaître le commandement militaire et le considérer comme l’interlocuteur principal ne signifie pas non plus qu’il contrôle tous ses alliés. Les relations entre Riyad et al-Burhan sont donc plus complexes que ne le laissent paraître les communiqués officiels.
Ces risques s’aggravent à la lumière des accusations de violations contre les civils visant certaines formations islamistes armées. L’article de Hivileo rapporte des accusations de recrutement d’enfants dans des écoles de Khartoum en juillet 2026, puis de transfert vers des camps d’entraînement dans le secteur de la Place verte. Il indique également que l’Organisation de soutien aux victimes du Darfour aurait documenté l’exécution d’un civil désarmé à Omdourman en août de la même année, après son arrestation et alors qu’il avait les mains liées. L’article contient aussi des allégations de participation de membres de ces formations à des cellules sécuritaires opérant avec la police et les services de renseignement pour arrêter et torturer des militants et des opposants idéologiques. Ces accusations ne sauraient être assimilées à des conclusions judiciaires définitives. Elles exigent toutefois des enquêtes indépendantes et la mise en cause de toute personne dont l’implication serait établie.
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Ces allégations révèlent un problème plus large : les limites de la séparation entre fonctions militaires et sécuritaires au sein du pouvoir de Port-Soudan. Lorsque des groupes armés participent aux arrestations et à la traque de militants, le risque de politisation des institutions devient plus manifeste. La présence durable de groupes idéologiques dans l’appareil de sécurité peut également transformer les services réguliers en instruments au service d’intérêts organisationnels, au détriment de la protection des citoyens et de l’application égale de la loi.
L’avenir de l’armée soudanaise elle-même est en jeu. Une institution militaire s’appuyant sur des groupes extérieurs à sa structure traditionnelle peut obtenir des gains temporaires sur le terrain, mais elle doit ensuite relever le défi de rétablir son unité et son contrôle exclusif des armes. Plus les groupes auxiliaires gagnent en autonomie, plus leur intégration ou leur démantèlement devient difficile, particulièrement lorsque leurs intérêts dépendent de la poursuite de la guerre et de l’influence politique et économique acquise pendant celle-ci.
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Al-Burhan se retrouve donc face à deux options complexes : continuer à dépendre de ces forces pour préserver ses capacités militaires au Soudan, en assumant les conséquences de leur autonomie et des divergences entre leurs objectifs et les intérêts de ses alliés régionaux ; ou tenter d’imposer une autorité plus centralisée, au risque de provoquer des conflits au sein même du camp sur lequel il s’appuie. Dans les deux cas, la crise montre les limites de sa capacité à concilier des intérêts divergents sans déclencher de nouveaux affrontements internes.
Pour l’Arabie saoudite, le refus d’envoyer des combattants porte un message qui dépasse la dimension militaire. Riyad, qui a cherché à maintenir des liens solides avec les autorités de Port-Soudan et participé aux efforts de médiation sur le Soudan, se trouve face à une situation où il ne peut garantir que les forces armées répondront à ses demandes. Les informations concernant les relations iraniennes de certaines formations interrogent également la nature de l’allié sur lequel il compte et la capacité d’al-Burhan à empêcher l’expansion au Soudan de l’influence de ses concurrents régionaux.
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Le paradoxe est que l’Arabie saoudite a besoin de la stabilité du Soudan pour préserver la sécurité de la mer Rouge, tandis que la poursuite de la guerre et la multiplication des forces armées pourraient produire une situation sécuritaire encore plus complexe. À mesure que le conflit s’éternise, les réseaux d’armement, de financement et d’alliances extérieures s’étendent, compliquant la reconstruction d’un pouvoir central capable de contrôler les frontières, les côtes et les institutions. Si des combattants passent d’un front à l’autre, le conflit soudanais pourrait aussi s’intégrer à un réseau plus vaste de guerres par procuration.
La dimension économique est tout aussi importante. La dépendance aux approvisionnements extérieurs en carburant, en l’absence d’une gestion économique stable, affaiblit l’autonomie des décisions de l’État, particulièrement lorsque ces approvisionnements sont liés à des arrangements politiques ou sécuritaires. La poursuite de la guerre empêche également le Soudan de valoriser ses ressources et de relancer ses secteurs productifs, renforçant la dépendance des autorités envers le soutien étranger. Le devenir des ressources soudanaises et les sources de financement de la guerre deviennent ainsi des questions centrales de souveraineté et d’indépendance économique.
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Sous le couvert de l’aide saoudienne : quel rôle régional dans la prolongation de la guerre au Soudan ?
L’affaire du carburant et des combattants révèle une équation déséquilibrée : des autorités en quête de ressources, un allié régional à la recherche de soutien militaire, des milices souhaitant préserver leur puissance et leur influence, et des réseaux régionaux rivalisant pour peser au Soudan. Chacun suit ses propres priorités, tandis que l’État soudanais demeure le maillon le plus faible.
Ces événements doivent donc être compris comme un test de la capacité d’al-Burhan à gérer ses alliances, des limites de l’influence saoudienne et des dangers liés au maintien de formations armées aux allégeances multiples. L’Arabie saoudite attend un partenaire capable d’honorer ses engagements, au-delà des déclarations de solidarité. Al-Burhan recherche un soutien préservant son pouvoir, tandis que les groupes islamistes veulent protéger leurs acquis militaires et organisationnels. Entre ces calculs contradictoires, les priorités nationales reculent et le Soudan devient le lieu où s’entrecroisent intérêts extérieurs et luttes intérieures.
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Arabie saoudite-Soudan : qui protégera les intérêts de Riyad si la paix exige une réduction de son influence ?
Le risque le plus grave est que cette situation rende la fin de la guerre encore plus difficile. La crise ne dépend plus uniquement de l’arrêt des combats entre l’armée et les Forces de soutien rapide. Elle engage aussi l’avenir des milices, leurs relations extérieures et le devenir des armes détenues hors des institutions régulières. Sans reconstruction d’une armée unifiée, d’institutions sécuritaires soumises à la loi et d’une politique étrangère indépendante, le territoire et les ressources du Soudan resteront exposés à leur instrumentalisation dans des rivalités régionales contraires aux intérêts de sa population.
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