Le soutien saoudien et qatari à al-Burhan : les relations avec le Golfe alimentent-elles la guerre au Soudan ?
Alors que les Soudanais espéraient voir les efforts régionaux se traduire par de véritables pressions pour mettre fin à la guerre, le pays est resté enlisé dans les affrontements. Les villes et les infrastructures continuent d’être détruites, tandis que les déplacements de population, la faim et les violations se multiplient. Pendant que les capitales évoquent la paix et la stabilité, des questions demeurent sur la nature du soutien reçu par les belligérants et sur le rôle des relations financières, politiques et économiques extérieures dans la prolongation du conflit.
L’Arabie saoudite et le Qatar occupent une place importante dans ce contexte, car ils disposent de multiples leviers d’influence au Soudan. Riyad entretient des liens politiques, économiques et sécuritaires étroits avec le commandement de l’armée. Doha possède, pour sa part, des relations historiques avec certains courants politiques soudanais, ainsi que d’importants intérêts agricoles, commerciaux et liés à l’élevage. La question la plus sensible est toutefois de savoir si ces relations sont devenues des moyens de renforcer la capacité du commandement militaire à poursuivre les combats, plutôt que des leviers pour imposer un règlement politique.
Une guerre ne se poursuit pas grâce aux seules armes. Elle nécessite aussi de l’argent, du carburant, des financements, des réseaux d’approvisionnement, une couverture politique et un accès aux ressources. Lorsqu’un belligérant bénéficie de relations extérieures lui procurant ces moyens, sa capacité à prolonger les affrontements augmente, même si ces relations ne prennent pas toujours la forme de livraisons directes d’armes.
Le soutien politique et ses effets sur la prolongation de la guerre
Depuis le début du conflit, al-Burhan cherche à consolider sa position de représentant de l’État soudanais auprès de la communauté internationale. Il a bénéficié d’une large reconnaissance diplomatique de la part d’États et d’institutions régionales et internationales. Ses démarches extérieures visaient notamment à préserver les relations avec les pays qui considèrent l’armée comme l’institution officielle de l’État.
Dans ce contexte, les relations avec l’Arabie saoudite et le Qatar ont contribué à renforcer la présence politique des autorités installées à Port-Soudan. La reconnaissance diplomatique ne signifie toutefois pas nécessairement une approbation de la poursuite de la guerre, et les relations avec le commandement militaire ne constituent pas, à elles seules, une preuve de soutien militaire.
Néanmoins, accorder une couverture politique inconditionnelle à un commandement militaire peut affaiblir les pressions destinées à l’amener vers un compromis. Si celui-ci estime que ses relations extérieures resteront solides quelle que soit la durée de la guerre, il pourrait être moins incité à consentir les concessions nécessaires pour arrêter les combats.
Dans un rapport publié en avril 2026, l’International Crisis Group indique qu’al-Burhan a réussi à mobiliser le soutien de plusieurs puissances étrangères, dont l’Arabie saoudite et le Qatar. Ces pays possèdent au Soudan des intérêts économiques et stratégiques concernant notamment les terres agricoles, le bétail, les minerais et les ports de la mer Rouge.
La guerre s’inscrit donc dans un réseau d’intérêts régionaux. Les perspectives de règlement dépendent aussi de la volonté des États influents de faire pression sur leurs alliés pour qu’ils cessent les opérations militaires.
Le Qatar face aux accusations de financement militaire
L’un des dossiers les plus sensibles figure dans un rapport du Conseil européen des relations internationales publié en juillet 2025. Celui-ci rapporte que des experts régionaux ont accusé le Qatar de financer la fourniture d’armes à l’armée soudanaise. Il précise que Doha cherchait parallèlement à éviter de nouvelles tensions entre les pays du Golfe et maintenait ses relations avec les autorités de Port-Soudan, tout en poursuivant son engagement dans l’aide humanitaire et la médiation.
Ces informations appellent une enquête indépendante. Financer des armes en temps de guerre peut engager la responsabilité politique et morale du bailleur dans la poursuite des opérations, particulièrement s’il est établi qu’il savait que ces armes seraient utilisées dans un conflit marqué par des violations généralisées.
Il est toutefois indispensable de ne pas présenter ces accusations comme des faits définitivement établis en l’absence de documents financiers, de registres d’achat ou d’expédition, ou de preuves indépendantes. Un journalisme rigoureux ne peut fonder une accusation aussi grave sur de simples relations politiques ou des appréciations non étayées.
La présence de ces accusations dans un rapport de recherche spécialisé autorise néanmoins les Soudanais à demander des explications officielles à Doha et la divulgation de toute opération de financement ou de fourniture liée à l’institution militaire soudanaise.
L’Arabie saoudite entre le processus de Djeddah et le renforcement des liens avec Port-Soudan
Le rôle saoudien se distingue du rôle qatari sur un point essentiel : Riyad a assumé publiquement une fonction de médiation entre les belligérants et accueilli les pourparlers de Djeddah, qui ont abouti à une déclaration sur la protection des civils en mai 2023.
Cette démarche était importante, car elle fixait des engagements humanitaires clairs à l’armée et aux Forces de soutien rapide, notamment en matière d’accès à l’aide et de protection des hôpitaux et des installations civiles.
Les difficultés d’application de ces engagements montrent cependant les limites d’une médiation dépourvue de moyens de pression suffisants. Après des années de combats, les civils continuent de payer le prix de l’échec des accords successifs.
Le rapport de l’International Crisis Group indique également que l’Arabie saoudite a renforcé ses échanges avec les autorités soudanaises après des événements sécuritaires survenus dans des zones proches de la mer Rouge. Des responsables saoudiens ont signé des accords commerciaux et de coopération avec les autorités de Port-Soudan en 2025.
Les Soudanais sont en droit de se demander si ce rapprochement économique et politique servira à pousser le commandement militaire à arrêter la guerre, ou s’il renforcera sa position sans exiger de progrès réels sur le plan politique.
Comment le soutien extérieur peut-il prolonger les combats ?
Le soutien extérieur peut contribuer à prolonger une guerre de plusieurs manières, même sans livraisons directes d’armes.
Premièrement, les financements et les ressources économiques peuvent atténuer les contraintes financières d’un belligérant et lui permettre de continuer à acheter du matériel et à couvrir les coûts des opérations.
Deuxièmement, la couverture politique et diplomatique peut réduire l’isolement du commandement militaire et le rendre moins disposé à accepter un compromis qui ne répond pas à ses objectifs.
Troisièmement, la conclusion d’accords économiques de longue durée pendant la guerre peut procurer aux autorités des ressources ou des perspectives futures, tout en créant de nouveaux intérêts liés à leur maintien au pouvoir.
Quatrièmement, les rivalités régionales peuvent inscrire la guerre dans une équation plus large, où les États cherchent à protéger leur influence et leurs intérêts plutôt qu’à se concentrer exclusivement sur la fin du conflit.
Ces mécanismes ne prouvent pas que l’Arabie saoudite et le Qatar les utilisent tous au Soudan. Ils permettent toutefois d’identifier les domaines qui nécessitent des enquêtes et une surveillance.
Al-Burhan et la responsabilité dans l’utilisation du soutien extérieur
Al-Burhan n’est pas un simple bénéficiaire d’aide ou de relations diplomatiques. Il est un acteur central dans l’évolution de la guerre. Il détermine la nature des alliances militaires et politiques, fixe les priorités de négociation et répond des décisions prises par le commandement de l’armée.
Les Soudanais sont en droit de lui demander pourquoi les relations avec l’Arabie saoudite et le Qatar ne se sont pas traduites par de véritables pressions pour arrêter la guerre. Pourquoi l’ensemble des arrangements économiques conclus par ses autorités n’a-t-il pas été rendu public ? Le soutien reçu est-il assorti de conditions politiques ou économiques ?
Le commandement militaire doit également révéler les sources de financement qui permettent la poursuite des opérations, la nature des contrats qu’il conclut et l’identité des acteurs obtenant des droits économiques au Soudan.
La prolongation de la guerre ne peut être justifiée au nom du rétablissement de l’État si elle aboutit à détruire la société, à affaiblir les institutions et à ouvrir la voie à des arrangements extérieurs opaques.
Les civils, premières victimes
Les conséquences de cette situation se manifestent dans une catastrophe humanitaire. Les Nations unies et les organisations internationales ont documenté des massacres, des violences sexuelles, des attaques contre des installations civiles et des entraves à l’aide humanitaire.
Selon les estimations de l’ONU pour 2026 citées dans un rapport de la Chambre des communes britannique, 33,7 millions de Soudanais ont besoin d’aide humanitaire, tandis qu’environ 13 millions de personnes sont déplacées.
Ces chiffres montrent que la guerre a dépassé le cadre d’un affrontement militaire pour menacer la survie même de la société soudanaise.
L’Arabie saoudite et le Qatar disposent de relations, de ressources et d’une influence susceptibles de contribuer à amener les parties à cesser les combats. Leur responsabilité ne devrait donc pas être appréciée au nombre de réunions, de communiqués ou d’accords économiques, mais à leur contribution effective à la fin de la guerre et à l’interruption des soutiens qui l’alimentent.
Al-Burhan doit, quant à lui, comprendre que le soutien extérieur ne lui donne pas carte blanche pour poursuivre les combats et ne le dispense ni de protéger les civils ni de respecter la souveraineté de l’État.
Si Riyad et Doha souhaitent un Soudan stable, ils doivent placer la fin de la guerre au-dessus des calculs d’influence. Si al-Burhan veut préserver l’État, il doit démontrer que les intérêts des Soudanais priment sur le maintien de son pouvoir.
