La révolte de la faim au Soudan : comment la crise du quotidien exerce-t-elle une pression directe sur le pouvoir d’al-Burhan ?
« Laisse-nous tranquilles, al-Burhan »
La crise économique au Soudan n’est plus une simple conséquence indirecte de la guerre. Elle est devenue l’un des principaux facteurs qui redéfinissent les relations entre les citoyens et le pouvoir militaire dirigé par Abdel Fattah al-Burhan. Après des années de combats, les Soudanais subissent une dégradation continue de leurs conditions de vie : hausse des prix alimentaires, dépréciation de la monnaie, pénuries de carburant, coupures d’électricité et perturbations des transports. Ces difficultés ont fait évoluer leurs revendications, de l’accès aux services essentiels à la demande d’un changement des dirigeants du pays.
Les manifestations à Port-Soudan et à Khartoum révèlent une transformation importante de la crise. Elles ne sont plus seulement liées aux positions politiques sur la guerre ou aux différends entre forces civiles et militaires, mais directement à la capacité des familles à satisfaire leurs besoins quotidiens. Lorsque les citoyens ne peuvent plus acheter du pain, se procurer du gaz de cuisine ou payer leurs déplacements, la crise économique devient une question qui engage l’avenir du pouvoir et sa capacité à continuer d’administrer l’État.
Le gouvernement de Port-Soudan rencontre des difficultés croissantes pour concilier les exigences de la guerre et les besoins de la population. Les ressources qui devraient financer les services publics, la remise en activité des institutions et l’approvisionnement en nourriture et en médicaments sont soumises à des priorités concurrentes, alors que les recettes diminuent, que l’activité économique se contracte et que les circuits d’approvisionnement et les échanges commerciaux sont perturbés.
La guerre épuise l’économie et la société
Depuis le début des combats, l’économie soudanaise a subi des chocs successifs : destruction d’installations, paralysie des usines et des marchés, recul de la production agricole et industrielle, cessation d’activité d’institutions et d’entreprises, et déplacements massifs de population.
Ces évolutions créent un engrenage économique particulièrement complexe. L’arrêt de la production réduit l’offre de biens, les perturbations des transports renchérissent leur acheminement vers les marchés et la dépréciation de la monnaie augmente le coût des importations essentielles. Dans le même temps, la baisse des revenus réduit la capacité d’achat des citoyens.
Les conséquences touchent les consommateurs, mais aussi les commerçants, les petits entrepreneurs, les agriculteurs et les travailleurs. Les commerçants qui ne parviennent plus à s’approvisionner accumulent les pertes. Les usines privées d’électricité et de carburant doivent réduire ou interrompre leur production. Les travailleurs qui perdent leur emploi deviennent davantage dépendants de leur famille, faute de dispositifs de protection sociale suffisants.
La situation s’aggrave avec l’ampleur des déplacements. L’arrivée de millions de personnes loin de leur région d’origine exerce une pression sur les villes d’accueil et accroît la demande de logements, d’eau, de nourriture et de soins, alors que les institutions publiques ne disposent pas des ressources nécessaires pour y répondre.
Dans ce contexte, le politologue El Nour Hamad souligne que la guerre a déplacé des millions de Soudanais à l’intérieur du pays et à l’étranger. Elle a également éloigné une partie des acteurs politiques, des professionnels et des jeunes des zones contrôlées par l’armée. La crise dépasse donc la dégradation des indicateurs économiques : elle touche aussi le tissu social sur lequel les villes s’appuient pour retrouver leur dynamisme.
Le carburant : une crise qui dépasse les stations-service
Le carburant est essentiel pour comprendre l’effondrement des conditions de vie, en raison de ses liens directs avec les transports, la production, la distribution des marchandises et le fonctionnement des équipements publics. Toute pénurie se répercute rapidement sur le coût des déplacements, des aliments et des services, alourdissant le coût de la vie même pour les ménages qui ont conservé leurs revenus.
L’écrivain et analyste politique Ammar Saïd a évoqué une baisse des livraisons de carburant dans les territoires contrôlés par les autorités de Port-Soudan au cours de la période étudiée dans son analyse. Il estime qu’elle a pesé sur l’appareil militaire et les transports intérieurs. Il a également mentionné des décisions locales limitant l’approvisionnement en carburant des véhicules de transport dans l’État du Nil.
Ces éléments doivent être confrontés aux données d’approvisionnement et aux décisions officielles, ainsi qu’à leurs dates. Ils mettent néanmoins en évidence une dimension importante de la crise : le carburant est devenu une ressource liée aux priorités sécuritaires et militaires autant qu’à la capacité des citoyens à se déplacer et à travailler.
Lorsque les approvisionnements diminuent ou que la distribution est restreinte, les conducteurs de bus, les chauffeurs de taxi et les transporteurs routiers en subissent les conséquences, avant que les coûts supplémentaires ne soient répercutés sur les consommateurs. L’acheminement des récoltes et des produits agricoles est également perturbé, augmentant les risques de pertes et de pénuries sur les marchés.
La crise devient plus aiguë encore lorsque ces difficultés s’accompagnent d’un approvisionnement électrique insuffisant et d’une hausse des coûts de fonctionnement des générateurs, imposant des contraintes supplémentaires aux hôpitaux, aux boulangeries et aux commerces.
La faim transforme le regard sur la guerre
Les pénuries alimentaires dépassent la seule question du pouvoir d’achat : elles peuvent menacer directement la sécurité alimentaire et la stabilité sociale. Les familles qui consacrent l’essentiel de leurs revenus à la nourriture ne peuvent supporter des hausses de prix continues. Les personnes déplacées ayant perdu leur emploi et leurs biens dépendent, quant à elles, davantage de l’aide humanitaire.
Dans ces conditions, la capacité de la société à supporter la poursuite de la guerre s’amenuise, particulièrement lorsque les citoyens ne perçoivent aucun signe clair d’une fin prochaine des combats ou d’une amélioration de leur situation.
Hamad estime que la poursuite des affrontements a aggravé les pénuries de carburant, de pain et de gaz de cuisine, certaines zones connaissant, selon lui, des conditions proches de la famine. Ces appréciations doivent être examinées à la lumière des rapports humanitaires et des indicateurs d’insécurité alimentaire. Elles témoignent néanmoins de l’ampleur des inquiétudes suscitées par la dégradation des conditions de vie.
Il importe ici de distinguer les mobilisations provoquées par la faim des positions politiques organisées. Un citoyen peut descendre dans la rue parce qu’il ne peut plus faire face au coût de la vie, sans appartenir à un courant politique. Réduire les manifestations à un affrontement entre forces concurrentes ne permet donc pas nécessairement de comprendre les motivations des participants.
Les revendications concernant le pain, le carburant et l’électricité peuvent rassembler des catégories sociales plus diverses que les slogans partisans, car elles répondent à des besoins quotidiens communs.
De la colère économique aux appels au départ des dirigeants
Lorsque la crise persiste sans solutions concrètes, les citoyens attribuent progressivement la responsabilité au-delà des administrations et des ministères, jusqu’aux dirigeants qui prennent les grandes décisions concernant la guerre, les ressources et les politiques publiques.
C’est ce qui donne une portée politique aux manifestations de Port-Soudan et de Khartoum. Les appels au départ d’al-Burhan montrent qu’une partie de la colère liée aux conditions de vie se transforme en une demande directe de comptes sur la gestion de l’État et sur l’utilité de poursuivre la guerre alors que la situation économique se dégrade.
Cela ne signifie pas que tous les manifestants partagent les mêmes convictions politiques ou une vision commune de l’avenir. Mais la convergence de revendications sociales et politiques dans la rue témoigne d’un mécontentement plus large et oblige les autorités à apporter des réponses concrètes sur les services, l’économie et l’avenir du conflit.
Le pouvoir fait face à un dilemme évident : augmenter les dépenses militaires ne résout pas automatiquement le recul de la production ou les pénuries, et les mesures sécuritaires ne fournissent ni nourriture ni transports. Le redressement économique exige, en revanche, une stabilité politique et sécuritaire, la réouverture des routes commerciales, la remise en activité des institutions et un environnement permettant la reprise des échanges et de la production.
Le gouvernement de Port-Soudan peut-il contenir la crise ?
La réponse à ces évolutions dépendra des politiques adoptées par les autorités. Une action efficace commence par une gestion transparente des ressources, une clarification des priorités budgétaires, un accès à l’aide humanitaire sans discrimination et une réorganisation de la distribution du carburant et des produits essentiels selon des règles publiques.
Le pays a également besoin de mesures urgentes pour protéger les populations les plus touchées, notamment les personnes déplacées, les familles privées de revenus et les travailleurs dont les établissements ont cessé de fonctionner.
Ces mesures resteront toutefois d’une portée limitée si les combats se poursuivent, si les déplacements s’intensifient et si les voies d’approvisionnement demeurent perturbées. Mettre fin à la guerre constitue donc une condition centrale du redressement économique, au même titre que des arrangements politiques empêchant la résurgence des causes du conflit.
La crise du quotidien est devenue un puissant facteur de pression sur le pouvoir d’al-Burhan. Les citoyens confrontés aux pénuries alimentaires et à la hausse des prix ne peuvent attendre indéfiniment que les promesses militaires ou politiques se réalisent. Alors que la colère quitte les marchés et les foyers pour gagner la rue, la capacité des autorités à gérer l’économie et les services engage directement l’avenir de leurs relations avec la société.
