Al-Burhan entre Riyad et Téhéran : le Soudan devient un terrain de rivalités régionales
La crise soudanaise ne se résume plus à une guerre intérieure pour le contrôle des villes, des institutions et des ressources. Elle s’est progressivement transformée en un espace où s’entrecroisent intérêts régionaux et calculs géopolitiques, alors que se multiplient les signes des difficultés du pouvoir d’Abdel Fattah al-Burhan à maintenir des relations équilibrées avec ses alliés extérieurs. La controverse autour d’une demande saoudienne d’envoi de combattants soudanais au Yémen révèle une dimension particulièrement sensible de cette équation. Des médias ont rapporté que l’armée soudanaise et les bataillons islamistes armés avaient refusé d’y donner suite, mettant en évidence les divergences entre les priorités de Riyad et les calculs des forces sur lesquelles s’appuient les autorités de Port-Soudan. Entre une Arabie saoudite soucieuse de contrer la menace houthie et des forces islamistes soudanaises auxquelles certains rapports prêtent des liens avec l’Iran, al-Burhan se trouve confronté à une contradiction stratégique susceptible de compliquer ses relations régionales.
Des articles publiés dans des médias africains et internationaux en novembre 2026 indiquent que l’Arabie saoudite a éprouvé des difficultés à obtenir un engagement soudanais concernant l’envoi de forces contre les Houthis au Yémen. Selon le quotidien kényan The Star, le refus des bataillons islamistes armés de participer reflétait leur priorité de poursuivre la guerre au Soudan et révélait des divergences de calcul entre le commandement de l’armée et les forces combattant à ses côtés. D’autres articles ont évoqué la possibilité d’un arrangement prévoyant des livraisons saoudiennes de carburant en échange de l’envoi de combattants soudanais. Aucune annonce officielle n’a toutefois confirmé la conclusion d’un accord définitif ni précisé les effectifs envisagés.
Ces développements soumettent la politique étrangère des autorités de Port-Soudan à une véritable épreuve. Al-Burhan a besoin de relations régionales lui assurant un soutien politique et économique et l’aidant à faire face aux pressions liées à la poursuite de la guerre. Il dépend cependant de formations armées qui ne partagent pas nécessairement les orientations de ses alliés étrangers. Cette contradiction soulève des questions sur la capacité du commandement soudanais à honorer ses engagements, particulièrement sur des dossiers stratégiques dépassant le cadre de la guerre intérieure.
Pour l’Arabie saoudite, le Yémen n’est pas un théâtre distinct de sa sécurité nationale. La menace houthie s’inscrit dans une équation sécuritaire directement liée aux équilibres régionaux et à l’influence iranienne. Si les détails de la demande de soutien militaire soudanais sont confirmés, celle-ci dépasserait donc la simple recherche de renforts : elle constituerait un test du positionnement des autorités de Port-Soudan sur l’un des principaux dossiers opposant les intérêts saoudiens et iraniens.
Le paradoxe est que certaines forces armées sur lesquelles s’appuie le commandement soudanais entretiendraient, selon des rapports américains, des relations de formation et de soutien avec l’Iran. Le bataillon Al-Bara ibn Malik figure au premier rang de ces formations, certains rapports le décrivant comme la branche militaire des Frères musulmans au Soudan. Selon les articles cités, le département d’État américain l’aurait désigné comme organisation terroriste étrangère en mars 2026, tandis que le département du Trésor aurait indiqué, en septembre 2025, qu’il recevait une formation et un soutien du Corps des gardiens de la révolution islamique. Si leurs détails sont établis, ces éléments placent les autorités de Port-Soudan devant une contradiction manifeste : préserver leurs relations avec Riyad tout en s’appuyant sur des formations dont les intérêts recoupent ceux des réseaux d’influence iraniens.
Cette contradiction dépasse le désaccord sur l’envoi de combattants au Yémen. Elle touche à la nature des alliances qui ont recomposé le camp favorable à l’armée depuis le début de la guerre. Le recours aux forces islamistes armées a renforcé les capacités de mobilisation de l’armée sur certains fronts, mais il a aussi permis à ces groupes d’étendre leur influence politique et sécuritaire. Avec la prolongation du conflit, il devient difficile de les considérer comme de simples formations militaires temporaires : elles disposent désormais d’intérêts liés à l’avenir du pouvoir et à leur place dans les institutions de l’État.
Le bataillon Al-Bara ibn Malik illustre particulièrement cette évolution. Selon les rapports, il bénéficie d’un soutien militaire de l’armée, notamment en artillerie et en drones, tout en conservant son autonomie organisationnelle et politique. Cette situation révèle une faille dans la chaîne de commandement : l’institution qui fournit les armes et les ressources devrait pouvoir imposer ses directives aux formations qui lui sont subordonnées. Si des groupes armés peuvent refuser les décisions contraires à leurs propres calculs, cela signifie que l’autorité du commandement reste limitée et que les décisions militaires dépendent d’équilibres internes complexes.
C’est dans cette perspective que peut s’expliquer le refus attribué aux bataillons islamistes de participer aux opérations au Yémen. Ces groupes ne considèrent pas leurs combattants comme une force aisément transférable d’un front à l’autre, mais comme un capital militaire garantissant leur influence au Soudan. Leur départ pour le Yémen pourrait réduire leur capacité à peser sur la guerre intérieure et permettre à d’autres acteurs de consolider leurs positions. Préserver leurs forces au Soudan pourrait donc leur sembler plus important que de répondre aux demandes d’un allié régional, quelle que soit l’importance de celui-ci pour le commandement de l’armée.
La dimension iranienne complique encore la situation. Les liens évoqués dans les rapports américains entre Al-Bara ibn Malik et les gardiens de la révolution soulèvent des questions sur la nature du soutien extérieur reçu par ces formations. Se limite-t-il à la formation et au renforcement des capacités militaires, ou vise-t-il à construire des relations stratégiques durables ? Dans un contexte de rivalités autour de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique, toute extension des réseaux d’influence iraniens au Soudan pourrait modifier les calculs saoudiens et ceux des autres États de la région, compte tenu de l’importance de la position soudanaise sur la rive occidentale de la mer Rouge.
Le danger ne réside pas seulement dans l’utilisation éventuelle du territoire soudanais pour étendre une influence régionale. Il tient aussi à l’existence d’un pouvoir central dont le contrôle sur certaines formations armées reste limité. Les États dotés d’institutions militaires et sécuritaires unifiées peuvent définir leurs relations extérieures et surveiller la coopération militaire avec des acteurs étrangers. Lorsque les centres de pouvoir se multiplient, la politique étrangère devient contradictoire et l’État risque de nouer des relations avec des acteurs rivaux sans pouvoir maîtriser ses engagements.
Dans ce contexte, les tensions entre l’Arabie saoudite et al-Burhan révèlent les limites des alliances fondées sur des intérêts temporaires. Riyad recherche un partenaire capable de prendre des décisions claires concernant la sécurité régionale. Al-Burhan cherche à préserver un soutien extérieur indispensable au maintien de son pouvoir. Les groupes islamistes armés entendent protéger leur influence et renforcer leur présence dans les institutions, et peuvent envisager les relations régionales sous un angle entièrement différent. Trois niveaux d’intérêts coexistent ainsi dans un même camp, sans garantie réelle de convergence.
Les dimensions sécuritaires et relatives aux droits humains ne peuvent pas non plus être ignorées. Les articles évoqués contiennent de graves accusations contre Al-Bara ibn Malik : recrutement d’enfants dans des écoles de Khartoum en juillet 2026, exécution d’un civil désarmé à Omdourman en août et participation présumée d’éléments liés au bataillon à des cellules sécuritaires procédant à des arrestations et à des actes de torture en coordination avec la police et les services de renseignement. Ces allégations nécessitent des enquêtes indépendantes et une documentation détaillée. Elles font craindre que des formations armées exercent des fonctions sécuritaires sans être soumises à une véritable responsabilité juridique.
Si elles sont établies, la poursuite de ces violations pourrait accentuer l’isolement du Soudan et compromettre le rétablissement de la confiance internationale dans ses institutions. La communauté internationale ne considère pas le conflit sous le seul angle du contrôle militaire. Elle examine aussi la nature des forces engagées et leur respect du droit international humanitaire et des droits des civils. Plus les groupes armés échappant au contrôle étatique étendent leur influence, plus les inquiétudes grandissent quant à l’avenir de l’État et à la reconstruction de ses institutions.
Pour l’Arabie saoudite, l’enjeu pourrait dépasser l’occasion manquée d’obtenir des combattants contre les Houthis. Il concerne sa capacité à influer sur un pouvoir allié caractérisé par la multiplicité des centres de décision, et à empêcher que le Soudan ne devienne une zone d’influence pour des puissances régionales concurrentes. Sans relation clairement définie avec des institutions soudanaises unifiées, les alliances personnelles ou militaires sur lesquelles mise Riyad pourraient continuer de produire des résultats limités.
De son côté, la dépendance persistante d’al-Burhan envers les forces islamistes armées peut lui apporter des gains militaires à court terme, mais comporte des risques stratégiques durables. Les formations qui se développent pendant la guerre pourraient ensuite réclamer une part accrue du pouvoir et des ressources, et refuser d’abandonner leur autonomie ou de remettre leurs armes. Mettre fin au conflit deviendrait alors plus difficile : l’État devrait reconstruire l’armée, mais aussi démanteler les centres de pouvoir apparus en dehors de sa structure régulière.
Le Soudan se trouve ainsi face à une équation particulièrement dangereuse : un commandement militaire qui a besoin du soutien saoudien, des formations islamistes dont certaines entretiendraient des liens avec l’Iran et une guerre intérieure qui épuise l’État tout en favorisant les interventions extérieures. Entre ces acteurs, la capacité des institutions nationales à imposer une politique commune s’affaiblit, et les décisions soudanaises deviennent l’enjeu d’intérêts contradictoires.
L’épisode yéménite montre finalement que l’alliance entre Riyad et al-Burhan ne repose pas sur une convergence stratégique complète. Les forces ayant contribué à renforcer le camp militaire soudanais peuvent aussi devenir une source de difficultés dans ses relations extérieures. L’Arabie saoudite veut des garanties sécuritaires, al-Burhan souhaite la poursuite du soutien, et les milices islamistes cherchent à consolider leur influence, tandis qu’une éventuelle présence iranienne ajoute à la complexité. Au-delà d’une tension passagère dans les relations bilatérales, cette situation révèle le risque de voir le territoire et les institutions du Soudan devenir un terrain de règlements de comptes régionaux dont le pays ne maîtrise pas seul l’évolution.
