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Le Soudan au cœur des rivalités d’influence régionales

Des terres agricoles au front du Tigré : comment les intérêts s’entrecroisent-ils ?


Le Soudan se trouve désormais au centre d’une équation régionale complexe, qui s’étend du bassin du Nil à la mer Rouge et à la Corne de l’Afrique. La guerre déclenchée en avril 2023 n’a pas seulement bouleversé le pays : elle a également affecté les relations entre les États voisins et remis au premier plan les questions liées aux armes, aux frontières, aux ports, aux investissements agricoles et aux rivalités d’influence.

Les intérêts de l’Égypte, de la Turquie, de l’Érythrée et de l’Éthiopie s’entremêlent dans cette dynamique, aux côtés de ceux d’autres acteurs régionaux. Ces évolutions soulèvent plusieurs interrogations : quelle est la nature des relations entre le commandement de l’armée soudanaise et ces pays ? Dans quelle mesure les soutiens extérieurs contribuent-ils à prolonger la guerre ? Les accords économiques et militaires font-ils l’objet d’un contrôle suffisant ?

Parmi les allégations qui exigent un examen rigoureux figurent celles selon lesquelles Abdel Fattah al-Burhan conditionnerait l’attribution de terres agricoles à l’Égypte à l’obtention d’un soutien militaire, et la coopération entre l’Érythrée et l’armée soudanaise comprendrait l’acheminement facilité d’approvisionnements vers le front du Tigré, avec l’appui du Caire. Ces affirmations ne sauraient être considérées comme des faits établis sans preuves indépendantes.

Terres agricoles et sécurité alimentaire

Les terres soudanaises constituent une ressource stratégique en raison de l’étendue des surfaces cultivables, des ressources en eau et du potentiel de production de céréales et de cultures de rente. Ces atouts offrent des possibilités de coopération avec les pays voisins, notamment l’Égypte, qui cherche à renforcer sa sécurité alimentaire et à diversifier ses sources d’approvisionnement.

L’investissement agricole soulève toutefois des questions de souveraineté économique, particulièrement lorsque le pays d’accueil est en guerre et que ses institutions peinent à exercer leurs fonctions de contrôle et de régulation.

Les accords agricoles comportent-ils des dispositions protégeant les agriculteurs soudanais ? Garantissent-ils des retombées financières équitables pour l’État ? Permettent-ils aux communautés locales de bénéficier d’emplois et d’infrastructures ? Prévoient-ils des restrictions concernant l’utilisation de l’eau ou l’exportation de la production ?

Ces interrogations sont plus pertinentes que les jugements à l’emporte-pièce sur l’investissement étranger. La coopération agricole peut être bénéfique lorsqu’elle repose sur des règles claires. Elle peut aussi devenir une source de tensions lorsqu’elle manque de transparence ou ne protège pas les droits des populations locales.

Quant à l’allégation selon laquelle les terres serviraient de contrepartie à un soutien militaire égyptien, elle doit être étayée par des documents établissant un lien contractuel ou politique entre les deux dossiers. La seule existence d’investissements agricoles ou de relations militaires étroites ne suffit pas à justifier une telle conclusion.

Le Caire et l’armée soudanaise

L’Égypte considère le Soudan comme une composante de son environnement sécuritaire immédiat, en raison de leur frontière commune, du Nil et de leurs intérêts commerciaux. Le Caire entretient ainsi des relations étroites avec le commandement militaire soudanais depuis le déclenchement de la guerre.

En février 2025, un rapport de l’Agence de l’Union européenne pour l’asile a fait état d’allégations concernant différentes formes de soutien militaire égyptien à l’armée soudanaise. Il a également mentionné les démentis officiels de l’Égypte concernant les formes de soutien militaire qui lui étaient imputées.

En février 2026, Reuters a consacré un article au déploiement de drones de combat de fabrication turque sur une installation aérienne égyptienne située près de la frontière soudanaise. L’agence indiquait que des images satellitaires et des informations provenant de responsables et d’experts soulevaient des questions sur le rôle éventuel de l’Égypte dans la guerre.

Ces éléments montrent que la coopération militaire entre l’Égypte et le Soudan mérite un suivi constant. Ils ne suffisent toutefois pas à établir l’existence d’un accord prévoyant la cession de terres ou leur attribution en échange d’un soutien militaire. Une enquête sur la nature de ce soutien, ses circuits et ses conditions demeure indispensable pour comprendre les relations entre les deux parties.

Équipements turcs : l’importance des circuits d’acheminement

Les équipements turcs se sont imposés dans le débat sur la guerre au Soudan à la suite de publications faisant état de livraisons de drones et de munitions à l’armée. En mars 2025, le Washington Post a publié une enquête fondée sur des documents et des échanges qui, selon le journal, révélaient des détails sur des transactions liées à l’entreprise turque Baykar.

Ce dossier appelle à examiner les itinéraires d’acheminement, les intermédiaires, les conditions d’exportation et l’utilisation finale des équipements. Il soulève également la question d’un éventuel transit de certaines cargaisons par l’Égypte ou de leur passage par des installations proches de la frontière soudanaise.

Une enquête rigoureuse ne peut cependant partir du principe qu’un itinéraire précis a été utilisé. Elle doit réunir les preuves permettant de l’établir : registres d’expédition, données de vol, documents douaniers, contrats, images authentifiées et témoignages de sources indépendantes.

Il convient également de distinguer la présence d’équipements turcs sur une base égyptienne de la preuve de leur transfert au Soudan, puis de distinguer ce transfert de leur utilisation dans une opération militaire donnée. Chaque étape exige des éléments de preuve spécifiques.

L’Érythrée et les ramifications éthiopiennes

L’Érythrée occupe une place croissante dans ce dossier en raison de sa position sur la mer Rouge et de ses relations complexes avec l’Éthiopie et le Soudan. Toute escalade entre Asmara et Addis-Abeba pourrait avoir des répercussions directes sur les frontières, les échanges commerciaux et les éventuels itinéraires d’acheminement militaire.

En septembre 2026, le chef d’état-major éthiopien a accusé l’Érythrée d’apporter un soutien financier au Front de libération du peuple du Tigré, tout en évoquant la possibilité d’un appui du Soudan et de l’Égypte. Le responsable éthiopien n’a pas rendu publics suffisamment d’éléments détaillés pour étayer l’ensemble de ces accusations, tandis que les États concernés ont rejeté les accusations réciproques.

Ces déclarations témoignent de la crainte de voir les tensions déboucher sur un conflit régional. Elles ne prouvent toutefois pas que l’Érythrée facilite effectivement l’acheminement d’approvisionnements militaires vers le Tigré via le Soudan, avec le soutien de l’Égypte.

Cette hypothèse doit faire l’objet d’une enquête indépendante portant sur les circuits d’expédition, les sources de financement, les bénéficiaires et tout élément susceptible d’établir une coordination entre les États concernés. Les gouvernements doivent également pouvoir répondre aux accusations, et leurs réponses être publiées aux côtés des conclusions des enquêtes.

Des rivalités régionales à la guerre par procuration

Ces dossiers deviennent particulièrement préoccupants lorsque les zones frontalières se transforment en terrains de rivalité entre États ou que des groupes armés servent d’instruments dans des conflits dépassant leurs objectifs locaux.

Si un soutien extérieur à un acteur armé est établi, il soulève la question de la responsabilité de son soutien et de l’incidence de cette intervention sur les perspectives de paix. À l’inverse, des accusations insuffisamment étayées peuvent servir à justifier une escalade ou à discréditer des adversaires.

L’enquête sur les relations entre l’Égypte, le Soudan et l’Érythrée ne doit donc pas chercher à confirmer une conclusion politique arrêtée à l’avance. Elle doit établir ce qui s’est réellement produit, identifier les acteurs impliqués, examiner les preuves disponibles et déterminer les responsabilités susceptibles d’être démontrées.

Souveraineté et transparence, conditions de la stabilité

Le Soudan doit réexaminer ses accords économiques et militaires afin de protéger ses ressources et d’éviter que les décisions nationales ne soient subordonnées à des engagements non divulgués. Cela suppose de publier les accords agricoles, de préciser les modalités de la coopération militaire et de rendre accessibles les informations sur la provenance des équipements et les circuits d’approvisionnement.

Les pays voisins doivent également clarifier la nature de leurs relations sécuritaires avec les acteurs soudanais et éthiopiens, et coopérer aux enquêtes concernant le trafic d’armes ou le soutien à des groupes armés.

En définitive, empêcher le Soudan de devenir un terrain de règlement de comptes régional exige des institutions capables d’exercer un contrôle effectif, des accords transparents et un processus politique donnant la priorité aux besoins de la population.

Les allégations relatives aux terres agricoles et au soutien militaire égyptien, comme celles concernant la coopération érythréenne et les approvisionnements destinés au Tigré, doivent rester soumises à investigation jusqu’à ce que des preuves permettent d’établir précisément les responsabilités.

 

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